Observatoire des media

ACRIMED

Le Nouvel Observateur mène l’enquête...

En 1999, Le Nouvel Observateur publiait une grand enquête : « Ces grands patrons qui tiennent les médias ». L’article qui suit, publié en 1999 sur l’ancienne version du site d’Acrimed (et modifié en février 2001) avait été oublié lors de la transformation de ce site. Pourtant l’enquête en question était inoubliable (Acrimed)


I.
Le Nouvel Observateur mène l’enquête...
"Ces grands patrons qui tiennent les médias"-
(lien périmé)


Publicité mensongère ?

Première page du Nouvel Observateur du 1er juillet 1999 : « Danger pour la démocratie. Ils tiennent les médias. Ces grands patrons peuvent contrôler l’information ». Le tout sur un montage photo qui exhibe ces personnalités menaçantes.

Bigre ! Bigre !

Le titre du dossier (page 8) est nettement plus sobre : « Ces grands patrons qui tiennent les médias ».

L’enquête qui suit (elle est signée Airy Routier, lequel passe pour un grand journaliste d’investigation, spécialiste des affaires Elf et Dumas) rappelle en quoi consiste cette mainmise. Mais c’est pour nous rassurer : les patrons ont intérêt à protéger l’indépendance des journalistes et les journalistes disposent des moyens de préserver leur indépendance.

« Face aux foucades patronales, la force des rédactions est de s’appuyer sur une culture, une histoire, un lectorat fidèle. Tout coup de barre intempestif fait fuir des lecteurs, brouille l’image et entraîne le journal sur une pente facile à descendre, dure à remonter. Or un patron propriétaire, à moins d’être un pur idéologue, a pour principal objectif de valoriser son investissement. Et a donc intérêt à protéger l’indépendance de ses journalistes...  »

Nous sommes soulagés...

Retour à page de couverture : ce n’était qu’une publicité à demi mensongère...

Enquête sans complaisance ? (complément de février 2001)

Dans un ouvrage à paraître [1], Jean-Pierre Tailleur relève ceci :

« L’indulgence du Nouvel observateur, hebdomadaire de plus grande envergure, à l’égard du magazine Valeurs actuelles montre que la prétendue diversité de la presse française est toute en superficie (... ) "Les espaces de liberté, dans les médias français, restent considérables" conclut l’enquête. Or, la qualité de l’information produite par ces journaux n’est jamais abordée, dans ces six pages, car cet espace contient un énorme trou noir, au moins. Ce long article est à une enquête de fond ce que les ragots de la Cour du Roi étaient à la vraie Histoire de France, ce qui le rend intéressant dans sa dimension "people", seulement. (...) cette approche rappelle celle des énarques, si stigmatisés dans les enquêtes sur les dépenses publiques : la problématique couverte est perçue à travers ses représentations et des chiffres principalement. Ce dossier de une n’explique pas pourquoi la France est le seul pays dont la plupart des medias sont contrôlés par six grands groupes occupant des positions clés dans d’autres activités : le téléphone, l’armement, l’environnement, le luxe, la distribution ou la construction (Vivendi, Matra-Hachette, Dassault, Bouygues, Pinault, LVMH).

On apprend également que l’avionneur n’a pas voulu s’importuner avec la reprise du magazine le Nouvel économiste, dont la rédactrice en chef a écrit un livre qui ne le ménage pas. Serge Dassault est présenté comme une "bonne nature" qui a repris Valeurs actuelles, selon une vision misérabiliste de la presse. Mais le Nouvel observateur ne fait aucune mention de la faiblesse informative de Valeurs actuelles, malgré les ambitions affichées des Dassault pour en faire un The Economist. Rien, non plus, sur les multiples relances de l’hebdomadaire à l’aide de campagnes promotionnelles et de ravalements de façades, tout en conservant une rédaction rachitique. Celle-ci n’a évidemment pas les moyens pour effectuer de vrais reportages. Cette équipe reçoit juste un petit coup de griffe du Nouvel observateur, qui la trouve trop docile face à son actionnaire industriel. Mais l’hebdomadaire de gauche revient en arrière quelques jours après, en publiant une réponse de François d’Orcival sur ce seul reproche. Adroitement, le directeur de Valeurs actuelles saisit une négligence d’Airy Routier pour la lui retourner en pleine figure. "Contrairement à ce qui est affirmé par votre enquête, Valeurs actuelles n’a consacré aucun ’grand article à la une’ au programme de l’avion Rafale. Il y a peut-être confusion avec l’article que j’ai signé, sur le projet de supersonique d’affaires auquel travaillait le groupe Dassault". Le directeur de Valeurs actuelles reconnaît ouvertement une entorse aux règles d’indépendance journalistique, la publication d’un scoop publicitaire. Mais il n’y a pas faute dans son esprit. Le Nouvel observateur ne relève pas la poutre dans l’œil de celui qui lui reproche d’avoir une paille. C’est "aux lecteurs d’apprécier si leur journal défend seulement les valeurs partagées avec la famille Dassault ou bien également ses intérêts" commente confraternellement le magazine progressiste sur son confrère conservateur. Au lieu de faire amende honorable, l’hebdomadaire de Claude Perdriel aurait dû s’indigner de telles pratiques, dignes d’une république bananière. Ces négligences, fréquentes, sont inquiétantes dans la mesure où en France, elles ne font l’objet d’aucune discussion publique. »

Jean-Pierre Tailleur

II. Le Nouvel Observateur mène le débat...

Il reste que la situation décrite, déclare l’auteur de l’article du dossier du Nouvel Obs, « donne consistance aux critiques sur la dépendance des journalistes, à commencer par celle de Pierre Bourdieu ». Et notre enquêteur de poursuivre :

« Son angle d’attaque est connu : la presse et l’édition sont dominées par les forces de l’argent qui travestissent délibérément la réalité sociale française, imposent la pensée unique et la vision libérale du monde, font le jeu de l’impérialisme américain et accélèrent un processus d’aliénation des masses. Selon le professeur au Collège de France et ses disciples des « Inrockuptibles » et du « Monde diplomatique », aucun comportement individuel, aucune morale professionnelle, si tant est que cela existe, ne pèse face à la soumission des médias à leurs propriétaires et à leur idéologie. Serviles, par nature et par obligation, les journalistes ne sont que les « chiens de garde » du grand capital. »

Les analyses de Pierre Bourdieu sont certes discutables. Mais comme il n’a jamais écrit ce que lui attribuent Joffrin et les amis du débat qui écrivent dans Le Nouvel Observateur, les résumés de ceux-ci ne méritent que le mépris. Leur angle d’attaque est bien connu...

... Il suffit de lire Laurent Joffrin, dont la pensée est exposée ici même : « Laurent Joffrin et les légionnaires » (juillet 2000) et « La clémence de Laurent Joffrin, juge de Serge Halimi » (Février 2001)

 
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Notes

[1Jean-Pierre Tailleur - Bévues de presse. L’information aux yeux bandées - Editions du Félin, février 2002, pp.39-41

La meute des éditocrates

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