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La couverture des attentats dans les journaux télévisés : compassion ou voyeurisme ?

par Mathias Reymond,

Dans la foulée des terribles attentats commis dans la soirée du vendredi 13 novembre 2015 à Paris et Saint Denis, les télévisions étaient au rendez-vous. À l’aide des réseaux sociaux, elles ont retracé le « film des évènements ». Pour le meilleur (rarement) et pour le pire (souvent).

Autocongratulation

L’autosatisfecit fut quasi général du côté des chaînes de télévision puisqu’elles n’avaient pas, cette fois, entravé le déroulement des interventions policières (notamment au Bataclan), ainsi que le souhaitait le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel en insistant sur « la nécessité de ne donner aucune indication susceptible de mettre en cause le bon déroulement des enquêtes en cours ». Comme le rapporta confraternellement Le Figaro [1], « les chaînes d’info ont retenu les leçons de Charlie ».

Par exemple, Guillaume Zeller, le directeur de I>Télé, s’était voulu rassurant : « Nous avons fait le choix délibéré de ne pas diffuser d’image de l’assaut du Bataclan, ni de diffuser des sons. Nous avons aussi limité au maximum les superlatifs et les propos anxiogènes tout au long de la soirée. » Certes, les images de l’assaut donné par les forces de l’ordre ne furent pas diffusées, mais celles de la fusillade, oui. De son côté, Catherine Nayl, directrice de l’information du groupe TF1, avait applaudi ses équipes : « Depuis un an, avec Charlie, le Thalys et les autres attentats, les journalistes ont acquis une grande maturité face à ces événements tragiques. Et en régie, nous étions là pour maintenir un grand degré de précision et de pondération des propos. » « Heureusement », serions-nous tentés d’ajouter…

En effet, les journaux télévisés de TF1 et France 2 – sans parler des « éditions spéciales » des chaînes d’information en continu – n’ont pas brillé par leurs nuances ni par leur retenue. Et force est de constater que la télévision française ressemble de plus en plus à celle des États-Unis où la mise en scène spectaculaire des images violentes (le sang, les fusillades, les poursuites) et des émotions (larmes des proches, angoisse des passants, recueillement) relèvent souvent du voyeurisme, mais surtout évincent toute analyse : le commentaire de l’action primant la réflexion.


Voyeurisme

Sur France 2, le 14 novembre 2015, on filma les larmes des passants et la douleur des parents. Puis on les interrogea : ils étaient « émus », « meurtris », « ne compren[aient] pas », et souvent en pleurs. La voix off commenta : « partout le choc est immense, et l’émotion à fleur de peau. » L’émotion de la rue devenait celle des journalistes et in fine, gagnait les téléspectateurs. Où est le journalisme quand le récit du drame se transforme en une succession de scènes de désarroi ? La presse est-elle dans son élément quand la légitime compassion se métamorphose en voyeurisme ?

Du voyeurisme, il en fut question très tôt. Dès l’instant où les télévisions obtinrent des vidéos amateurs de l’attaque du Bataclan. Le dimanche 15, TF1 les diffusa, et le journaliste de décrire : « Les terroristes ouvrent le feu, le bassiste s’enfuie… ». Une reconstitution anxiogène de la fusillade s’ensuivit. France 2 ne fit pas mieux en ajoutant les bruits des balles et les cris des assaillis. Puis retour au réel avec des images amateurs – encore – de fusillades, dans la rue cette fois. La première chaîne revint ensuite « sur le film des événements », en décrivant le parcours des terroristes dans les rues de Paris à la manière… d’un film.

Le voyeurisme fut également au rendez-vous lorsqu’il fallut compter les blessés et les disparus. Sur TF1, on filma « l’attente insupportable » des uns, le « soulagement » des autres. Sur France 2, après avoir montré « les visages des victimes » (accompagnés d’une musique au violon), on questionna les parents de l’une d’entre elles, ou les amis d’une autre, avant de lire à l’antenne les commentaires affectés de proches laissés sur leur page Facebook.

Ce journalisme-là avait été le même en janvier au moment des attentats perpétrés contre Charlie Hebdo et l’Hyper-Casher. Pourtant si les journalistes de la rédaction de TF1 et de France 2 et ceux des chaînes d’information en continu furent légitimement affectés, étaient-ils obligés de montrer ces images de violence ? Les décrire n’aurait-il pas suffi ? Et diffuser ces longues scènes de tristesse et de souffrance était-il le seul moyen d’en rendre compte ?

Exhibitionnisme

Soyons honnêtes, les grands médias ne sont pas les seuls responsables de ce voyeurisme-là qui est aussi le reflet d’une transformation de nos rapports à l’information et à l’intime. A l’heure où chaque individu devient potentiellement producteur d’information, les médias traditionnels sont concurrencés par les réseaux sociaux sur lesquels les événements circulent en temps réel. Résultat : les images diffusées sur BFMTV circulaient déjà depuis une heure sur Internet…

Mais surtout, ce voyeurisme médiatique ne serait pas possible sans l’exhibition numérique. Les frontières de la vie privée se dissipent lentement avec la complicité – volontaire ou pas – des citoyens eux-mêmes et les journalistes n’ont pas eu besoin de chercher bien longtemps les portraits des victimes pour faire – parfois sobrement, parfois non – leur nécrologie, puisqu’ils existaient déjà sur Facebook.

Les aspects les plus contestés des réseaux sociaux déteignent ainsi sur les grands médias : rapidité des flux (avec Twitter) et étalage de la vie privée (avec Facebook). La précipitation et le racolage sont les deux mamelles du journalisme « en temps réel ». Celui des chaînes d’information, celui des sites internet d’information, et celui des médias traditionnels.

S’émouvoir est une chose. Sacrifier l’information sur l’autel de l’émotion, qui devient une information en elle-même, envahissante, désarmante, répétitive, en est une autre. La course à l’audimat n’explique pas tout, mais elle contribue à générer ce type de pratiques journalistiques, qui transforment un événement politique majeur en un spectacle à la fois accablant et hypnotisant.

Pour l’analyse, il faudra repasser. Ou pas.



Mathias Reymond

 
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Notes

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