Observatoire des media

ACRIMED

Un débat de 1998 avec Gilles Balbastre

Journalistes précaires, information précarisée

Le 27 octobre 1998, Action Critique Médias recevait Gilles Balbastre, journaliste, co-auteur de Journalistes précaires (collectif, avec Alain Accardo, sociologue,éd. Le Mascaret). Journalistes précaires fait suite à Journalistes au quotidien (Le Mascaret, 1995). Ce travail sociologique à partir de témoignages de journalistes permet de mesurer les conséquences de la précarité des journalistes sur l’information.

Gilles Balbastre a repris pour nous les principales conclusions de son enquête. Du débat qui a suivi, nous résumons ici quelques passages, en déplorant de ne pouvoir restituer toutes les interventions.

Un employeur : « Ce que je veux c’est quelqu’un entre le professionnel et l’amateur, qui a l’habitude de travailler vite, avec du matériel léger. Ca coûte pas cher, on lui file un peu d’argent, une vieille 403, cent balles par nuit pour aller à l’hôtel. Il part, il revient, il me ramène des trucs, il est content... Je l’aide à trouver un logement pas cher, on s’aide entre nous, et s’il va pas bien je vais le soir boire un verre avec lui pour lui remonter le moral »

Les chiffres de la précarité

Si l’on s’en tient aux détenteurs de la carte de presse, on dénombre 5320 pigistes sur 30 000 journalistes. Entre 1991 et 1997, le nombre de pigistes a augmenté de 35 %. Ils représentent 18 % de la profession contre 15 % en 1990 [1]. L’audiovisuel, la presse écrite magazine et spécialisée sont les plus grands demandeurs de pigistes.

Les rémunérations des pigistes sont faibles : en 1990, le salaire mensuel moyen du pigiste était de 11 100 F, 40 % des pigistes encartés gagnaient moins de 8 000 F nets par mois (1991). D’autres journalistes, qui deviennent réalisateurs, passent chez les intermittents du spectacle. Autre « secteur montant » : correspondant en PQR, pour 2 000 à 3 000 F par mois, sans carte de presse [2].

Marchandisation

L’information est contaminée par la sous-traitance. Des agences de production TV comme Ellipse, Point du Jour, Capa, Sunset, fournissent clés en main aux diffuseurs des émissions comme Capital, Célébrités, C’est arrivé demain, Envoyé spécial, Faut pas rêver, Hors série, la Marche du siècle, Thalassa, Zone interdite, à des heures de grande écoute.

Un « 26 minutes », tourné en cinq-six jours et autant de montage, est payé 170 000 F, mais la pub de 30 secondes qui le précédera, le samedi à 13h30 avant Reportages sur TF1, rapporte 240 000 F à TF1 (en tout 4,5 millions pour tout l’écran publicitaire) !

Joseph Poli rappelle qu’il y a 20 ans, les magazines étaient tous réalisés par des journalistes des chaînes, il y avait beaucoup moins de précarité. Les pigistes, permanents ou presque, étaient très bien traités : mieux payés, ils avaient même la garantie d’avoir du travail. Mais ceux qui géraient étaient des fonctionnaires qui ne connaissaient rien aux conditions de réalisation de l’info. Ensuite, les sociétés de programme se sont créées, puis des petits malins ont créé leurs propres entreprises, tout en restant à l’antenne, en cumulant, et ont proposé des émissions clés en main. D’abord, cela a été plutôt bon pour les pigistes parce qu’il y a eu des embauches, mais petit à petit la précarité s’est installée. Joseph Poli pense qu’aujourd’hui, faire faire les sujets par des gens de la chaîne ne reviendrait pas forcément plus cher.

Quand on a voulu mettre en place des mécanismes qui allaient aider la production, rappelle un chercheur, il y eut un grand débat dans la Gauche : pourquoi casser le service public ?... Il fallait favoriser la création. Mais les mécanismes choisis poussent à émietter les structures. Pour être éligible aux fonds de soutien, un documentaire a plus de chance s’il est produit par une petite structure.

Le déplacement du pouvoir est flagrant. On a connu le règne des auteurs, des réalisateurs, avec aussi des phénomènes critiquables (numerus clausus), puis la massification de la production. Puis les programmateurs qui contrôlent les cases et les afferment, qui confient des tranches entières pendant des années à un même producteur.

Journaliste-entreprise

A une époque, des luttes conduisaient à l’intégration de pigistes (permanents). Désormais, c’est le mouvement inverse, on précarise. La direction de la SFP fait de gros chèques pour que les salariés abandonnent leur statut et s’installent eux mêmes comme une petite entreprise. La machine à précariser tourne à plein. La tendance est en effet à l’externalisation de la production. Les dirigeants se sont dits :« c’est chiant ces gens qui ont un statut, qui peuvent se regrouper et qui se posent en interrogateurs des ordres qu’ils reçoivent de la hiérarchie ». Marcel Trillat (F2) racontait que quand il était chef du service société, il était doublé par des pigistes qui allaient sur des sujets que lui-même ne voulait pas traiter pour des raisons déontologiques.

Dérives déontologiques

Gilles Balbastre remarque que le pigiste est de plus en plus amené à se transformer en commercial pour « vendre » son sujet à ses employeurs. Contrairement à la Charte de 1918, qui précise que vendre n’est pas la première démarche du journaliste [3], savoir « caser » son reportage devient plus important que le réaliser. Il faut trouver des idées susceptibles d’intéresser les acheteurs. Alors, on ne se pose plus trop de questions. En télévision, il faut connaître les « cases » et si ce n’est pas « vendable », le pigiste élimine. Il a découpé le monde en cases.

Quand l’actualité du moment devient source de futurs reportages (les SDF...), il faut alors faire son casting, et trouver le bon témoin. Sur M6, un panel de gens a été repéré d’avance pour les faits de société : les « généreux », les « radins »... L’exclusivité est un bon argument de vente, le « jamais vu à la télé » ou « pour la première fois ce témoin s’exprime ». Il faut entrer dans la course à l’info exclusive. Mais il faut proposer quatre ou cinq sujets pour qu’un seul soit accepté. Ni la matière grise, ni le travail en amont des propositions refusées ne sont payées.

Il y a de quoi se poser quelques questions sur la prétendue liberté du pigiste. On apprend à « proposer des 26 mn » ou à « rencontrer des sujets », en lisant ou en rencontrant des gens. Il faut avoir sa propre documentation, il faut avoir les idées, écrire un projet, le taper, aller le vendre. Et la nuit terminer un montage avant d’aller dormir...

Tout cela dans une tendance générale à l’accélération, remarque un réalisateur. Une tendance à faire de plus en plus vite, à préformater des oeuvres.

Dégradation

Le système est de plus en plus commercial, avec des conditions de travail qui se sont dégradées, « des conditions dans lesquelles sont de plus en plus contraints de travailler les pigistes, s’ils veulent rester pigistes tout simplement » remarque Patrick Champagne, sociologue. Une militante du SNJ souligne que la précarisation est une stratégie délibérée des employeurs. Les fédérations patronales envoient à leurs adhérents des circulaires expliquant comment tourner la loi. Des pigistes sont payés en droits d’auteur, ou en honoraires, ce qui est illégal et signifie pas d’Assedic, pas de retraite... On économise beaucoup sur le dos des pigistes.

Telle boîte de production TV, rapporte Gilles Balbastre, commande des « 3 minutes » à faire en 3 jours. Mais on est payé seulement la 3e fois. Et il n’y a qu’une commande par mois. Les trois premiers sujets sont payés 1950 F pour le tout, donc 200 F par jour.

Patrick Champagne note que ce qu’on voit chez le pigiste n’est que la forme grossie de ce qu’on voit chez le statutaire. La froide logique économique s’exerce de façon la plus évidente sur ceux qui ont le moins de moyens pour résister. Mais les statutaires sont eux en permanence soumis à la pression sous prétexte de concurrence. Aujourd’hui, les propriétaires de la presse sont des financiers qui appliquent les mêmes critères que dans le reste de la sphère économique. La presse devient une entreprise comme un autre, on attend les mêmes taux de rendement que d’une entreprise quelconque.

Droits

Eric Marquis, délégué SNJ au Groupe Expansion, rappelle que, selon la « loi Cressard » de 1974 [4], dans la relation employeur-pigiste le contrat de travail est présumé, et donc les droits qui vont avec (document page 3).On progresse ici ou là parfois grâce à des procès qui font avancer la jurisprudence (que les patrons suivent souvent de près).

Un pigiste met un bémol sur l’arme juridique : la pratique les prud’hommes ressemble à la loterie. Il n’est pas rare d’aboutir à deux décisions différentes pour deux dossiers similaires.

Il est clair que le pigiste peut difficilement défendre seul ses droits, il faut là plus qu’ailleurs une défense collective. Mais les journalistes mensualisés reprennent rarement à leur compte les droits des pigistes. Ils ont souvent des réflexes frileux ; selon un pigiste, les statutaires pensent qu’ils sont dans une barque qui ne va pas très bien, qui est en train de couler, et qu’il ne faut pas laisser monter les pigistes.

Eric Marquis pense qu’il faut mener la bagarre dans le sens d’un « cercle vertueux » : si on fait reconnaître réellement aux pigistes dans chaque entreprise les droits de tout salarié, la proportion de pigistes diminuera puisque les patrons n’auront plus d’intérêt à prendre pour des travaux réguliers un pigiste plutôt qu’un statutaire.

Acceptation ?

« Quelles sont les dispositions chez les journalistes pour que ce système se mette en place ? » interroge Gilles Balbastre. Comment se fait-il que les pigistes protestent peu, vont peu dans les syndicats ? Ne trouvent-ils pas aussi leur compte dans le système ? Gilles Balbastre rapporte des propos du type « Qu’est-ce que j’aimerais être pigiste, est-ce que je peux faire un stage gratuit chez vous ? » Il est étonnant de voir à quel point chaque pigiste se sent l’élu, celui qui va passer à travers les mailles du filet croyant que ce « chemin de croix » le mènera un jour au poste de statutaire, de réalisateur, d’écrivain.

Les boîtes de production TV reçoivent des journalistes qui « paieraient pour faire Faut pas rêver ou Thalassa ». Un 30 secondes pour M6 Bordeaux est vécu comme une voie royale, « on te fait croire que tu as du talent », alors que par ailleurs la réalité du métier est de plus en plus technique.

Membre de la Commission de la Carte de presse, Eric Marquis précise que l’on voit arriver à la Commission des dossiers de pigistes qui gagnent des revenus très minimes plusieurs années de suite : 2000, 3000 ou 3500 F. Pourquoi restent-ils journalistes ? Ils se font des illusions et sont victimes du prestige de la profession. Un phénomène qui se retrouve chez les intermittents du spectacle.

La presse professionnelle, les boîtes de production TV et les radios locales privées (RLP) sont les entreprises où il y a le plus de pigistes... et les moins syndicalisées. Gilles Balbastre souligne un rapport affectif de pigistes avec les petites structures, rapport qui encourage l’exploitation. Ce rapport ambigu existe aussi dans des journaux militants, progressistes, qui affichent dans leurs colonnes la défense des travailleurs. On sent souvent une jonction entre dénonciation de l’exploitation et affection pour les entreprises. Une journaliste précaire refusait de parler de ses problèmes à un ami en la présence d’un chercheur : « je veux pas dire du mal de ma boîte devant un étranger ».

Formation

Henri Maler met l’accent sur une causalité circulaire : la marchandisation de l’info accroît la précarité, qui pousse ses victimes à intérioriser les exigences de la marchandisation... Un phénomène transposable à d’autres professions. Mais n’y a-t-il pas des « prédispositions » ?

Les facteurs de cette évolution sont notamment dans la formation. Les étudiants sont perméables. Une militante du SNJ remarque que le vocabulaire commercial est aussi repris à son compte par ceux qui protestent. Il ne faudrait pas par exemple utiliser le mot indépendant, alors que le pigiste est un salarié. Aux réunions emploi du jeudi au SNJ, on se rend compte que les jeunes journalistes issus des grandes écoles de la profession ne connaissent pas leurs droits, ne maîtrisent plus du tout leur condition de salariés. Il se conçoivent comme des fournisseurs, des petites entreprises à eux seuls.

Il y a de plus en plus de candidats aux écoles. A l’ESJ, une des meilleures écoles, seulement 20 % des anciens ont un poste titulaire deux ans après être sortis de l’École, indique Gilles Balbastre. Les origines sociales plutôt favorisées de la moyenne des journalistes accroissent le sentiment de frustration : ce milieu n’a pas l’habitude d’être précarisé. Il se sont lancés vers cette profession en raison de son prestige, le réveil est très douloureux.

Patrick Champagne relève que les écoles de journalisme sont censées être les gardiennes de la déontologie, mais elles sont aussi les prestataires des entreprises de presse, elles doivent « produire » des journalistes qui ont à intégrer une logique gestionnaire.

Le droit du travail n’est pas ou très peu et mal enseigné dans les écoles de journalisme, du moins celles reconnues, relèvent plusieurs journalistes syndiqués. Le Manuel des pigistes édité par le CFPJ ne fait quasiment pas référence à la Convention collective. Le Guide de la pige est très critiquable du point de vue de la déontologie. De toute façon, les gens qui sortent des écoles sont ultra-minoritaires dans la profession.

Les écoles n’assument pas la mission qui devrait être la leur. Un pigiste note que le CFJ (Centre de Formation des Journalistes) organise une journée sur le journalisme vu par les patrons. « Admettons que je suis sur TF1, j’y vais et il y a aussi Le Lay. Je fais de la résistance, je lui dis que c’est un marché de dupes ? C’est pas à TF1 qu’on va dégommer Bouygues, c’est pas à L’Expansion qu’on va dégommer le patron de Vivendi. Ce colloque va être une grande farce, mais qui va être reprise par les journaux. Qui oserait dégommer ces mecs-là ? »

« Pigistes de luxe »

Henri Maler remarque que « le métier brûle par les deux bouts, la précarisation d’un côté, et les pigistes de luxe de l’autre ». Ceux-ci sont bien payés. Surtout s’ils ont une responsabilité dans une entreprise. Ce sont « des faux écrivains, des faux chercheurs, des faux éditorialistes, etc., des faux tout. De vrais requins », qui, pour qu’on parle d’eux, font du dumping, c’est-à-dire cassent les tarifs des pigistes. Devant eux, les titulaires s’écrasent, ils doivent produire plus et se soumettre à leur prolétarisation. Cette caste est en train de comprimer l’espace professionnel du journaliste statutaire... Dans certains hebdomadaires, chaque semaine, huit personnes donnent leur avis, alors qu’ils ont un statut par ailleurs, d’universitaire, d’éditeur ou autre. « La notoriété d’universitaire sert la notoriété d’écrivain qui sert la notoriété d’éditorialiste... » Le Monde compte aussi six ou sept « pigistes de luxe ». Comment le journaliste qui couvre l’Afghanistan peut-il supporter un article du style « Tintin chez les Afghans » signé par BHL ?

 
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Notes

[1Statistiques de la Commission de la Carte (CCIJP) et Les journalistes français en 1990, IFP, ed. SJTI, CCIJP, La Documentation française, 1991.S’ils sont significatifs d’une évolution, ces chiffres minorisent la précarisation de la profession parce qu’un nombre croissant de pigistes, pour cause de revenus insuffisants, n’ont pas la carte de presse et ne sont donc pas comptabilisés dans les statistiques de la profession. Ndlr.

[2Des vrais journalistes sont qualifiés abusivement de « correspondants locaux de presse » (CLP), c’est-à-dire de collaborateur occasionnel non salarié donc sans lien de subordination. L’abus du statut de CLP a été légalisé par une loi DMOS du 27 janvier 1993, votée à la suite d’un violent lobbying des organisations patronales. Ndlr.

[3« Un journaliste digne de ce nom [...] ne touche pas d’argent dans un service public ou une entreprise privée où sa qualité de journaliste, ses influences, ses relations seraient susceptibles d’être exploitées [...] ne signe pas de son nom des articles de réclame commerciale ou financière [...] n’use pas de la liberté de la presse dans une intention intéressée. »

[4Loi Cressard de 1974 (74-630, Code du travail, art. L.761-2) : « Toute convention par laquelle une entreprise de presse s’assure, moyennant rémunération, le concours d’un journaliste professionnel [...] est présumée être un contrat de travail. Cette présomption subsiste quels que soient le mode et le montant de la rémunération ainsi que la qualification donnée à la convention par les parties ».

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