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Laurent Joffrin, prisonnier volontaire de la « maison commune de la gauche »...

par Marie-Anne Boutoleau,

Le 28 novembre 2006, Laurent Joffrin annonçait sur France Culture que Libération serait désormais la « maison commune de la gauche ». De quoi s’interroger, comme nous le faisions alors dans l’article suivant : « Laurent Joffrin règne sur Libération : changement ou faux-semblants ? » [1]. Excès de suspicion de notre part ?

Le vendredi 21 mars, Libération a publié un numéro spécial étudiants de Nanterre pour « célébrer » l’occupation de cette université le 22 mars 1968, coup d’envoi du mouvement de Mai 68. Mais certains des invités ont réservé une surprise à Laurent Joffrin et à une partie de la rédaction : loin de se conformer à la ligne éditoriale du journal ex-sartrien, ils ont profité de l’aubaine pour mettre en cause l’évolution de ce quotidien et de son actuel directeur, Laurent Joffrin. Pris au piège, ce dernier, « magnanime », a décidé de publier les articles en question. Non sans tenter de retourner la situation à son avantage, en mobilisant les colonnes de son journal, son site Internet et une station du service public pour faire la promotion de sa propre générosité.

En ouvrant les colonnes de la « maison commune de la gauche » à des étudiants de Nanterre quarante ans après Mai 68, Laurent Joffrin s’attendait certainement à tout, mais pas à ça. Ça : deux articles en pages « Rebonds » qui ne ménageaient ni l’orientation éditoriale du quotidien ni son directeur. [2].

Le premier, « Libération : enfant de Mai 68 ou de mai 81 ? » revient sur l’histoire du journal fondé par Jean-Paul Sartre en 1973. Parlant du Libération des années 80, son auteure, Kahina Mazari, écrit : « L’esprit Libé devient alors une alliance de mauvais goût [...] convertissant les problèmes politiques en questions morales et la nécessité d’être ’’réaliste’’ donc libéral sur les questions économiques et sociales. [...] La ligne éditoriale évite par contre savamment d’activer les clivages profonds qui relèvent de choix socio-économiques, et se complait dans un consensus bien-pensant. » Sévère, elle poursuit : « Passer d’un journal militant à un journal standard prêterait à sourire si les effets d’un tel revirement n’avaient pas les conséquences affligeantes que nous connaissons. Revirements généralisés dans toute la gauche. Aujourd’hui, Dominique Strauss-Kahn est président du FMI, le PS s’illustre par un silence assourdissant lors des grèves de l’automne dernier dans les universités et la SNCF, et Laurent Joffrin, actuel ’’patron’’ de Libé, se targue d’être le seul à avoir licencié des salariés au Nouvel Observateur et à avoir résisté à trois grèves générales au sein de Libération... [3] ». La conclusion est sans appel : « Mettre en parallèle la une de Libé à l’occasion du conflit des Lip (’’Travailleurs, vous pouvez faire de même’’) à Serge July considérant les sidérurgistes manifestant à Paris en avril 1984 pour sauver leur région comme "une arrière-garde qui s’oppose à l’épreuve de vérité du réalisme" » [4], illustre une rupture avec la convention générique du journal à ses débuts mais aussi - et surtout - l’histoire du glissement de la gauche. On peut l’entendre d’ici, haro sur les gauchos en mal de pavés à balancer sur l’Etat policier qui jouent la division en brocardant cette gauche si responsable, celle qui se bouge et se bouge tellement que certains de ses plus éminents représentants en arrivent même à être dans un gouvernement, de droite… ». Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est difficile de contester l’existence de cette évolution et de ces parti-pris,… même si on les approuve.

Un (petit) pavé dans le consensus

Exposant les raisons qui ont poussé la rédaction à monter un tel numéro – et pour faire taire les mauvaises langues qui n’y verraient qu’une stratégie bassement commerciale ? [5] – un article de la rubrique « making-of » (co-écrit par un étudiant, Louis de Weyer, et par la journaliste qui la tient habituellement, Véronique Soulé) : « L’idée de départ venait de là : le constat d’une immense méfiance, voire d’une rancœur des étudiants à l’égard de ’’la presse’’. Lors de la dernière mobilisation contre la loi sur l’autonomie des universités, les étudiants ont eu l’impression d’avoir été incompris, injustement présentés, voire trahis. Dur pour un journal comme Libération. L’idée était simple : laisser les étudiants faire ’’leur’’ journal [...]. »

Deux étudiants en science politique, Maxime Milanesi et Bastien Amiel, alors que Libération leur ouvre généreusement (mais sans les payer) les colonnes de la rubrique « Médiatiques » habituellement tenue par Daniel Schneidermann, osent douter que cette démarche soit sincèrement partagée par toute la rédaction.

Revenant - dans un article intitulé « Libération aujourd’hui n’aurait pas fait 68 » - sur les rapports conflictuels entre étudiants et médias lors des dernières mobilisations étudiantes, et sur les « pratiques d’exclusion quasi systématiques des reporters et photographes des amphithéâtres occupés », cette « tribune » explique qu’il s’agit d’actions légitimes dans la mesure où elles répondent à la manière dont les étudiants mobilisés ont été maltraités par les médias dominants, dont Libération : « Si dans les assemblées générales la presse dominante n’a cessé de crier au scandale face à des étudiants qualifiés de ’’totalitaires’’ [6], les médias ne se sont pour autant jamais remis en question face à une telle situation de rejet. A ceux qui prétendent au sein de Libération qu’il s’agit d’une ’’tendance générale, comme une fatalité’’ [7], nous avançons qu’il n’en est rien. Ce numéro spécial ’’étudiant’’ aurait pu être l’occasion de voir s’exprimer des individus à qui l’on ne donne jamais la parole. Au lieu de cela, les rubriques habituelles du journal sont maintenues, dans lesquelles les étudiants invités doivent se fondre, et l’on peut dès lors se demander la raison d’un tel numéro. »

Mais ce qui, dans ce vilain papier, a vraiment fait sortir Joffrin de ses gonds – au point de crier au « mensonge » lors d’une discussion à bâtons rompus avec les deux étudiants dans son bureau – ce sont les rappels rédigés dans les termes suivants : « Et si Libération a été, au moins historiquement, un journal proche des luttes étudiantes, il incarne aujourd’hui le passage à une pensée consensuelle et à la renonciation. Son manifeste de 1972 déclarait vouloir lutter ’’contre le journalisme couché’’ et ’’donner la parole au peuple’’ [8]. Quelques décennies plus tard, son actuel directeur, Laurent Joffrin, estimait : ’’On a été les instruments de la victoire du capitalisme dans la gauche.’’ [9] Une volte-face de la pensée qui permet de comprendre le succès d’un journal comme le Plan B, seul média qui voit ses ventes décupler à mesure que les journalistes sont priés de quitter les campus en grève. »

Un (publi-) Joffrin, bon prince

Pour autant, Libération a publié les deux papiers, (presque) sans les couper [10]. Une occasion pour Laurent Joffrin de se poser en grand défenseur de la liberté d’expression. Ainsi, mise en exergue à côté de la rubrique « Making-of », une citation du pater familias de la « maison commune » donne le ton : « Nous sommes des démocrates... Les étudiants peuvent écrire ce qu’ils veulent. » Et la « maison commune » se doit d’être ouverte à tous, même aux vilains petits canards...

… Comme devait le confirmer Laurent Joffrin désormais titulaire, le temps des « commémorations », d’une chaire d’histoire contemporaine à France Inter.

Depuis qu’il anime « les détectives de l’histoire », sur France 5, Laurent Joffrin est en effet « historien ». Cette chaire – intitulée « Sous les pavés, Joffrin » – est, en vérité, une simple chronique : sponsorisée par Libération, elle est diffusée tous les vendredi matin en première partie du « 7-10 » de la radio de service public [11]. En fait d’« histoire », il s’agit surtout d’une « plage sonore » – pour reprendre les termes de Joffrin lui-même – qui, généreusement offerte au patron de Libé, lui permet d’assurer gratuitement la promotion de son journal. On ne sait s’il est payé pour cette prestation… Le premier épisode de cette chronique aura donc été consacré pour moitié non à expliquer les raisons et les enjeux de la journée du 22 mars – qui donna le coup d’envoi de Mai 68 – mais à proposer un délicieux intermède publicitaire, orchestré par Nicolas Demorand, sur le Libé « spécial étudiants de Nanterre » et à se poser en monarque éclairé et « magnanime » - comme sait l’être tout bon monarque éclairé –, à l’écoute de ses sujets même les plus mal intentionnés.

- Demorand : - « Tous les détails sur le 22 mars dans un Libération spécial, ce matin, Laurent ? »
- Joffrin : - « C’est un Libération spécial puisqu’il a été confié à et confectionné entièrement par les étudiants de Nanterre d’aujourd’hui. Donc ça fait un numéro vigoureux, engagé, très très moral et que... »
- Demorand (étonné) : - « Ah, “moral” ? »
- Joffrin : - « Oui, c’est une génération manifestement qui tient, qui a des principes, qui a des idées. Finalement ça ne change pas tellement par rapport à ce qu’il y avait il y a quarante ans à beaucoup d’égards, y compris d’ailleurs dans le rapport avec les institutions puisqu’il y a deux pages de « Rebonds » à la fin de ce numéro, écrits par les étudiants, et qui ils attaquent ? Évidemment, Libération et notamment son directeur. »
- Demorand : - « Vous-même, donc. »
- Joffrin : - « ...Mais lequel directeur est très magnanime, donc c’est très bien. »
- Demorand : - « Libération aujourd’hui n’aurait pas fait 68 », c’est le titre de l’une des chroniques qu’on peut retrouver donc dans les pages “Rebonds”. »

Une heure après cette (courte) réclame, Laurent Joffrin revient à la charge dans sa revue de presse, l’air de rien :

- Joffrin : - « Un mot enfin sur le journal Libération qui a confié donc son journal aux étudiants de Nanterre pour un numéro dont je me garderais évidemment de faire la promotion… »
- Demorand : - « C’est une bonne idée. » (rires)
- Joffrin : - « ... Sinon pour recommander la lecture des pages “Rebonds”. En effet, les étudiants qui écrivent attaquent principalement... Le journal qui les accueille, c’est-à-dire Libération. Notre journal est accusé d’avoir abandonné ses convictions révolutionnaires, d’être passé de l’extrême gauche à une gauche manifestement trop raisonnable. Quant à son directeur, un dénommé Joffrin, il en prend pour son grade puisqu’on lui reproche, entre autres amabilités, d’être le fourrier du capitalisme moderne... Pourquoi pas ?. “Il faut liquider l’héritage de 68 ”, disait Nicolas Sarkozy. Hé ben c’est apparemment raté puisque l’esprit de 68, manifestement, est toujours là. »

Laurent Joffrin confond manifestement une citation de Laurent Joffrin - « On a été les instruments de la victoire du capitalisme dans la gauche. » - avec une accusation lancée contre Laurent Joffrin…

« L’esprit de 68, manifestement, est toujours là », dit-il. Faut-il le regretter ? On ne sait… En tout cas, si l’évocation d’une « maison commune de la gauche », n’est pas un simple slogan, il ne suffit pas de concéder occasionnellement, bon gré, mal gré, quelques colonnes à des « tribunes » qui contestent l’orientation de Libération, il faudrait leur répondre. Et par exemple répondre à cette question : Qu’y a-t-il d’inexact dans les affirmations des étudiants devenus journalistes d’un jour ?

Marie-Anne Boutoleau

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- À lire, sur le site de Libération (attention, certains de ces liens sont, sans doute, commercialement biodégradables)

Le making-of :
- « Frictions et engouement » (21 mars 2008)
- « Réactions » (22 mars 2008)

Rebonds :
- « Libération aujourd’hui n’aurait pas fait 68 »
- « Libération, enfant de Mai 68 ou de mai 81, »
- « Le campus de Nanterre, non lieu de mémoire »

 
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Notes

[2« Libération, enfant de Mai 68 ou de mai 81 ? », par Kahina Mazari et « Libération aujourd’hui n’aurait pas fait 68 », par Maxime Milanesi et Bastien Amiel, dont les noms ont été gommés de la version web. Un troisième article, « Le campus de Nanterre, non lieu de mémoire », par Adèle Momméja, interroge la manière dont la mémoire de Mai 68 a été construite par ses prétendus héritiers et par les médias qui les consacrent, faisant passer par pertes et profits la plus grande grève ouvrière de l’histoire de France. Enfin, l’éditorial principal commençait par une citation de Pierre Bourdieu dont l’œuvre est, à n’en pas douter, une référence constante des éditorialistes de Libération

[3Le Nouvel Economiste, 21 novembre 2003, cité par Pierre Rimbert, « Libération » de Sartre à Rothschild, Raisons d’Agir, Paris, 2005, p. 132. (note d’Acrimed)

[4Cité par Pierre Rimbert, op. cit., p.87. (note d’Acrimed)

[5Ce numéro vient après un « Libé des philosophes », un « Libé des écrivains » et quelques jours avant un Libé avec Patti Smith rédactrice en chef. Il s’inscrit donc dans une stratégie de « coups » qui, si elle n’est pas nouvelle, redouble de vigueur sous le règne de Joffrin II

[6Par exemple par Hubert Coudurier dans Le Télégramme du 13 novembre 2007 (note d’Acrimed).

[7Voir le « Making-of » intitulé « Leçons » en date du 29 janvier 2008, par Véronique Soulé. (note d’Acrimed)

[8Pierre Rimbert, op. cit., p.9. (note d’Acrimed)

[9« Les années Libé », film de Michel Kaptur, France 2, 2 juin 1993, cité par Pierre Rimbert, op. cit., p.114. (note d’Acrimed)

[10Curieusement, les références au livre de Pierre Rimbert, « Libération » de Sartre à Rothschild , ont été gommées. Pour pouvoir les ajouter en commentaire sur le site Internet, il a fallu contourner la… « modération », en faisant mine de s’indigner qu’on puisse s’inspirer de telles analyses pour attaquer le parti de la presse et de l’argent.

[11Le soir même, toujours sur France Inter, c’est à Laurent Joffrin qu’Alain Bédouet – sans doute en manque d’historiens sérieux avides de participer à son émission – a fait appel pour commenter la rediffusion d’un épisode de l’ancêtre du Téléphone Sonne datant de mai 1968 dans lequel s’ébattaient Albin Chalandon et Jean-Jacques Servan-Schreiber.

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