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« Le Supplément » de Canal Plus en treillis pour « informer » sur le Sahel

par Martin Coutellier ,

Le 19 avril dernier, François Hollande était l’invité du « Supplément » de Canal Plus. Cette émission a été, entre autres, l’occasion de revenir sur l’intervention de l’armée française au Sahel, à travers la diffusion d’un reportage réalisé sur place [1]. Mais loin d’en interroger les tenants et aboutissants, celui-ci semble se réduire à un exercice de « journalisme embarqué » mettant en scène les éléments de communication fournis par l’armée française.

La présentation du reportage par son auteur, dans le « sommaire » de l’émission, laissait déjà percevoir ce qu’il en serait : un reportage d’accompagnement, dans tous les sens du terme. Accompagnement des soldats sur le terrain, et accompagnement du gouvernement dans la justification de l’intervention : « J’ai passé une semaine avec les troupes françaises dans le Sahel. Ils luttent contre le djihadisme là-bas ». Dans l’échange qui précède la diffusion du reportage, l’enthousiasme d’avoir pu suivre les troupes françaises confine à l’excitation :

- Bertand Jeanneau (auteur du reportage) s’adressant à François Hollande : « Monsieur le Président j’ai rencontré vos (sic) soldats, en fait, au nord du Niger à Madama, et aussi au Tchad, à Ndjamena. »

- Maïtena Biraben : « Et tu as eu accès à une opération absolument exceptionnelle. »

- Bertrand Jeanneau : « Oui, effectivement, en fait j’ai assisté à une opération de largage, de saut en parachute, une centaine d’hommes, et c’est très rare en fait, c’était seulement la quatrième fois depuis 1978. »

- Maïtena Biraben (face caméra) : « Une semaine avec les troupes françaises, un sujet signé Bertand Jeanneau. »

Un titre pour le moins révélateur : entraînement « à l’américaine » des troupes françaises, dégustation des « rations de combat », patrouille dans le désert, rassemblements au garde à vous avant le début de « l’opération », soldats « briquant » leurs armes, puis, comme bouquet final, le fameux parachutage, filmé depuis l’intérieur de l’avion… Le reportage passe en revue (presque) tous les lieux communs des films de guerre. En commentaire, la voix off alterne entre dramatisation des images, clichés les plus usés, et reprises d’informations fournies par l’armée concernant le déroulement de l’intervention [2]. Morceaux choisis :

- « Pendant plusieurs jours nous avons suivi des soldats français qui se préparent à une opération majeure. Quand nous les rencontrons, ils sont en plein effort »

- Concernant les parachutistes de la légion étrangère : « Ils viennent du Cameroun, de Colombie, de la Russie, mais tous vont sauter pour la France. »

- « Depuis que l’armée française s’est installée à Madama, les djihadistes évitent la zone. Dans deux jours, les militaires vont aller les débusquer à 100 km plus au nord. »

- « Les militaires vont chercher les terroristes et leurs caches d’armes. Il y a un mois et demi, ils ont déjà découvert des centaines de litres d’essence utilisée par les djihadistes. »

Le reportage ne nous apprend rien d’autre sur l’intervention française au Sahel que ce que l’armée française veut bien en dire : la légion étrangère compte des soldats… étrangers, et les terroristes sont... terrorisés. Un peu court pour éclairer le public sur le contexte de cette guerre qui ne dit pas son nom, ses enjeux, ses méthodes ou ses résultats qui sont présentés à travers un prisme extrêmement étroit, jamais explicité, et encore moins remis en question [3]. Tout au plus apprend-on quelques éléments sur le quotidien des soldats (sur un mode quasiment folklorique), et profite-t-on du spectacle inédit d’un « vrai » parachutage filmé depuis l’avion.

Ce reportage constitue un exemple exemplaire de « journalisme embarqué »qui consiste moins à informer qu’à accompagner ici l’armée, ailleurs la police, pour obtenir rapidement des images spectaculaires. Avec, à la clé, une information biaisée (sur la réalité de la vie de soldat) et une information tronquée (sur la réalité de l’intervention au Sahel), qui relèvent davantage du clip institutionnel que du reportage. Il est vrai que fournir une information de qualité nécessiterait un travail de journalisme plus long et plus approfondi. Un investissement que la production du « Supplément » (entre autres) ne semble pas disposée à faire.

Martin Coutellier

 
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Notes

[1L’émission dans son intégralité est visionnable ici, le reportage de 7 minutes dont il est question ici commencent à la minute 45’.

[2Tous les interlocuteurs montrés ou cités dans le reportage sont des militaires ; aucune autre source n’est citée.

[3Voir à ce propos notre précédent article sur le déclenchement de la guerre au Mali.

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