Observatoire des media

ACRIMED

Les enjeux du numérique et d’Internet

par Pierre Musso,

L’article qui suit reproduit, en lui conservant largement son caractère oral, une intervention de Pierre Musso [1], lors de l’une des réunions de travail semi-publiques d’Acrimed qui, sous la forme d’ « Auditions libres » nous permettent d’approfondir quelques questions. Celle du 15 janvier 2007 était consacrée aux enjeux du numérique. [2] (Acrimed)

D’abord, je vais interroger l’objet Internet, parce que je pense qu’il n’est, en tant que dispositif technique, qu’un moment d’une mutation technologique beaucoup plus importante, plus vaste : celle de la numérisation. Internet est fort probablement « un objet temporaire » ... dans la mesure où il y aura diffusion dans tout l’environnement - c’est-à-dire dans les objets qui nous environnent - de l’électronique et des machines à communiquer, et sans doute même en convergence avec les bio-technologies, ce que l’on nomme déjà les NBIC [3]. C’est à partir de cette approche élargie qu’il faut interroger l’objet Internet. Pour ce faire, je m’appuie notamment sur la notion de « système technique » avancée par Bertrand Gille [4]. Tout le problème est de savoir comment une innovation devient un système technique : c’est un processus long et complexe. C’est ce que Thomas Hugues [5] a bien montré à propos du système électrique : depuis la découverte de l’ampoule jusqu’au système électrique il a fallu 50 ans (entre 1880 et 1930) et la formation d’un système de pouvoir associé au développement du réseau (un « macro-système technique »). Passer de l’innovation à un système technique, signifie non seulement construire un réseau, mais aussi le stabiliser avec des usages, un modèle économique, un mode de régulation et des acteurs, notamment des opérateurs.

Quelques questions majeures

Il faut donc identifier la mutation numérique. Le numérique vient de la rencontre des télécoms et de l’informatique qui a démarré dans les années 60-70 et qui consiste à passer de l’analogique, c’est-à-dire de la description continue dans le temps d’un signal d’information à son codage, son échantillonnage, à travers un codage binaire (fait de 0 et de 1). D’abord on échantillonne l’information, de façon discrète, puis on la quantifie, et ensuite on en fait un codage binaire. Ainsi on transforme la parole en 8000 échantillons sur 8 niveaux ce qui fait du 64 Kbits.

Cette mutation soulève quelques questions majeures, - que l’on retrouve dans les débats sur Internet - et qui modifient tout le paysage de la culture, de la communication, du commerce et peut-être au-delà.

1. La première question est celle de la problématique dite de la convergence. Il y a au moins, deux niveaux différents d’analyse de la convergence : la convergence technique avec l’intégration de toutes les informations sous une forme multimédia (sons, données, images) dans des terminaux uniques, dans des « box », ou sur des réseaux uniques à très haut débit. Mais il y a surtout la convergence stratégique et économique des acteurs de ce secteur. C’est ce qui explique l’affrontement planétaire entre les grands acteurs d’Hollywood, les opérateurs de télécoms, et les géants du monde de l’informatique.

2. La seconde question est liée au renouvellement et la multiplication des acteurs, car on voit s’affronter et coopérer (jeu dit de « coopétition ») deux mondes : celui des industries culturelles et celui des réseaux ou des « contenants » informatiques, télécoms et de l’électronique grand public. Il se crée progressivement une sorte de continuum entre ces deux mondes. Cette évolution déstabilise toutes les industries culturelles, ainsi que le monde des télécoms et de l’électronique grand public. La filière industrielle de la communication et de la culture est radicalement modifiée et cela à ses « deux extrémités ». En amont, se constituent des banques numériques de contenus (exemple, les livres ou les fonds des musées) et des catalogues d’œuvres audiovisuelles ; la question de la propriété intellectuelle et financière de ces catalogues est stratégique. En amont de la filière, se constituent des parcs d’abonnés qui paient l’accès aux services et aux informations. Or ces « parcs d’abonnés » déterminent la valeur des entreprises du secteur. C’est ce que Jeremy Rifkin a appelé « l’âge de l’accès » [6]. Ces deux mutations bouleversent toute la filière culturelle et audiovisuelle, de la production à la distribution, en passant par l’édition.

3. La troisième question, c’est la possibilité de « dématérialiser » un certain nombre d’activités de distribution (Cf. le téléchargement). Ainsi l’industrie du disque est-elle totalement bouleversée. Mais, ce que l’on voit moins c’est que dans le domaine des réseaux de télécommunications, s’opère grâce à la numérisation et à la déréglementation, une décomposition en « briques de base » rendant possible une mise en concurrence généralisée des opérateurs. On ne peut que constater ici la simultanéité de deux processus : l’un politique de déréglementation et l’autre, technique, celui de la numérisation. Difficile de dire si l’un est la cause et l’autre l’effet. C’est une question très complexe et très importante pour comprendre les transformations en cours. Pour Le Diberder et Chantepie, la numérisation favoriserait la concurrence [7].

Les enjeux spécifiques d’Internet

S’agissant des enjeux spécifiques à l’Internet proprement dit, on ne peut d’abord que constater la forte croissance des usages de l’Internet ; par exemple en France, il y a 29 millions d’internautes, avec un record dans l’accès à haut débit (9 millions), et certaines activités comme le commerce électronique se développent rapidement. Les enjeux d’internet sont d’abord sociaux et culturels : il s’agit de la maîtrise « raisonnée » de son usage. Or la vitesse de développement des TIC et d’Internet en particulier est assez inquiétante. Les discours de propagande industriel et politique évoquent toujours le « retard » français ; en fait, c’est l’inverse qui pose problème, les TIC (internet, mobile, etc.) se diffusent trop vite et donc d’une certaine façon assez mal. La société « consomme », ingurgite, mais à toute vitesse. Il demeure en même temps, un grand désarroi social et culturel face à la rapidité de cet envahissement technologique : quel est son sens ? Il y a beaucoup de questions sur les usages, les « mésusages », les résistances, la non-assistance, la non-formation, les enjeux juridiques et éthiques, etc. Un « moratoire » et l’organisation de débats publics pour prendre le temps de l’appropriation maîtrisée seraient bien nécessaires.

On revient toujours à cette problématique en matière de TIC : les innovations sont ultra-rapides et cumulatives (surtout avec la mutation numérique), alors que les appropriations et les usages sont lents et que les représentations de ces techniques et de leurs usages sont encore plus lents. Les temporalités de l’innovation technique et de l’appropriation socio-culturelle ne sont pas du tout les mêmes. La société et les individus n’ont pas le temps de « digérer » ces mutations et d’effectuer des choix éclairés. Les options sont fermées car imposées par la vitesse de l’innovation et surtout de la commercialisation des TIC, accompagnées par des méta-discours de propagande industrielle et politique : « il faut être » connecté, branché car nous sommes dans une « société de l’information ». Ces discours d’encadrement sont tenus par les organismes internationaux, les gouvernements, les partis et bien sûr les industriels. Ils forment une véritable idéologie de « la société de l’information ». Sans aller jusqu’à parler avec Jacques Ellul [8], de « terrorisme technologique », on ne peut que constater qu’il s’agit d’une propagande technologique et industrielle accompagnant le développement d’Internet. Ainsi, par exemple, on a pu voir comment la « nouvelle économie » inventée sous la plume d’un journaliste, Kevin Kelly, directeur de la revue Wired [9] s’est emparée du monde économique et de la finance pour soutenir les surinvestissements dans les TIC et finalement aboutir à l’éclatement de la bulle et la catastrophe financière des années 2001-2002. Il faut demeurer vigilant sur ces métadiscours technologiques et conserver constamment une position critique, au sens scientifique du terme, parce qu’ils produisent des injonctions et des règles de comportements sociaux et individuels du type « il faut être branché », « connecté », sinon on est « out » et « ringard » ! Cette injonction relève du contrôle social opéré au nom de la modernité et de la fatalité technologique.

Les TIC - et notamment internet - sont même la plupart du temps, promues dans la dogmatique managériale de l’UIT en « opératrices de miracles », à en croire les déclarations stupéfiantes du SMSI [10] qui dans sa résolution de Genève de 2003, écrit : « L’enjeu consiste pour nous à tirer parti des possibilités qu’offrent les technologies de l’information et de la communication (TIC) en faveur des objectifs de développement énoncés dans la Déclaration du Millénaire, à savoir éliminer l’extrême pauvreté et la faim, dispenser à tous un enseignement primaire , favoriser l’égalité entre hommes et femmes et rendre les femmes autonomes, lutter contre la mortalité infantile, améliorer la santé des mères, lutter contre le VIH/sida, le paludisme et d’autres maladies, assurer un environnement durable et élaborer des partenariats mondiaux pour parvenir à un développement propice à l’instauration d’un monde plus pacifique, plus juste et plus prospère.... » [11]

Or Internet peut autant favoriser l’échange et le commerce que l’inverse, à savoir la surveillance et la guerre électronique. Ainsi, en Grande-Bretagne, l’interconnexion des caméras par Internet sert aussi d’outil de surveillance sociale, voire militaire et stratégique. Notons à cet égard que les investissements civils dans les TIC ne représentent que la partie émergée de l’iceberg : l’essentiel ce sont les investissements et les innovations militaires. Des stratèges en matière de géo-politique, de « cyberguerre » évoquent de plus en plus l’usage d’Internet dans les conflits et les guerres électroniques contemporaines.

S’agissant toujours des enjeux particuliers d’Internet, il faut souligner que les modèles économiques de son développement ne sont pas encore stabilisés, disons entre « le libre » et les systèmes fermés, propriétaires, payants. Ce qui est en jeu, c’est une possible déstabilisation de l’ensemble des industries culturelles existantes, en faisant d’Internet une sorte « levier » contre ces industries. Ainsi l’industrie du livre, les librairies notamment, ou la presse quotidienne sont déstabilisées par le développement du e-commerce [12], de sites comme Amazon. Même si Internet ouvre de nouvelles opportunités, y compris aux médias traditionnels, il faut prendre le temps de mesurer les conséquences de cette mutation, pour aider, voire protéger, certains secteurs d’activités culturelles.

Dernier problème que j’évoquerai relatif à l’Internet, c’est celui de sa régulation. Pour l’instant, Internet est placé sous la tutelle du Ministère US du commerce extérieur, même si cela passe par le biais de l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers) [13], organisation de droit américain sans but lucratif fondée en 1998, qui gère les attributions des numéros IP et des noms de domaines. Or ce mode de régulation a été critiqué par la communauté internationale lors du SMSI à Tunis en 2005. C’est pourquoi Candoleeza Rice a souligné que le succès d’Internet résidait dans sa nature décentralisé et que « la chape de plomb bureaucratique n’a rien à faire dans la structure d’Internet », refusant donc toute idée de régulation publique internationale. Elle écrivit ceci au Ministre britannique J Straw : « La structure, la stabilité et la durabilité du mode de gouvernement d’Internet est un sujet de la plus haute importance pour les Etats-Unis. Internet est devenu une infrastructure essentielle pour les communications à l’échelle planétaire, y compris en ce qui concerne le commerce et les échanges internationaux, et par conséquent, nous sommes fermement persuadés que le support aux structures actuelles de gouvernance d’Internet est vital.... Nous sommes fermement convaincus que sous sa forme actuelle, Internet offre le compromis que nous recherchons entre stabilité, sécurité, et l’innovation et le dynamisme qu’offre une direction confiée au secteur privé [14]. »

En conclusion, je présenterai une dernière réflexion plus philosophique et politique. Dans la société contemporaine, Internet et le téléphone mobile servent bien souvent de prothèses techniques aux institutions et aux relations sociales en crise. Ils permettent de retisser du lien social, dans des « sociétés éclatées », mais ils retissent ce lien par la technologie. Ainsi en Occident du moins, fait-on porter à la technique la charge de la perte de sociabilité et du poids des utopies usées, ce que Legendre appelle la « féodalisation en réseau » [15]. Les TIC aident à faire supporter l’hyper-individualisme, l’usure des institutions et des valeurs, à réformer les organisations et les institutions, pour mettre toute la « société en réseaux » (Manuel Castells), à lier les hommes, mais par la technique et non par le lien socio-politique. On pourrait ici commenter et critiquer l’usage que les politiques font d’Internet comme substitut, voire compensation, à d’autres formes de sociabilité plus classiques, pour tenter de résoudre la crise de la représentation politique par la technologie. Car le politique est à son tour « internétisé », c’est-à-dire « technologisé ». Désormais, le désir d’avenir ou d’utopie n’est plus qu’un site web...

 
  • Enregistrer au format PDF

Notes

[1Professeur à l’Université de Rennes 2, directeur du master « TIC, Innovation, Réseaux et Usages ». Derniers ouvrages parus : Critique des réseaux, PUF, 2003 ; Berlusconi, le Nouveau Prince, Ed de l’Aube, 2004 ; Fabriquer le futur (coauteur), Village Mondial, 2005, Politique, Communication et Technologies (direction) PUF, 2006, La religion du Monde industriel. Analyse de la pensée de Saint-Simon, Ed de l’Aube, 2006.

[2Avec comme principal invité Daniel Kaplan.

[3« NBIC » acronyme pour :
- Les Nanotechnologies, regroupant l’ensemble des techniques au niveau atomique ou moléculaire.
- La Biotechnologie, incluant l’ingénierie génétique, avec la question des clones humains.
- L’Informatique incluant électronique, télécommunication, robotique ou Intelligence Artificielle
- Les sciences Cognitives.

[4Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, coll. La Pléiade, 1978.

[5Voir mon ouvrage « Critique des réseaux », PUF, 2003 ; Alain Gras, « Les macro-systèmes techniques », QSJ, PUF 1997, et la revue Cahiers scientifiques internationaux Réseaux et Territoires, n° 26, oct-déc 1996, pp. 17-30.

[6J. Rifkin est fondateur et président de la Foundation on Economic Trends à Washington. Dans « L’âge de l’accès. La révolution de la nouvelle économie » (La Découverte, 2001), Jeremy Rifkin développe l’idée de la substitution des réseaux aux marchés : « Cette ère nouvelle voit les réseaux prendre la place des marchés et la notion d’accès se substituer à celle de propriété », et affirme : « Les marchés cèdent la place aux réseaux ». Ainsi les inégalités territoriales seraient moins liées au patrimoine qu’à la capacité d’accès aux services et aux réseaux.

[7Alain Le Diberder et Philippe Chantepie, Révolution numérique et industries culturelles, La Découverte, coll. Repères. Les auteurs écrivent « Le numérique renforce la régulation par le droit de la concurrence » (p 85).

[8Voir Jacques Ellul, Le système technicien Paris, Calmann-Lévy, 1977 et Le bluff technologique. Paris, Hachette, 1988.

[9Mensuel nord-américain créé au début des années 1990 par Kevin Kelly, John Metcalfe et Louis Rossetto qui a rencontré un gros succès participant au développement de la Bulle Internet (lien périmé - novembre 2012) qui comparable à une ruée vers l’or a éclaté à son apogée en 2000, avec quelques dégâts pour certains investisseurs « Interniais »..

[10Le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) piloté par l’Union Internationale des Télécommunications (UIT), s’est déroulé en deux phases. La première a eu lieu à Genève en décembre 2003 et la seconde, à Tunis en novembre 2005.

[11Voir le texte complet sur le site du Sommet mondial sur la société de l’information.

[12Voir de Joël Faucilhon : Apprendre à vivre avec le numérique in Le Monde des livres du 1er décembre 2006. Christian Thorel, Jean-Marie Sevestre et Matthieu de Montchalin Les librairies dans la tourmente Le Monde du 15 décembre 2006. et Alain Beuve-Méry, Amazon à la conquête des éditeurs français in Le Monde du 8 décembre 2006.

[13ICANN, l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers est une organisation nord-américaine de droit privé à but non lucratif. Elle est chargée d’allouer l’espace des adresses de protocole Internet (IP), d’attribuer les identificateurs de protocole, de gérer le système de nom de domaine de premier niveau pour les codes génériques (gTLD) et les codes nationaux (ccTLD), et d’assurer les fonctions de gestion du système de serveurs racines. Ces services étaient initialement assurés dans le cadre d’un contrat avec le gouvernement fédéral américain par l’Internet Assigned Numbers Authority (IANA) et d’autres organismes. L’ICANN assume à présent les fonctions de l’IANA. Voir le [site de ICANN, http://www.icann.org/].

[14« Au cas où certains s’obstineraient dans la contestation, la secrétaire d’Etat américaine Condoleeza Rice et Carlos Gutierrez, ministre du commerce, ont fait parvenir à Jack Straw, ministre des affaires étrangères de le Grande Bretagne, qui préside actuellement l’UE [nous sommes lors en 2005] , une semaine avant le sommet de Tunis, une lettre pour « regretter » la position de Bruxelles et demander aux Européens de « revoir leur position ». « La structure de contrôle et la stabilité de l’Internet sont d’une importance fondamentale pour les Etats-Unis » (AFP 18/11/2005). » (« Sommet de Tunis » par Marie-José Cloiseau sur le site d’Info impartiale.) - Site et lien périmés,août 2013.

[15Pierre Legendre, « De la société comme Texte. Linéaments d’une anthropologie dogmatique », page 221. Fayard. Paris. 2001. Voir aussi ses ouvrages « La question dogmatique en Occident I & II », 1999 et 2006, Fayard.

La meute des éditocrates

Des professionnels du commentaire.