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Johnny invité à prendre sa retraite par sondage…

par Lucas Baire,

Si l’effet néfaste des sondages sur la bonne tenue du débat public a déjà fait l’objet de nombre de nos articles (voir par exemple, pour le plus récent, « Comment, atteint de sondagite aiguë, Le Monde traque le conspirationnisme…  »), la dernière enquête BVA commandée par Le Parisien s’aventure sur de nouveaux terrains.



En demandant « aux Français » si Johnny doit prendre ou non sa retraite, le quotidien franchit ainsi un pas de plus dans l’absurdité et la compulsion sondagières. Outre la question elle-même et les commentaires accompagnant les résultats de cette « enquête d’opinion », qui révèlent une profonde absence de réflexion sur le sens d’un sondage et l’interprétation qu’on peut ou non en tirer, la commande et la publication de ce sondage illustrent les logiques commerciales qui asservissent la production quotidienne de « l’info ».

Qu’ils soient « d’opinion » ou « d’intention de vote », les sondages prétendent prédire les préférences ou les choix futurs d’un échantillon représentatif de Français sur des questions qui occupent le débat public.

Certes, ces questions trahissent souvent bien davantage les préoccupations des commanditaires et des sondeurs que celle « des Français », mais au moins ont-elles trait à des enjeux sur lesquels chacun peut-être amené à se prononcer à travers ses choix électoraux.

Or en l’occurrence, interroger des enquêtés sur ce qu’un individu, aussi célèbre soit-il, doit faire de sa propre liberté individuelle n’a strictement aucun sens ! À moins qu’un courant politique ne milite pour une loi qui empêcherait les personnes de plus 70 ans de chanter, ou qu’un préfet souhaite interdire l’un des concerts prévus par le chanteur, l’avis de la majorité sur la question est tout simplement sans objet. Sans quoi, on pourrait tout aussi bien envisager de réaliser des sondages sur l’ensemble des choix de vie de chacun des individus du pays…

Pourtant, le commentaire qui accompagne les résultats du sondage ambitionne de nous apprendre que c’est un « coup dur » pour Johnny car « 65 % des Français pensent que le rocker national devrait prendre sa retraite » et que « 58 % des personnes interrogées déclarent ne pas l’aimer contre 41 % qui "l’aiment bien" ». Florilège de précisions sont ensuite données qui indiquent la répartition des sondés suivant leur âge et l’orientation gauche-droite, et nous apprennent que Johnny est plus apprécié par les personnes âgées et les sympathisants de droite. Les résultats de toutes les questions étant environ entre 30 % et 70 %, on y apprend que « le "monstre sacré" ne fait plus l’unanimité dans la population française ».

Une affirmation qui n’a guère de sens tant on peut douter que Johnny ait jamais fait « l’unanimité »… Mais peu importe puisqu’un sondage, pour être vendeur, se doit toujours de découvrir quelque « mouvement d’opinion »...

Pourtant, les seules questions auxquelles peut prétendre répondre une « enquête » sur la popularité d’un chanteur sont plutôt de l’ordre de l’étude de marché : Johnny a-t-il encore un public potentiel suffisant pour remplir les salles de concerts et vendre des disques ? De ce point de vue, que le sondage donne un peu plus ou un peu moins de 50 % d’opinions favorables à Johnny n’a pas d’importance : à titre indicatif, le Stade de France fait 80 000, places, le remplir ne nécessite donc que 0,1 % de la population française... Et comme il n’est pas demandé aux sondés s’ils auraient l’envie et les moyens d’investir dans les dernières œuvres du rocker, l’information semble de peu d’utilité pour l’intéressé…

Après tout, il est tout à fait concevable que celles et ceux qui ont affirmé aux enquêteurs que Johnny devrait « prendre sa retraite » ne doutent aucunement de ses capacités artistiques, mais soient avant tout soucieux de sa santé… De la même façon, les Françaises et les Français ayant déclaré « ne pas aimer » Johnny sanctionnaient-ils peut-être ses frasques et ses excès, tout en conservant toute leur estime au chanteur…

À défaut de proposer la moindre information pertinente, ce sondage et l’article qui le commente visent donc à initier le débat le plus clivant et le moins subversif possible pour alimenter les pauses cafés, les déjeuners en famille et les discussions aux comptoirs des bistrots... À moins que ce ne soient les millions de fans du chanteur que la rédaction en chef du Parisien, courant après l’afflux potentiel de lecteurs et de clics, n’aient voulu appâter avec ce sondage.

***

Finalement, ce sondage ne prête pas à grande conséquence, à part éventuellement si l’on considère qu’il fait office de diversion par rapport à des questions plus politiques. Mais il est un exemple de plus de la confusion totale qui entoure la démarche. Il ne s’agit que de créer à l’infini de la matière à article.

À vrai dire, le seul réel apport d’un tel sondage, non mentionné par Le Parisien, pourrait être de confirmer que « aimer Johnny » ou « ne pas aimer Johnny » est un des très nombreux marqueurs sociaux que les gens sont susceptibles d’afficher pour s’intégrer dans tel ou tel univers social suivant qu’ils soient plutôt « jeunes » ou « vieux » et plutôt « de gauche » ou « de droite ». Ainsi, nous adressant à un public plutôt « de gauche », le sondage nous apprend qu’il aurait été habile de glisser quelques remarques désobligeantes à l’égard du rocker dans cet article !

Lucas Baire

 
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