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L’Union (européenne) fait l’unanimité

par Frédéric Lemaire,

Nous publions ci-dessous un article déjà paru dans le n° 6 de Médiacritique(s), que les heureux abonnés de notre magazine trimestriel avaient pu découvrir en exclusivité cet hiver. Pour ne rien manquer de nos analyses, et les lire plus confortablement, un bon conseil : s’abonner ici-même. (Acrimed)

S’il est un sujet qui ne fait pas ou peu débat dans les médias, c’est bien celui du rôle et des transformations des institutions européennes. Qu’il s’agisse de la presse, de la radio ou de la télévision, l’Europe est avant tout l’objet des « experts » ou des éditorialistes, seuls à même de comprendre les arcanes de Bruxelles. Parmi eux, le consensus règne : il faut « plus d’Europe », peu importe de quoi il retourne. Dès lors, toute critique ou proposition alternative en matière d’intégration européenne est exclue. La campagne référendaire de 2005 autour du traité constitutionnel européen avait mis en évidence cet unanimisme médiatique [1].

Huit ans plus tard, rien n’a changé : alors même que Bruxelles, avec le consentement des États membres, impose des coupes de plus en plus drastiques dans les budgets publics – une surenchère de rigueur critiquée jusqu’au sein du FMI – les mêmes experts applaudissent inconditionnellement : « plus d’Europe » oblige… Intéressons-nous ici à deux cas d’école : celui du Monde et de Libération.

Depuis la crise grecque, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy n’ont eu de cesse de le rappeler : pour « sauver l’euro », il faut se donner les moyens d’une politique de rigueur concertée. À cet effet, ils en appellent à plus d’« intégration budgétaire » et ont conçu un traité, le pacte budgétaire, qui vise à instaurer un dispositif de contrôle et sanction des budgets nationaux par les institutions européennes. Sans se prononcer sur le bienfondé ou non de l’intégration européenne, on peut tout de même noter que la démarche des dirigeants européens est loin de faire l’unanimité parmi les économistes, dont certains critiquent les conséquences néfastes de l’austérité (récession, chômage…), l’absence de réponse vis-à-vis de lacunes structurelles de la zone euro (déséquilibres commerciaux), et formulent des propositions alternatives au plan européen. Or, pour les « spécialistes » du Monde et de Libération, ce débat n’a semble-t-il pas lieu d’être. Qu’il s’agisse de « sauver l’euro », d’approfondir la rigueur ou tout simplement au nom de la nécessité impérieuse de l’intégration européenne – quel que soit son contenu – ils s’accordent pour emboîter le pas aux projets des dirigeants européens.

La croisade du Monde

À commencer par les éditorialistes du Monde. Le quotidien s’est engagé depuis fin 2011 dans une véritable campagne pour l’Europe de la rigueur budgétaire [2]. Applaudissant les conclusions du sommet européen du 9 décembre 2011, et l’accord sur le Pacte budgétaire, l’éditorial est sans nuance : « Il s’agissait, une fois de plus, de sauver l’euro. » Et de marteler que « le sommet de Bruxelles a tracé les grandes lignes d’une meilleure gouvernance budgétaire de la zone euro. C’est bien. Ce n’est pas suffisant » (éditorial du 10 décembre 2011).

Lorsque François Hollande finit par adopter tel quel le traité, Le Monde jubile : « Le sauvetage de l’euro est en bonne voie » assure le journal (1er octobre), qui s’enthousiasme pour « la lente transformation de la zone euro en véritable union monétaire. Évolution nécessaire et positive. (…) Il n’y a pas d’union monétaire sans union budgétaire, bancaire et sans solidarité financière  » (10 octobre). Et même si cela présage, comme le notent certains économistes, d’un durcissement des politiques d’austérité : l’Europe le vaut bien.

Le quotidien ne se borne pas à faire la promotion de l’Europe voulue par les dirigeants européens. Il en défend le projet bec et ongles. En témoigne l’attaque frontale contre les Verts, qui ont eu l’outrecuidance d’appeler à s’opposer au traité budgétaire : « Les écologistes demandent à être traités en partenaire de coalition, ils se comportent en groupuscule irresponsable. (...) Les Verts formulent des exigences comme s’ils étaient une force de progrès soutenue par 10 % des électeurs. » Et Le Monde d’exiger le renvoi des ministres écologistes : « Au nom de la cohérence de son action et du respect des électeurs, c’est à François Hollande d’en tirer les conséquences : il doit mettre fin aux fonctions des deux ministres d’EELV, Cécile Duflot et Pascal Canfin. Ils reviendront si leur formation se transforme en parti de gouvernement. Un jour, peut-être. » (24 septembre).

Quelques mois auparavant, alors que les sondages indiquaient qu’ils pourraient élire une formation politique opposée aux plans de rigueur, ce sont les Grecs qu’un Erik Israelewicz révolté menaçait de renvoyer : « Il n’est pas admissible qu’un petit pays, par son refus des règles du jeu, puisse continuer à mettre en danger l’ensemble du continent. […] Aux Grecs de choisir. En espérant qu’ils feront le bon choix. Sinon, l’Europe devra en tirer les conséquences. Sans état d’âme » (22 mai).

Quant à Arnaud Leparmentier, il se charge de recadrer les socialistes français, qui avaient commis l’imprudence de se moquer des dirigeants européens en les comparant à des « Diafoirus européens » , qui, tel ce médecin de Molière, préconisent des saignées au risque de tuer leur patient. « On brocardait ces Diafoirus », s’indigne l’éditorialiste du Monde, « mais avaient-ils tellement tort ? » Certes, lorsqu’ils sévissent, explique-t-il, « la purge s’accompagne d’une envolée du chômage et d’une épouvantable récession. C’est dur, très dur » ; mais « il convient de continuer, assurent les médecins ». Et pour se convaincre des « succès des médecins de Molière  », il s’en remet tour à tour aux visions de Christine Lagarde (FMI), Jean-Claude Juncker (Eurogroupe), Wolfgang Schaüble (ministre des Finances allemand), Mario Draghi, Mario Monti. Et rend son propre diagnostic sur l’état du «  patient français » : « ses maladies ne sont pas imaginaires […] elle doit à son tour accepter la purge de Molière » (19 septembre). Parole de Diafoirus ?

En fait c’est bien simple : le gouvernement français doit prendre exemple sur le gouvernement allemand, seul juge avec les marchés financiers de la pertinence des politiques économiques. Leparmentier s’improvise leur porte-voix : « ils attendent de vraies réformes » car « l’homme malade de l’Europe, c’est la France » explique-t-il dans un article intitulé « Les bons conseils de Schröder à Hollande » (1er novembre).

Les combats de Libération

Si les éditorialistes du Monde ne reculent devant rien pour défendre l’Europe des dirigeants européens, Libération n’est pas en reste. Pour le quotidien auto-proclamé « de gauche », l’impérieuse nécessité du « plus d’Europe » prévaut sur toute posture critique. Celle-ci relèverait nécessairement « de la démagogie anti-bruxelloise qui a toujours caractérisé la vie politique française, avec un plus ou moins grand raffinement selon les partis » selon les mots de Nicolas Demorand (Libération, 30 novembre 2011).

Aussi, le Pacte budgétaire négocié par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel est-il aussitôt acclamé (le 6 décembre 2011) : « L’accord arraché hier soir entre Paris et Berlin contient quelques bonnes nouvelles. » Parmi lesquelles on trouve le fait que « la France a accepté davantage d’intégration budgétaire », ou encore que la France a « fait entendre à l’Allemagne que l’usage mécanique de la sanction ne pouvait tenir lieu de politique ». À n’en pas douter, l’Europe est sur la bonne voie…

Peu importe les questions de fond ; dans l’immédiat, l’important, c’est « plus d’Europe ». Pour le directeur de Libération, « sont dérisoires, à ce stade, les querelles théologiques qui secouent le couple franco-allemand sur le rôle dévolu à la BCE [Banque centrale européenne] et aux formes de vertu à développer, à l’avenir, pour éviter que de nouvelles crises se déploient alors que personne n’a la moindre idée pour arrêter celle qui dévaste maintenant l’économie ». Ces querelles sont-elles si dérisoires, puisqu’il s’agit de choix qui vont déterminer les termes de l’intégration budgétaire ? Difficile de réunir les conditions du débat lorsque toute discussion de fond des décisions des dirigeants européens serait « dérisoire » – quand elle ne relèverait pas de la pure et simple « démagogie anti-bruxelloise »…

Mais si Nicolas Demorand n’a pas « la moindre idée » pour stopper cette crise, serait-ce parce qu’il se contente des livres de Daniel Cohen (conseiller de la Banque Lazard et invité permanent des matinales de France Inter lorsque Demorand en était l’animateur)… ou des professions de foi de Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles ?

Le monde selon Quatremer

Dans le petit monde des spécialistes de l’Europe, Jean Quatremer est un cas à part. Correspondant de Libération à Bruxelles depuis les années 90, Quatremer a tout du spécialiste embedded, plongé jusqu’au cou dans le microcosme bruxellois – comme ces journalistes qui informaient sur la guerre en Irak en étant intégrés dans l’armée américaine. Au-delà de son rôle de correspondant, il est aussi un prescripteur d’opinion influent, et un apôtre fervent de la foi européenne.

Pour lui, le sens de l’histoire ne fait pas de doute et « l’Europe imparfaite d’aujourd’hui est le fruit des résistances nationales qui ne capitulent que dans la crise et la douleur » (blog « Les coulisses de Bruxelles », 30 septembre 2012). Et ceux qui ne souscrivent pas à cette dialectique implacable risquent fort de se voir cataloguer comme nationalistes ou europhobes. En fait, le monde selon Jean Quatremer semble se diviser en deux catégories : d’un côté les « européens convaincus », de l’autre les nationalistes rétrogrades.

Au-delà de ses opinions personnelles sur l’intégration européenne, Jean Quatremer partage dans ses articles avec les éditorialistes du Monde une certaine sympathie pour l’Allemagne – n’est-elle pas, actuellement, le moteur de l’Europe ? – sympathie qui n’a d’égal que la condescendance qu’il affiche vis-à-vis des « mauvais élèves » de l’Union européenne… dont la France. Dans un article paru le 11 novembre 2012 dans Libération, Quatremer se fait le porte-voix des « mots durs de Berlin sur les maux français » : « Il faut profondément réformer le marché du travail et couper dans des dépenses publiques que la France n’a plus les moyens de s’offrir ». C’est que, Outre-Rhin, on « s’inquiète », on « s’affole » voire on « panique » : « Le problème le plus sérieux de la zone euro en ce moment n’est plus la Grèce, l’Espagne ou l’Italie, mais la France », rapporte Quatremer citant un « sage » allemand. Motif ? « La France a décidé d’augmenter la pression fiscale, au risque de dégrader davantage la compétitivité de ses entreprises ».

Que penser d’un article où les citations n’illustrent qu’un point de vue, en l’occurrence la critique d’un gouvernement français présenté comme laxiste et dépensier ? Article factuel, ou article d’opinion ? On trouvera des éléments de réponse à cette question dans un article publié dans Libération le 23 novembre, où Quatremer dénonce, cette fois-ci à titre personnel, « l’extravagante prodigalité de l’État » : « La France va mal, rares sont ceux qui le contestent. Pourtant, elle refuse encore d’admettre qu’elle n’a tout simplement plus les moyens de financer un système social aussi généreux. » Et de s’interroger : « Pourquoi la France compte-t-elle quasiment deux fois plus d’agents publics par habitant que l’Allemagne ? »

Quatremer et la Grèce

D’opinions, Quatremer n’en manque pas sur un de ses punching ball favoris : la Grèce. En témoignent là encore un papier publié sur son blog, dont le titre, court, en dit long : « Grèce : stupidité ». Écœuré par les manifestations organisées à l’occasion de la venue de la chancelière Merkel à Athènes, il explique brillamment que la « société grecque » ne doit ses malheurs qu’à elle-même : « Personne n’a imposé aux Grecs l’un des États les plus corrompus de la planète. Personne ne les a forcés à des dépenses militaires délirantes, à exonérer d’impôts clergé et armateurs, à laisser la majorité de la population frauder le fisc, à mentir pour se qualifier pour l’euro, à s’endetter jusqu’à plus soif, à laisser dériver les salaires, à ne pas profiter des bas taux d’intérêt de leur dette pour investir dans leur économie, etc., etc. »

Le peuple et les politiciens grecs sont ainsi mis indistinctement dans le même sac ; certes, les « Européens » ont fermé les yeux sur ces dérives, mais ils font désormais preuve d’une « solidarité » irréprochable (à grands coups de rigueur). Certes « les marchés ont brûlé ce qu’ils ont aimé », « mais les marchés sont comme ça ». La conclusion est donc sans appel : « les Grecs doivent payer l’addition » !

Les Grecs, atrophiés mentaux

Pour Quatremer, les Grecs doivent être coupables, puisque par définition les institutions européennes sont irréprochables. À longueur d’articles, il s’efforce ainsi de montrer que « la crise grecque est culturelle », n’hésitant pas à publier des entretiens « passionnants » avec des intellectuels grecs aux propos parfois effarants, comme ceux de Stelios Ramos, publiés le 14 juin 2012 sur le blog de Quatremer, selon lesquels la « structure mentale » de ses concitoyens est « atrophiée » :

« Les Grecs ne sont pas du tout rationnels. Ils ne raisonnent pas comme les Européens de l’Ouest. Nous n’avons pas connu la Renaissance. Notre histoire n’a pas forgé les consciences individuelles. Notre structure mentale est restée d’une certaine manière atrophiée, focalisée sur les problèmes du moment. »

Des propos dénués de tout racisme, puisque formulés par un Grec (non atrophié), et qui font étrangement écho au chapeau d’un entretien paru dans le supplément week-end de Libération daté du 29 octobre 2011, où Quatremer écrivait : « La Grèce moderne […] n’a plus grand-chose en commun avec la Grèce antique : quatre siècles d’occupation ottomane sont passés par là. » La France moderne, épargnée par les Ottomans, a Jean Quatremer.

***

« L’Europe est la dernière idéologie licite » explique Bernd Ulrich dans Die Zeit du 22 octobre 2012. Il brocarde ces « europhoriques » qui veulent « le plus d’Europe possible le plus vite possible » et « font de l’Union européenne une vision du monde et la détournent en idéologie  ». Il évoque Karl Popper, pour qui l’idéologie commence à partir du moment où toute alternative est écartée. Or que nous disent les « europhoriques », selon lui ? « Pour pallier les faiblesses de l’UE, une seule solution, (beaucoup) plus d’UE ». Ces « europhoriques » évoquent irrésistiblement un certain nombre des « spécialistes » de l’Europe qui sévissent dans les médias. Dont ceux de Libération ou du Monde, lorsqu’ils nous expliquent que « plus d’Europe » s’impose comme un impératif catégorique, par principe, et qu’importe le contenu. Éditorialistes, ou idéologues ? En tout cas relais efficaces d’une idéologie en surface pavée de bonnes intentions (contre les égoïsmes nationaux, contre la guerre, la corruption, etc.) mais qui, dans le détail, reprend avantageusement les grandes lignes d’une idéologie qui a désormais moins « bonne presse » : celle du libéralisme décomplexé.

Frédéric Lemaire

 
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