En 2017, les spĂ©cialistes de « relations publiques », souvent appelĂ©s communicants, voire « spin doctors » (dans une version plus idĂ©alisĂ©e), sont des personnages bien connus : on les interroge sur les plateaux tĂ©lĂ© et dans les colonnes de la presse quotidienne aussi bien que magazine, on Ă©ditorialise sur leurs stratĂ©gies et leurs « coups », on enquĂŞte sur leur influence et leurs rĂ©seaux, et on les voit mĂŞme en hĂ©ros de fiction, notamment dans des sĂ©ries comme « House of Cards » ou « Borgen ». En raison de leurs affinitĂ©s avec la publicitĂ©, importante source de revenus pour beaucoup de grands mĂ©dias, les communicants les plus en vue ont mĂŞme les honneurs de la presse, comme le notait Le Canard EnchaĂ®nĂ© (Ă©dition du 7 juin 2017) qui relevait le feu d’artifices de louanges coorganisĂ© par Les Echos, Le Monde, Le Figaro et Challenges Ă l’intention du nouveau patron de Publicis, Ă©norme agence de relations publiques et première ressource publicitaire de la presse française.
L’autre grande agence de communication française, Havas Worldwide (ex Euro-RSCG), propriĂ©tĂ© de Vincent BollorĂ©, a quant Ă elle « tissĂ© sa toile autour de Macron » pour reprendre le titre d’un article (rĂ©servĂ© aux abonnĂ©s) de MĂ©diapart qui dĂ©taille la prĂ©sence de communicants venus de chez Havas dans l’entourage proche du prĂ©sident et les cabinets ministĂ©riels.
Mais lorsque les États-Unis entrent en guerre en 1917, le concept de relations publiques n’est pas encore vĂ©ritablement constituĂ©. Il existe cependant quelques personnes qu’on appellerait aujourd’hui des communicants, et notamment deux qui peuvent lĂ©gitimement prĂ©tendre au titre honorifique de crĂ©ateurs des relations publiques : Ivy Ledbetter Lee (1877 – 1934) parce qu’il a sans doute Ă©tĂ© le premier, cet ancien journaliste ayant travaillĂ© dès 1906 pour la Pennsylvania Railroad puis pour la Colorado Fuel and Iron Company de John D. Rockefeller [4] ; et Edward Bernays (1891 – 1995) parce qu’il a Ă©tĂ© celui qui a le plus thĂ©orisĂ© et diffusĂ© les techniques de propagande. Propagande est d’ailleurs le mot choisi par Bernays lui-mĂŞme pour dĂ©finir son travail. Son livre le plus cĂ©lèbre, Ă la fois manuel de base du communicant et plaidoyer pour l’utilitĂ© sociale des conseillers en relations publiques, est titrĂ© Propaganda, et est devenu une rĂ©fĂ©rence incontournable des communicants et des publicitaires pendant des dĂ©cennies. Ce double neveu de Freud [5] dirigea des campagnes diverses et souvent couronnĂ©es de succès, comme celle menĂ©e pour l’American Tobacco Company visant Ă rendre la cigarette populaire chez les femmes, celle qui crĂ©a le mythe du petit-dĂ©jeuner typiquement amĂ©ricain Ă base de bacon, conçue pour une entreprise de charcuterie industrielle, ou encore celle menĂ©e dans les annĂ©es 50 pour le compte de la CIA qui voulait prĂ©senter le coup d’État militaire qu’elle prĂ©parait au Guatemala comme une victoire de la libertĂ© et de la dĂ©mocratie – cette « victoire » inaugura en vĂ©ritĂ© un bain de sang qui fera plus de 100 000 morts lors des cinq dĂ©cennies qui suivirent.
Mais ni l’histoire des relations publiques ni la carrière de Bernays n’auraient Ă©tĂ© les mĂŞmes sans la Commission sur l’Information du Public (Committe on Public Information, CPI), souvent appelĂ©e Commission Creel, du nom de George Creel qui la dirigea. Cette commission fut d’une importance cruciale pour Bernays comme pour la future industrie des relations publiques : non seulement il y travailla et eut donc l’occasion d’y mettre au point certaines des techniques qu’il utilisera durant le reste de sa carrière, mais le succès de cette commission apporta la preuve de l’efficacitĂ© de ces techniques Ă l’ensemble des Ă©lites politiques et Ă©conomiques qui y eurent recours de façon exponentielle par la suite [6].
La Commission Creel (CPI)
Élu en 1916 sur un programme l’engageant Ă ne pas impliquer les États-Unis dans la guerre dĂ©butĂ©e en Europe en 1914, le prĂ©sident Thomas Woodrow Wilson dĂ©clare la guerre Ă l’Allemagne le 6 avril 1917, trahissant sa promesse Ă©lectorale et l’opinion publique amĂ©ricaine toujours opposĂ©e Ă l’entrĂ©e en guerre. La CPI est créée exactement sept jours plus tard, sous la direction de George Creel, journaliste et Ă©diteur proche de Wilson, secondĂ© par les ministres des affaires Ă©trangères, de la guerre et de la marine. L’objectif, exposĂ© rĂ©trospectivement par Creel dans son rapport sur les activitĂ©s de la commission, Ă©tait le suivant : « ConsidĂ©rant l’opinion publique comme un Ă©lĂ©ment vital de la dĂ©fense nationale, comme une force puissante de l’offensive nationale, notre tâche fut de concevoir une machine capable de mener la bataille pour la loyautĂ© et l’unitĂ© dans le pays, et pour l’amitiĂ© et la comprĂ©hension des nations neutres dans le monde » [7].
Il s’agissait donc, pour Creel et la machine dont il avait les commandes, de gagner la bataille des esprits, aux États-Unis et dans le monde : convaincre de « la justesse de la cause dĂ©fendue » et de « l’altruisme des objectifs poursuivis » par son pays [8].
Bien que la commission fĂ»t souvent perçue comme une instance de censure, et qu’elle contribua Ă l’application des trois lois restreignant les libertĂ©s publiques votĂ©es durant la guerre [9] George Creel se dĂ©clara Ă plusieurs reprises opposĂ© Ă la censure directe. Il rĂ©sume ainsi la position qu’il dĂ©fendit pendant la guerre auprès du prĂ©sident Wilson : « J’Ă©tais fermement opposĂ© aux lois de censure. […] Je ne niais pas la nĂ©cessitĂ© d’une forme de censure, mais j’avais la conviction profonde que les rĂ©sultats escomptĂ©s pouvaient ĂŞtre obtenus sans avoir Ă payer le prix d’une loi en bonne et due forme. » [10]. George Creel fut donc sans doute l’un des premiers fonctionnaires modernes Ă miser aussi largement sur l’autocensure, qu’il appelle la « censure volontaire », pour un contrĂ´le efficace de la presse.
Cette autocensure fonctionnait selon un mĂ©canisme gĂ©nĂ©ral assez simple, et très familier aujourd’hui : les publications qui refusaient de suivre les recommandations de la commission, intitulĂ©es « Ce que le gouvernement attend de la presse » Ă©taient menacĂ©es de ne plus avoir accès aux informations officielles produites par la division « informations » de la commission. Cette division Ă©tait le centre nĂ©vralgique de la commission, responsable de la production d’information « en direct », et fonctionnant comme un bureau d’information accessible Ă la presse – Ă condition bien sĂ»r que les journalistes fassent preuve d’un minimum de bon sens patriotique. La division « informations » Ă©tait Ă©galement Ă l’origine d’une publication quotidienne Ă destination des journalistes et des Ă©lites politiques, l’Official Bulletin, lancĂ© dès mai 1917, qui reprenait les principales informations et dĂ©clarations officielles, sans commentaire ni Ă©ditorial.
Les recommandations de la commission furent scrupuleusement suivies par la grande majoritĂ© des mĂ©dias. Et les informations diffusĂ©es furent rarement prises en dĂ©faut : sur plus de 6000 dĂ©pĂŞches et articles Ă©mis par la division « informations », trois furent Ă l’Ă©poque considĂ©rĂ©s comme imprĂ©cis ou mensongers. Mais l’accès rapide Ă ces informations Ă©tait conditionnĂ© Ă un respect scrupuleux, par les mĂ©dias, d’une certaine retenue sur les informations anti-patriotiques, pour reprendre la phrasĂ©ologie de la commission. Cela pourrait donc expliquer que les informations qui nuanceraient ou contrediraient celles diffusĂ©es par la commission, n’aient pas Ă©tĂ© relayĂ©es, permettant aux informations officielles devenir vĂ©ritĂ© historique, quel qu’ait Ă©tĂ© leur degrĂ© de rĂ©alitĂ©.
L’Ă©pisode du « fourth of July fake » permet de comprendre pourquoi les informations de la commission ne furent pas dĂ©menties Ă l’Ă©poque, quand la propagande d’autres divisions de la commission Ă©tait si outrancière (voir plus bas).
Entre le 26 juin et le 3 juillet 1917, plusieurs bateaux militaires traversent l’Atlantique et arrivent sans dommage en Angleterre. L’après-midi du 3 juillet, la division « informations » diffuse un communiquĂ© de presse relatant l’attaque « brutale » d’un de ces bateaux par un sous-marin allemand, et se fĂ©licite de la bonne nouvelle de la survie de l’Ă©quipage après ce que « leurs assaillants espĂ©raient ĂŞtre un massacre ». Le 5 juillet, un communiquĂ© interne confidentiel d’Associated Press est diffusĂ© par erreur Ă l’ensemble de la presse amĂ©ricaine. Franck America, correspondant local en Angleterre, y informe sa hiĂ©rarchie que les soldats sur place ne rapportent aucune attaque au cours du voyage. L’information est reprise par la presse, puis rapidement dĂ©mentie par divers communiquĂ©s diffusĂ©s par la commission, citant des cadres de l’armĂ©e. George Creel lui-mĂŞme cherchera ensuite Ă dĂ©crĂ©dibiliser le journaliste ainsi que sa source supposĂ©e [11]. L’ampleur du scandale qui suivit cet Ă©pisode (un mensonge pourtant relativement bĂ©nin), ainsi que le caractère accidentel de ces rĂ©vĂ©lations, laissent penser que la division « informations » intoxiquait possiblement la presse amĂ©ricaine avec une propagande de guerre : une propagande qui, faute de n’avoir jamais Ă©tĂ© dĂ©mentie, est maintenant devenue l’Histoire.
Combien de divisions ?
La commission Creel Ă©tait composĂ©e de 18 divisions au total, rĂ©parties dans deux sections principales : l’une destinĂ©e Ă la propagande « domestique », l’autre Ă la propagande Ă l’Ă©tranger. Il est très difficile de savoir combien de personnes travaillaient directement pour la commission, qui reposait par ailleurs sur l’action de dizaines de milliers de volontaires (voir plus bas).
Dans son rapport, Creel explique que « pour remplir ses impĂ©ratifs, la commission devint une organisation mondiale. » [12]. L’ampleur des moyens financiers consacrĂ©s Ă la commission indique Ă©galement qu’il s’agissait d’un Ă©norme appareil de propagande : pour la seule annĂ©e 1918, le budget global correspond Ă plus de 50 millions de dollars actuels (plus de 30 millions de dollars partagĂ©s entre les divisions « domestiques », et environ 22 pour les divisions Ă©trangères) [13].
La division « Production et distribution » Ă©tait chargĂ©e de produire et distribuer du matĂ©riel de propagande imprimĂ© Ă destination de relais multiples et variĂ©s, par exemple les Boy Scouts of America, qui distribuaient notamment des retranscriptions de discours du prĂ©sident Wilson. On estime qu’un de ces discours particulièrement diffusĂ© a pu ĂŞtre lu par environ un quart de la population Ă©tats-unienne de l’Ă©poque [14].
Une autre division eut une importance capitale, et son travail fut Ă l’origine d’un mode de propagande qui reste liĂ© au nom de la commission Creel : les « four minute men ». Environ 75 000 volontaires furent recrutĂ©s pour tenir des discours de quatre minutes durant l’entracte des films dans les cinĂ©mas du pays entier. Ces volontaires Ă©crivaient librement leurs interventions, en suivant des recommandations envoyĂ©es par la commission, qui spĂ©cifiaient des exemples de sujets Ă aborder comme « Ce que reprĂ©sente rĂ©ellement notre ennemi », « Pourquoi nous nous battons ». Ces « four minute men » Ă©taient Ă©galement encouragĂ©s Ă promouvoir les emprunts nationaux lancĂ©s pour financer la guerre, appelĂ©s « Liberty Loan », soit « Emprunt de la libertĂ© ». Dans son rapport, Creel estime que plus de 750 000 discours ont Ă©tĂ© prononcĂ©s, entendus par plus de 310 millions de personnes.
Une division fut spĂ©cialement créée pour « rĂ©vĂ©ler ce qu’Ă©tait la vĂ©ritable AmĂ©rique aux groupes non anglophones » : s’adjoignant les services de personnes influentes dans leurs communautĂ©s, la division chercha Ă susciter le patriotisme des Ă©migrĂ©s pour leur pays d’accueil, Ă travers des milliers de rĂ©unions, tracts et journaux. Dans le mĂŞme esprit, une division spĂ©ciale fut créée pour la propagande ciblĂ©e auprès des femmes, relayĂ©e par des femmes reconnues et influentes, dans des journaux et des magazines, des associations de femmes, des Ă©glises et des Ă©coles.
La division des images, celle des « cartoons » et celle des films produisirent respectivement des affiches, des bandes dessinĂ©es et des films. Plus de 1400 affiches furent produites, dont certaines restĂ©es cĂ©lèbres comme celle affichant « I want you for US Army ». Ces affiches reprĂ©sentaient les Allemands comme des Huns, des barbares, des meurtriers, des primates, etc., tandis que les soldats amĂ©ricains Ă©taient montrĂ©s bravant le danger pour sauver le monde de leur ennemi. Les films de fictions s’appuyaient sur le mĂŞme type d’imaginaire, avec des films comme Le Kaiser, la bĂŞte de Berlin. La division des films rĂ©digeait directement des scĂ©narios et assurait la distribution et la promotion des films, collectait les photos et images du front pour les documentaires, et dĂ©livrait les permis de diffusion des productions privĂ©es et des films Ă©trangers.

Une division fut créée en mai 1918 pour organiser des expositions sur la guerre. En quelques mois, une vingtaine de villes à travers le pays accueillirent ces expositions, au cours desquelles les visiteurs pouvaient assister à des reconstitutions de scènes de batailles, admirer les vêtements, armes, véhicules et autres équipements militaires en tout genre. Ces expositions furent une source de revenus importante pour la commission, notamment celle de Chicago en septembre 1918, qui reçut plus de 2 millions de visiteurs et rapporta environ 10 millions de dollars actuels [15].
La division « publicitĂ© » est particulièrement intĂ©ressante, en ce que son activitĂ© montre Ă la fois l’intrication entre Ă©lites politiques et Ă©conomiques, en mĂŞme temps que l’importance de la publicitĂ© dans les campagnes de propagande. Le rapport d’activitĂ© de la commission montre en effet que celle-ci coopta les dirigeants de diffĂ©rents « clubs » regroupant des acheteurs d’espaces publicitaires (les grandes entreprises de diffĂ©rents secteurs) ou les vendeurs (groupes de presse, radios, dĂ©tenteurs d’espaces publicitaires dans l’espace public). Ces dirigeants, qui constituaient l’essentiel de la division « publicitĂ© », permirent Ă l’État d’Ă©conomiser plusieurs millions de dollars en fournissant des espaces publicitaires gratuits ou Ă moindre coĂ»t (offerts directement par les mĂ©dias, ou par les clubs d’entreprises qui les achetaient pour permettre Ă la commission d’en disposer).
Enfin, la division « coopĂ©ration civique et Ă©ducative » produisait du matĂ©riel de propagande ajustĂ© aux besoins des enseignants, notamment sur le contexte historique et les motifs de l’entrĂ©e en guerre des États-Unis. Cette division Ă©ditait une publication mensuelle envoyĂ©e Ă toutes les Ă©coles du pays, le National School Service, qui contenait plusieurs articles pour aider les professeurs Ă traiter le sujet, ainsi qu’un rĂ©sumĂ© des derniers Ă©vĂ©nements, des dĂ©clarations de responsables politiques et militaires, du matĂ©riel Ă utiliser en classe, des histoires, des chansons, des poèmes et des problèmes mathĂ©matiques traitant de la guerre et du (beau) rĂ´le qu’y jouaient les États-Unis (les problèmes mathĂ©matiques pouvaient par exemple porter sur les « emprunts de la libertĂ© »). On estime que la propagande de guerre ainsi diffusĂ©e a pu atteindre 20 millions de foyers aux États-Unis [16].

Les relations publiques… un siècle après
Au-delĂ de l’intĂ©rĂŞt documentaire de l’histoire de la commission Creel, cet Ă©pisode permet de comprendre un peu diffĂ©remment la place occupĂ©e aujourd’hui par l’industrie des relations publiques. En effet, le succès de la propagande mise en Ĺ“uvre par la commission Creel en temps de guerre, qui fut jugĂ© comme dĂ©cisif dans la victoire des AlliĂ©s, ainsi qu’une certaine apparence de scientificitĂ© s’appuyant sur les avancĂ©es de la psychologie et de la « psychologie des foules », incita les grandes entreprises autant que les organisations politiques et les gouvernements Ă faire appel Ă des « conseillers en relation publiques » de façon croissante.
Edward Bernays Ă©crit ainsi, en 1928 : « C’est, bien sĂ»r, l’Ă©tonnant succès que [la propagande] a rencontrĂ© pendant la guerre qui a ouvert les yeux d’une minoritĂ© d’individus intelligents sur les possibilitĂ©s de mobiliser l’opinion, pour quelque cause que ce soit ». Dans ses mĂ©moires, publiĂ©es en 1965, il raconte l’horreur qui l’a saisi lorsqu’il apprit que les « individus intelligents » peuvent Ă©galement ĂŞtre terriblement dangereux : « Goebbels […] se servait de mon livre pour Ă©laborer sa destructive campagne contre les juifs d’Allemagne. J’en fus scandalisĂ©. »
Un scandale sans doute d’autant plus grand que Bernays considérait l’utilisation de la propagande comme indispensable en démocratie. Dans Propaganda, il prend de grandes libertés avec la logique pour tenter de montrer qu’au fond, la démocratie c’est la propagande. Bernays fut ainsi l’un de personnages influents qui exposèrent explicitement une conception de la démocratie encore très répandue en 2017, mais beaucoup plus rarement affichée avec autant de candeur [17].
Selon Bernays, manipuler les journalistes, que ce soit en les incitant Ă l’autocensure vis-Ă -vis d’une source d’information prĂ©cieuse, ou d’une ressource financière (les annonceurs), ou en stimulant habilement leur intĂ©rĂŞt par les interventions calculĂ©es de personnes influentes, respectĂ©es ou simplement « vendeuses », utiliser les Ĺ“uvres de fictions pour y inclure des messages ou des reprĂ©sentations plus ou moins subtiles, le tout en ciblant Ă©ventuellement tel ou tel groupe que l’on cherche Ă atteindre plus spĂ©cifiquement, toutes ces techniques sont indispensables Ă l’exercice du « gouvernement invisible », qui constitue l’essence de la dĂ©mocratie : « La minoritĂ© a dĂ©couvert qu’elle pouvait influencer la majoritĂ© dans le sens de ses intĂ©rĂŞts. […] Étant donnĂ© la structure actuelle de la sociĂ©tĂ©, cette pratique est inĂ©vitable. De nos jours, la propagande intervient nĂ©cessairement dans tout ce qui a un peu d’importance sur le plan social, que ce soit dans le domaine de la politique ou de la finance, de l’industrie, de l’agriculture, de la charitĂ© ou de l’enseignement. La propagande est l’organe exĂ©cutif du gouvernement invisible » [18].
On retrouve ici des Ă©lĂ©ments que nous avions dĂ©jĂ relevĂ©s, en filigrane, dans le discours de certains journalistes qui semblent s’attribuer le rĂ´le de guide des masses considĂ©rĂ©es comme un troupeau Ă©garĂ©, et prĂ©tendent dĂ©limiter le cadre dans lequel les discussions intelligentes peuvent avoir lieu – en marginalisant les idĂ©es opposĂ©es Ă celles des « minoritĂ©s intelligentes », et celles et ceux qui les portent [19]. On trouve mĂŞme d’Ă©minents membres de la profession pour se vanter de jouer ce rĂ´le de guide des masses ignorantes, comme nous l’avons notĂ© rĂ©cemment Ă propos de Christophe Barbier.
Notons qu’il n’y a, dans les propos de Bernays, aucune critique de cette conception de la dĂ©mocratie radicalement incompatible avec l’acception classique du gouvernement « par le peuple pour le peuple ». Une dernière citation suffit amplement Ă s’en convaincre : « Notre dĂ©mocratie ayant pour vocation de tracer la voie, elle doit ĂŞtre pilotĂ©e par la minoritĂ© intelligente qui sait enrĂ©gimenter les masses pour mieux les guider. » [20]
Sans doute le rĂŞve de Bernays ne s’est-il pas vraiment accompli. La propagande n’est pas toute puissante. Son efficacitĂ© varie selon les circonstances. Les luttes politiques impliquent encore d’autres forces et d’autres groupes que « les minoritĂ©s intelligentes » qui cherchent Ă enrĂ©gimenter les masses au service de leurs intĂ©rĂŞts. Mais l’expĂ©rience de la commission Creel, par ce qu’elle montre avec un puissant effet grossissant, nous permet d’apercevoir Ă quel point les mĂ©dias, en tant que moyens de communication de masse, sont un enjeu de ces luttes politiques. Les grands mĂ©dias constituent un terrain sur lequel ces luttes se dĂ©roulent : un terrain dont la configuration actuelle est très favorable aux « minoritĂ©s intelligentes », dont les intĂ©rĂŞts et les positions figurent en sous-texte dans une grande partie de la production mĂ©diatique.
Patrick Michel.
Bibliographie :
- Propaganda, d’Edward Bernays (1928), et notamment la prĂ©face de l’Ă©dition française Ă©crite par Normand Baillargeon (Ă©ditions Zones).
- How We Advertised America, de George Creel (1920).
- Words that won the War, de Cedric Larson et James R. Mock (1939).
- The Lost Files of the Creel Committee, 1917-1919, de Cedric Larson et James R. Mock, article paru dans la revue Public Opinion Quarterly (janvier 1939).
- Complete Report of The Chairman of The Committe on Public Information, de George Creel (1920).
- Elmer E. Cornwell Jr., « Wilson, Creel, and the Presidency », article paru dans la revue Public Opinion Quarterly (Ă©tĂ© 1959).
- Voir Ă©galement la pièce de théâtre Un dĂ©mocrate de Julie Timmerman, consacrĂ©e Ă la vie et l’œuvre d’Edward Bernays (voir ici pour le calendrier des prochaines reprĂ©sentations).