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Le Monde montre à la Grèce la voie de la réforme

par Frédéric Lemaire,

Le 25 janvier 2015, Syriza obtenait une victoire historique aux élections législatives grecques. Prônant l’abandon des plans d’austérité et une restructuration de la dette, le nouveau gouvernement n’a pas tardé à entamer des négociations avec ses créanciers européens. Elles se poursuivent aujourd’hui, malgré un accord intermédiaire – et temporaire – obtenu le 20 février.

À l’inflexibilité des institutions et gouvernements européens sur l’application des mesures de rigueur, le gouvernement grec oppose son refus de revenir sur l’ensemble de son programme. Cette confrontation parfois tendue n’a pas manqué de susciter et analyses et commentaires dans la presse… non sans quelques parti-pris, plus ou moins explicites.

Cet article est le premier d’une série qui vise à revenir sur le traitement médiatique de l’actualité des négociations entre la Grèce et ses créanciers. Il est dédié au Monde, et plus précisément à ses éditoriaux sur la situation en Grèce suite à l’élection de Syriza. Ce n’est pas un hasard : comme nous l’évoquions dans un précédent article, le quotidien n’a jamais été en reste pour dénoncer « l’irresponsabilité » de la remise en cause par Syriza des réformes « indispensables » imposées par les créanciers de la Grèce.

« La Grèce dépend de l’UE, pas le contraire »

Le Monde semblait, au lendemain des élections grecques, avoir mis de l’eau dans son vin. Finies les élucubrations droitières d’Arnaud Leparmentier, pour qui « nous allons continuer de nous ruiner pour les Grecs », lesquels, d’ailleurs, « refusent de payer des impôts ». Il s’agit désormais de « négocier avec Alexis Tsipras » comme le suggère le titre de l’éditorial du 26 janvier. Mais pour négocier, il faudra que le Premier ministre grec se conforme au parti-pris du Monde : Tsipras aurait « promis de raser pas cher » ? « Il va devoir atterrir » car « la Grèce dépend de l’UE, pas le contraire ». Et de conclure en souhaitant amicalement « bonne chance » à Tsipras pour « procéder à un ajustement politique » et revenir sur son programme « bien peu réaliste ».

L’effort de pédagogie du « quotidien de référence » ne s’arrête pas là. Le 20 février, face à la menace d’une crise financière et d’une cessation de paiement, le gouvernement grec accepte de prolonger pour quatre mois le programme européen de financement de la Grèce. En échange, il s’engage, entre autres, à ne pas prendre de « mesures unilatérales » sans l’accord de ses créanciers. Pour Le Monde, il s’agit « d’un retour à la dure réalité » et l’illustration que la Grèce doit « se plier à un minimum de règles » si elle veut rester dans la zone euro. Si Le Monde s’émeut des « mesures d’austérité d’une terrible sévérité prises ces dernières années », il se garde bien d’expliquer pourquoi les règles minimales de bienséance stipulent qu’il est impossible de les remettre en cause. Par contre, il s’engage à « appuyer sans arrière-pensées » Alexis Tsipras si celui-ci devait perdre le soutien populaire et celui de la gauche de la gauche en continuant à donner « des gages de sérieux et d’une authentique volonté réformatrice ». Est-ce donc cela, le rôle du Monde : servir de béquille libérale de fortune pour gouvernement impopulaire, ayant trahi ses électeurs ?

Mais la pédagogie n’est pas le seul talent du Monde. Fin médecin de l’économie, le quotidien fait part de son diagnostic dans l’éditorial du 17 mars : « La zone euro va mieux. Elle est en phase de sortie de maladie ». Vraiment ? « Tout serait en ordre […] Tout, sauf si l’affaire grecque – encore et toujours – tourne mal ». Il semblerait en effet que le gouvernement grec n’ait pas suivi les bonnes recommandations du Monde. « Les Grecs auraient dû avoir pour priorité de se mettre bien avec Berlin, de convaincre les Allemands de la sincérité réformatrice d’Athènes. Hélas, c’est le contraire qui s’est passé ». Mais le quotidien a l’optimisme chevillé au corps, et des vocations d’entremetteur : rien n’est perdu, Tsipras peut encore accepter le calendrier de réformes sans « perdre la face » et se raccommoder avec Berlin et Bruxelles. « C’est affaire d’habillage politique et de bonne volonté. Entre partenaires et adultes consentants, cela devrait être possible ».

« On te comprend, tu dois comprendre comment l’Europe marche »

En réalité, les différends entre la Grèce et ses partenaires européens seraient avant tout la conséquence de la naïveté et de l’inexpérience du gouvernement grec : c’est en effet la thèse que développe Le Monde dans un long article publié le 28 mars intitulé « Le rude apprentissage européen de la Grèce ». Alexis Tsipras, qui « n’a toujours pas de cravate, mais un costume bien taillé » note le journaliste, bienveillant et attentif aux détails décisifs, aurait « pris des cours accélérés d’Europe » auprès d’Angela Merkel, de François Hollande ou encore de Mario Draghi ou de Jean-Claude Juncker, lors d’un sommet organisé le 19 mars à Bruxelles.

« Tout le monde est prêt à l’aider » rapporte Le Monde, « mais pas à signer un chèque en blanc ». Et les dirigeants européens ne ménagent pas leurs efforts : « Ils ont fait de la pédagogie, à l’allemande, à la française, à la Draghi. Ils voulaient faire passer le message : on te comprend, tu dois comprendre comment l’Europe marche » selon les propos d’un ministre français. Comment dire non à de tels professeurs ? « Hollande est bienveillant et Merkel pragmatique, comme toujours. Elle insiste, comme le président français, sur la nécessité de respecter les règles » note Le Monde.

La leçon se serait poursuivie à Berlin le 23 mars lors de l’entretien entre Tsipras et Merkel, qualifié d’« examen » où, crayon à la main, la chancelière allemande aurait passé en revue « les mesures signées entre la Grèce et la "troïka" […] en lui demandant ce qu’il veut garder ou modifier ». Et le quotidien de conclure que cette « leçon d’Europe semble avoir profité à Alexis Tsipras » qui aurait « pris goût à Berlin ». Mais méfiance : « une minorité agissante de ministres grecs appelle toujours à la résistance face aux exigences européennes. Au risque de relancer la crise de nerfs entre l’Europe et la Grèce ».

Le Monde prendrait-il ses désirs pour des réalités en peignant le portrait d’un Alexis Tsipras « bon élève de l’Europe » en voie de normalisation ? C’est ce que semble indiquer un article de La Tribune publié le 20 avril : depuis le 1er avril, Tsipras refuse de présenter de nouvelles listes de réformes à l’Eurogroupe. Le gouvernement grec aurait pris plusieurs mesures qui semblent indiquer qu’il se prépare à prendre le risque d’un défaut. Une manière de renvoyer la balle dans le camp des institutions et gouvernements européens, qui devraient ainsi désormais assumer les conséquences de leur inflexibilité en cas de défaut grec. Cette situation conflictuelle contraste avec le conte de fée paternaliste et condescendant du quotidien de référence, dans lequel le gentil gauchiste inexpérimenté, en dépit de l’influence de ses mauvaises fréquentations, serait convaincu des bienfaits des réformes par l’action de bienveillants Européens.

***

Au grand dam du Monde, Alexis Tsipras n’a pas « atterri », et il semble que le gouvernement grec soit déterminé, du moins pour le moment, à faire mentir le « quotidien de référence ». Et quand bien même ce ne serait pas le cas, la question reste la suivante : Le Monde va-t-il, quant à lui, « atterrir » ? Nous ne reviendrons pas ici (ou presque) sur les prêches libéraux de son éditocrate de référence Arnaud Leparmentier, qui interdit toute critique de la politique de Mario Draghi [1] ; et pour qui la France, pays « plus socialiste que jamais », « étouffe sous l’impôt et la dépense publique [2] ».

Mais comment un journal qui se veut « de référence » en est-il arrivé à disposer de si peu de recul critique qu’il s’en tienne, en matière de politique européenne, à répéter comme un perroquet les positions des « Européens », c’est-à-dire dans la novlangue médiatique, des dirigeants européens ? Pour les éditorialistes du Monde, il semble qu’il soit désormais impossible d’envisager seulement qu’on puisse penser autrement, sinon à mériter, comme Alexis Tsipras, de pénibles « leçons d’Europe ». Le Monde n’est sans doute pas le seul journal dans ce cas. Mais peut-être que le prestige dont il se revendique encore, avec une grande suffisance, rend-il par contraste plus visible la médiocrité de ses analyses en matière de politique européenne.

Frédéric Lemaire

PS : Le Monde s’agacerait-il de voir ses appels à la résignation rester sans suite ? En Une de son édition du 12 mai, le quotidien brocarde le ministre des finances grec (« l’exaspérant M.Varoufakis ») qui se serait « mis à dos l’ensemble des ministres européens ».

 
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