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Le JT de France 2 : un pot-pourri de faits divers et de divers faits

En octobre 2013, nous Ă©tions revenus sur une Ă©tude de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) qui mettait en Ă©vidence, entre 2003 et 2013, une augmentation de 73 % du nombre de sujets consacrĂ©s chaque annĂ©e aux faits divers dans les journaux tĂ©lĂ©visĂ©s des grandes chaĂ®nes gĂ©nĂ©ralistes [1].

MĂŞme si ce rĂ©sultat corrobore l’expĂ©rience des tĂ©lĂ©spectateurs du JT, le mode d’analyse retenu par l’INA ne nous semblait Ă  mĂŞme de rendre compte ni du poids rĂ©el des faits divers (Ă©valuĂ© Ă  seulement 6 %), ni d’autres Ă©volutions Ă©ditoriales majeures – comme la prĂ©sence de plus en plus envahissante de sujets dits « magazine » – du canal d’information privilĂ©giĂ© d’une majoritĂ© de Français. Aussi, nous avons procĂ©dĂ© Ă  notre propre enquĂŞte en relevant et en minutant le sommaire des 20h de France 2 entre le 8 et le 22 janvier. Avec des rĂ©sultats Ă©difiants.

I. Un classement général….

L’étude de l’INA, aussi instructive soit-elle, souffre de deux grandes lacunes. D’une part, elle porte sur le nombre de « sujets » consacrĂ©s Ă  telle ou telle rubrique de l’actualitĂ©, mais ne se prĂ©occupe jamais du temps d’antenne global qu’ils reprĂ©sentent. D’autre part, elle saucissonne l’actualitĂ© en tant de thĂ©matiques qu’il en devient difficile de se figurer les lignes de force qui structurent l’information telle qu’elle est prĂ©sentĂ©e chaque soir.

Ainsi l’INA distingue les rubriques suivantes (figure entre parenthèses la part qu’elles auraient prise, en nombre de sujets, dans les JT en 2012) : SociĂ©tĂ© (17 %) ; International (15 %) ; Politique française (13 %) ; Économie (11 %) ; Culture-Loisirs (7 %) ; Sport (7 %) ; Faits divers (atteintes aux personnes, accidents, banditisme, etc. 6 %) ; Catastrophes (6 %) ; Justice (5 %) ; Environnement (4 %) ; SantĂ© (3 %) ; Éducation (2 %) ; Histoire-hommages (2 %) ; Sciences et techniques (2 %).

Des rĂ©sultats quelque peu surprenants, tant du point de vue de l’importance des sujets internationaux, que de la faiblesse en volume de la rubrique « faits divers » (mĂŞme en lui adjoignant celle intitulĂ©e « catastrophes »).

Avant d’en commenter la mĂ©thode et le sens, voici les rĂ©sultats que nous avons obtenus en classant dans un nombre plus limitĂ© de rubriques les 282 sujets des quinze JT observĂ©s, reprĂ©sentant 564 minutes d’informations :

– Faits divers et sport : 26 % de l’ensemble des sujets
– Questions Ă©conomiques et sociales : 18,5 %
– Faits de sociĂ©tĂ© : 17 %
– Politique : 14,5 %
– International : 11 %
– Magazine : 9 %
– Culture : 4 %

Beaucoup plus significatif pour apprĂ©hender leur poids respectif, voici maintenant le temps d’antenne qu’elles ont occupĂ© :

– Faits divers et sport : 20 %
– Faits de sociĂ©tĂ© : 20 %
– Questions Ă©conomiques et sociales : 20 %
– Magazine : 14 %
– Politique : 11 %
– International : 7,5 %
– Culture : 6 %

Avant de les commenter, quelques remarques sur la méthode utilisée pour parvenir à ces résultats.

… Et sa méthode

Convenons tout d’abord que, contrairement à l’étude de l’INA qui repose sur une analyse exhaustive des JT de six chaînes sur une année entière, le décompte que nous avons réalisé est beaucoup plus limité et qu’on ne saurait en tirer de conclusions aussi définitives – gageons tout de même qu’il fournit quelques indices et quelques grandes tendances significatives.

Convenons ensuite que l’affectation de chaque sujet Ă  une rubrique plutĂ´t qu’à une autre est un exercice largement arbitraire. Il procède nĂ©anmoins d’une certaine logique :

- Nous avons classĂ© dans la rubrique faits divers et sport des sujets que l’INA aurait sans doute affectĂ© dans les rubriques justice (la libĂ©ration de Michael Blanc dĂ©tenu depuis de nombreuses annĂ©es en IndonĂ©sie pour trafic de drogue), international (« BrĂ©sil : la statue du Christ touchĂ©e par la foudre », « Chine : incendie dans le village historique de Dukezong »), ou catastrophes (les intempĂ©ries dans le Var). Ce qui explique le triplement de leur volume total. Au cours de ces deux semaines, le sport a Ă©tĂ© rĂ©duit Ă  la portion congrue.

- Nous avons affectĂ© Ă  la rubrique « magazine » des sujets relativement atemporels, qui, s’ils peuvent prendre appui sur « l’actualitĂ© », n’y sont pas directement liĂ©s, et dont le thème ou le traitement Ă©voque davantage le film documentaire que le reportage factuel. Avec Ă©videmment beaucoup de sujets consacrĂ©s Ă  la nature et aux voyage (« Ă‰tats-Unis : le Grand Canyon en hiver, une face mĂ©connue » ; « Antarctique : des anĂ©mones sous la banquise »), mais aussi Ă  des thèmes historiques (« Histoire : LĂ©nine, 90 ans après sa mort » ; « Histoire : Philippe Druillet, "fils de collabo" »), aux faits de sociĂ©tĂ© (« "Encombrants" : ruĂ©e sur les trottoirs »), ou Ă  l’international (« Portrait : Rachel Mwanza, l’enfant des rues de Kinshasa »).

- La rubrique « faits de sociĂ©tĂ© » est la plus composite. Elle regroupe essentiellement des sujets ayant trait Ă  l’éducation, Ă  la santĂ©, aux modes de vie et Ă  leurs Ă©volutions. Nombre de ces sujets, notamment en matière d’éducation et de santĂ© recèlent des questions qui devraient normalement relever de la rubrique « questions Ă©conomiques et sociales », mais leur approche, souvent très individualisante, ne fait qu’effleurer les aspects renvoyant Ă  des enjeux collectifs et au dĂ©bat public (« Orientation post-bac : l’heure des choix » ; « Formation professionnelle : le parcours de CĂ©line en restauration »).

II. Le palmarès de l’information…

Quelles que soient leurs limites, que conclure de ces rĂ©sultats ? Que dĂ©notent-ils de la densitĂ© et de la valeur informative du 20h du secteur public ?

- Les faits divers, le sport et les sujets magazine (qui sont aussi Ă  leur manière des faits divers…) ont reprĂ©sentĂ© plus du tiers des JT au cours de ces deux semaines. Ă€ elles deux ces rubriques pèsent presque autant que les rubriques « questions Ă©conomiques et sociales », « politique » et « international » rĂ©unies. En ce sens, elles font bien diversion au sens oĂą l’entendait Pierre Bourdieu, c’est-Ă -dire qu’elles prennent indĂ»ment la place de questions et d’enjeux d’intĂ©rĂŞt public.

- La paritĂ© de durĂ©e entre les rubriques « questions Ă©conomiques et sociales » et « faits de sociĂ©tĂ© » illustre encore la pauvretĂ© informative des JT de France 2. Des questions d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral relatives Ă  la conflictualitĂ© et Ă  l’Ă©volution des rapports sociaux, au rĂ´le de la puissance publique, aux grands Ă©quilibres macroĂ©conomiques et au fonctionnement de l’appareil productif y ont ainsi la mĂŞme importance quantitative que des problèmes très limitĂ©s touchant si ce n’est des individus, du moins des catĂ©gories restreintes de la population, leurs modes de vie ou leurs relations avec les institutions… Et encore faut-il noter que nous avons classĂ© dans la rubrique « questions Ă©conomiques et sociales » un certain nombre de sujets qui auraient tout aussi bien pu figurer sans dĂ©pareiller dans la rubrique « magazine » (tels que « Soldes : chaussures en boutique ou sur internet », ou encore « Immersion : quotidien d’un patron de PME » d’une durĂ©e de près de six minutes).

- Les « affaires » DieudonnĂ© et Hollande-Gayet-Trierweiler (et leur traitement mĂ©diatique), en suscitant de nombreuses rĂ©actions politiques, ont largement nourri la rubrique au cours de ces quinze jours. Plus en tout cas que le pacte de responsabilitĂ© qui ne donne lieu qu’à… deux sujets ! Ce choix Ă©ditorial de privilĂ©gier la rĂ©orientation de la vie amoureuse du prĂ©sident sur celle de sa politique illustre bien la tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale de la rubrique politique et relativise son importance quantitative : les polĂ©miques, l’anecdotique et la personnalisation prennent systĂ©matiquement le pas sur la prĂ©sentation des organisations collectives, des enjeux de fond qui les mobilisent et des rapports de force qui les opposent.

- AmputĂ©e des faits divers et des sujets magazine, la rubrique « international » est ramenĂ©e Ă  bien peu de choses. Ainsi maltraitĂ©es et donc mal connues du public, les questions internationales demeurent rebutantes pour le tĂ©lĂ©spectateur, pour l’audimat et donc pour la chefferie Ă©ditoriale…

- Enfin, le poids significatif de la rubrique culture (4 % des sujets ; 6 % de la durĂ©e totale des JT) est trompeur. Deux entretiens en plateau avec Bernard Pivot et Isabelle Huppert (qui auraient tout aussi bien pu ĂŞtre considĂ©rĂ©s comme des sujets « magazine », voire publicitaires – les deux invitĂ©s Ă©tant prĂ©sents pour vendre un produit culturel), d’une durĂ©e respective de neuf et douze minutes, reprĂ©sentent les deux tiers de l’ensemble – pour le dire autrement, sans ces deux sujets la culture n’aurait reprĂ©sentĂ© que 2 % des JT.

… et son sens

Il ne s’agit pas ici de dessiner en creux le sommaire d’un JT idéal qui, se résumant aux seules questions économiques et sociales, politiques et internationales, aurait une ligne d’ensemble aussi austère qu’élitiste. Mais avant de se heurter à cet écueil, il semble que le 20 h de France 2 dispose d’une marge d’évolution – et de progression – assez confortable... Le tableau que dépeignent ces quelques chiffres, et que confirme la consultation détaillée des sommaires (que nous vous proposons en pdf ci-dessous), est en effet assez lamentable.

Le JT de la principale chaĂ®ne de service public apparaĂ®t ainsi avant tout comme un divertissement audiovisuel, juxtaposant chaque soir une vingtaine de sujets dont un inventaire Ă  la PrĂ©vert n’épuiserait pas la diversitĂ©. Dans un enchaĂ®nement effrĂ©nĂ© oĂą la durĂ©e moyenne d’un sujet est de deux minutes, l’accessoire, l’anecdotique, l’émouvant, le sensationnel ou le pittoresque alterne au fil du journal avec ce qui devrait constituer l’essentiel de l’information et finit par l’étouffer. Sur un plan strictement quantitatif d’abord, mais surtout parce qu’il devient impossible de discriminer dans ce fatras hĂ©tĂ©roclite les « informations » qui concernent potentiellement tout un chacun, qui ont Ă  voir avec la chose publique, voire la « marche du monde », et les « Ă©vènements » qui n’en sont que parce que les mĂ©dias les jugent dignes de l’être.

C’est bien la hiĂ©rarchie de l’information, et donc les choix de la rĂ©daction en chef qui sont ici en cause. Quel peut bien ĂŞtre, par exemple, la logique et l’intelligibilitĂ© de la succession sans queue ni tĂŞte de sujets qui constituait la seconde partie du 20h du 9 janvier : « Ă‰tats-Unis : une femme enceinte en Ă©tat de mort cĂ©rĂ©brale » 1’30 ; « Cuba : apparition publique de Fidel Castro » 30’’ ; « Attaque terroriste d’In Amenas : tĂ©moignage d’une infirmière rescapĂ©e » 3’30 ; « Sativex : le cannabis mĂ©dical » 1’30 ; « Salon des nouvelles technologies de Las Vegas : le sommeil assistĂ© » 2’15 ; « RĂ©gimes matrimoniaux : la sĂ©paration des biens en augmentation » 2’ ; « Couples : 20 ou 30 ans de diffĂ©rence d’âge » 4’ ; « DĂ©couverte : Cordouan, le plus ancien phare de France » 4’ ; « Pierre Lescure devrait succĂ©der Ă  Gilles Jacob Ă  la prĂ©sidence du Festival de Cannes » 40’’ ; « Spectacle de DieudonnĂ© : en direct de Nantes » 1’ ; « Football : victoire du PSG contre Brest, 5 buts Ă  2 » 15’’ ?

Et que penser de la valeur informative globale de ce mĂŞme JT qui avait Ă©tĂ© ouvert par une salve de sept sujets exclusivement dĂ©diĂ©s Ă  l’affaire DieudonnĂ© – on comparera avec intĂ©rĂŞt la pudeur exquise dont tĂ©moigne la durĂ©e du sujet consacrĂ© aux tracas judiciaires de Dassault, qui clĂ´t la sĂ©quence : « Nantes : le spectacle de DieudonnĂ© annulĂ© » 1’10 ; « DieudonnĂ© Ă  Nantes : ambiance tendue avec les spectateurs » 1’ ; « Affaire DieudonnĂ© : dĂ©roulement de la journĂ©e » 2’30 ; « Spectacle de DieudonnĂ© : incohĂ©rences judiciaires » 1’ ; « Affaire DieudonnĂ© : une victoire pour Manuel Valls ? » 2’30 ; « Affaire DieudonnĂ© : des leçons Ă  tirer de l’interdiction ? » 1’ ; « DieudonnĂ© : son parcours » 2’ ; « SĂ©nat : interrogation sur la levĂ©e d’immunitĂ© de Serge Dassault » 20’’ ?

Entre les deux sĂ©quences, deux sujets sur des thèmes apparemment mineurs, dont le second aura malgrĂ© tout les honneurs d’un reportage particulièrement long : « Plan social La Redoute » 10’’ ; « SĂ©curitĂ© sociale : la fin de l’assurance obligatoire ? » 3’30…



* * *




Cette Ă©valuation essentiellement chronomĂ©trique est, somme toute, très charitable : elle n’entre pas dans le dĂ©tail du traitement anecdotique de la plupart des « sujets », de l’emphase souvent dĂ©risoire de la prĂ©sentation de certains d’entre eux (« Immersion », « Grand format », « Dossier de cette Ă©dition ») ou des effets de la mise en scène de ce petit théâtre de l’information (et notamment des annonces Ă  suspense des « sujets suivants »). Nous y reviendrons.

Nous avons dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© les « Cartes postales des États-Unis Ă  destination du JT de France 2 ». Nous pourrions Ă©galement Ă©voquer le tour des destinations touristiques europĂ©ennes, destinĂ© Ă  faire rĂŞver les tĂ©lĂ©spectateurs installĂ©s leur canapĂ©, souvent faute de moyens de le quitter. S’informer peut ĂŞtre aussi un moyen de se divertir. Mais divertir surtout peut-il ĂŞtre un moyen d’informer ?

Blaise Magnin







Sommaires des JT de France 2 du 8 au 22 janvier 2014

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