Observatoire des media

ACRIMED

Harcèlement collectif sur France 2

par Mathias Reymond,

L’émission « On n’est pas couché » animée par Laurent Ruquier sur France 2 et diffusée chaque samedi soir en deuxième partie de soirée, n’est pas, et ne prétend pas être, un sommet du « bon goût ». Futilité des questions, « pipolisation » des invités et promotion assourdissantes étaient, pensions-nous jusqu’à présent, les trois ingrédients majeurs de cette émission. C’était sans compter sur celle du 11 avril 2009, 100ème du genre, dans laquelle le machisme – déjà très présent dans l’univers de la télévision – est venu agrémenter la recette.

Emission de mélange des genres où se côtoient artistes en promotion et hommes politiques en quête de public, vedettes sportives et journalistes respectables, personnages et intellectuels de télévision, « On n’est pas couché » se bornait jusqu’alors à évaluer la « personnalité » des invités et à tenter d’en savoir plus – toujours plus – sur leur vie. Le fond, abordé au compte-goutte par les acolytes de Ruquier, Eric Naulleau et Eric Zemmour, se transformant vite en sujet de polémique : le but n’étant pas de débattre mais… de se battre.

Lors de la 100ème, Erika Moulet, journaliste sur LCI, est entrée dans l’arène. Au milieu d’une assistance entièrement masculine, elle a subi, pendant plus de 17 minutes 30, les assauts machistes et phallocrates de Laurent Ruquier, mais aussi, dans une moindre mesure, ceux d’Eric Naulleau, Eric Zemmour, et Patrick Timsit. La séquence est visible intégralement sur le site de Dailymotion et un montage est également visible en bas de la page.

Sois belle et tais toi !

La journaliste de LCI a deux terribles défauts, fatals pour ce type d’émission : elle est femme et belle. Ces deux caractéristiques cumulées entraînent une surchauffe des testostérones des mâles présents sur le plateau et produit, invariablement, des dialogues truffés de sous-entendus sexuels et des questions d’une rare platitude.

Seule face à sept hommes, Erika Moulet, s’est exprimée en tout et pour tout 2 minutes sur les 17 et demi au cours desquelles elle a pu répondre par de longues tirades de… 10 secondes maximum. La plupart de ses autres interventions n’ont pas excédé 2 secondes, immédiatement coupées par des gloussements et des remarques – toujours très délicates – de Laurent Ruquier.

Le concept de cet entretien ? « Sois belle et tais-toi ! ». Erika Moulet ne devait être que cela : belle et silencieuse, un pur objet de désir vidé de neurones. Une icône érotique. Pis, l’équivalent télégénique d’une poupée gonflable.

Dès les premières minutes de l’interview, Eric Naulleau explique en quoi son physique est différent de celui des autres présentatrices de télévision. « Vous, vous tranchez », précise-t-il. Erika Moulet lance alors un regard à Ruquier qui en dit long sur la lourdeur des questions, et la réplique de l’animateur est immédiate : « Waouh ! Comment elle vous regarde, c’est ça qu’on aime ! » Naulleau est aux anges : « Ah j’adore ! », et Ruquier enchaîne avec des questions haut de gamme : « Ce qui fait qu’on vous a remarqué c’est d’abord votre coiffure… Vous êtes un peu rock’n’roll dans votre façon d’apparaître à l’écran ? C’est peut-être ce qui amuse… enfin ça n’empêche pas d’écouter les informations... »

Faut-il comprendre que Laurent Ruquier ironise sur la sélection des présentatrices et des présentateurs en fonction de leur apparence physique ? La suite montre que le second degré ne pouvait être pris qu’au premier.

Alors que Patrick Timsit lui fait remarquer que sa question n’est pas très heureuse, Ruquier surenchérit : « Mais Erika me trouble ! (…) Erika Moulet sait capter l’attention. Croyez-moi, vous êtes là le samedi soir, d’un seul coup… (bouche bée) Vous lâchez tout pour… ! Je vous jure ! » Le mauvais goût de l’animateur n’a pas de limite lorsqu’il demande à la journaliste : « juste pour moi, annoncez-moi une entreprise qui va licencier, ça va me… » Réponse d’Erika Moulet, immédiatement interrompue : « Non, non, non. On en annonce beaucoup ces derniers jours… »

Quand Ruquier l’interroge ensuite sur le travail des journalistes qui écrivent sur elle, rien n’indique qu’il entend critiquer ceux-ci, bien au contraire. Erika Moulet a à peine le temps de répondre : « le regard critique sur soi, non, je l’ai ailleurs qu’en regardant des… ». Elle est de nouveau coupée :

- Laurent Ruquier : « Par exemple, je prends le papier du Parisien. Vous le commentez pour moi, le papier du Parisien : "Impossible de ne pas la remarquer en allumant LCI le week-end. Outre son minois de biche…" ça vous fait plaisir ou pas, « minois de biche » ? »
- Erika Moulet : « C’est à dire que c’est l’accroche. Maintenant, c’est vrai que… La suite, on va voir… »
- Laurent Ruquier : « …"Erika arbore une coiffure d’héroïne manga." (Elle regarde ailleurs) C’est un choix cette coiffure "manga" ? »
- Erika Moulet : « Non, c’est pas un choix. Je vous assure, ça fait des années que je suis comme ça, et là je suis très concentrée sur mon travail et je m’occupe de bien d’autres choses que de mon look, mais… »

C’est au tour des « duettistes » - Eric Naulleau et Eric Zemmour - d’entrer en scène. Pourquoi sont-ils là ? Pour leurs qualités physiques ? Evidemment pas. Pour leur talent, supérieur à celui d’Erika Moulet ? Ou simplement pour tenir un rôle réputé « télégénique », comme les présentateurs et les présentatrices de télévisions sont appelés à tenir le leur ?

Eric Naulleau fait la moue, pour laisser entendre qu’Erika Moulet ne s’occupe que de son « look ». C’est vrai, non ? Qu’attendre de plus d’une femme, jeune et jolie, si ce n’est qu’elle passe sont temps à se rendre désirable ? Quant à Eric Zemmour qui revendique son machisme en toutes occasions (et dans ses écrits [1]), il ne laisse pas passer l’occasion : «  Vous m’amusez beaucoup parce que vous êtes exactement l’incarnation de ce qu’est devenu le journalisme aujourd’hui. (…) Il y a trente ans, quand on a vu les premières femmes arriver à la télé c’était dépouillement et masculinité . (…) Et maintenant il y a eu une révolution justement qui a été commencée par les chaînes info, et qui est : on met, évidemment, que des jolies filles à l’antenne. Mais ce que j’aime et ce qui m’amuse c’est qu’elles tiennent toutes le même discours : "mais pas du tout, nous sommes là parce que nous sommes des journalistes sérieuses et c’est la compétence qui a été choisie"… » Sois belle et tais-toi !

Gang bang télévisuel

Toute la scène évoque un gang bang : cette pratique sexuelle où une femme seule doit satisfaire une multitude d’hommes en même temps. Les connotations sexuelles de la plupart des interventions masculines, la composition et la configuration du plateau – Erika Moulet est au centre de celui-ci, entourée de sept hommes –, la réduction de son temps de parole au strict minimum syndical, les interventions de Ruquier en maître de cérémonie : tout concourt à figurer la domination d’un groupe d’hommes sur une femme seule, et surtout la soumission de celle-ci.

Par exemple, alors que l’on apprend – sans qu’elle n’ait à le dire – qu’elle est originaire de Verdun et que parfois elle rentre le week-end aider sa mère dans une pizzeria, Ruquier ne peut se retenir : « Tous à Verdun les gars ! » avant de surenchérir en s’adressant à ses copains de plateau : « Le week-end on sait où elle est, elle est sur LCI, on la regarde. Mais en semaine… On fait une descente à Verdun [Naulleau : Oh oui !]. Vous avez intérêt à nous servir de la pizza, Erika. » Vous avez intérêt ou sinon ?

Plus tard, l’animateur explique qu’Erika Moulet préfère passer du temps en famille plutôt que dans l’univers du show-bizness. Réaction de Patrick Timist, qui aurait pu être plus heureuse : « c’est une technique pour dégoûter les mecs. ». Las, la journaliste rétorque : « Je passe essentiellement mon temps entre LCI et ma famille. Et voilà, vous savez tout. » Ruquier affecte la déception : « Vous vous laissez jamais faire. Il y a pas un homme qui vous fait craquer ? Là, comme ça d’un seul coup. Ben, j’sais pas, merde, on essaye tout depuis tout à l’heure. » Sois soumise et tais-toi !

Erika Moulet était-elle « consentante » ?

La journaliste ne pouvait pas savoir qu’elle allait être la victime de ce harcèlement collectif, où les hommes, Ruquier en tête, allaient, à tour de rôle, essayer « de la faire craquer ». Elle pouvait s’attendre à des remarques futiles, à des questions sur sa vie privée – d’ailleurs, elle a elle-même répondu à certaines de ces questions dans la presse « people ». Elle connaissait ce genre d’émission grand public pour avoir participé à « Vivement dimanche » sur France 2, avec… Laurent Ruquier (le 7 décembre 2008). Mais pouvait-elle s’attendre à une telle avalanche d’allusions sexuelles, de commentaires sur son physique et de sarcasmes déplacés ? Rien n’est moins sûr. Et pourtant cela a été le cas pendant 17 minutes et 30 secondes.

Eric Naulleau, interviewé par le site le Post, retourne la faute sur Erika Moulet : « C’était un moment très surprenant. Je n’ai pas compris son attitude. On aurait dit qu’elle était en état de choc. » Afin de justifier les questions sur son physique, il prétend qu’elle ne répondait pas aux questions de fond, alors que celles-ci ne sont arrivées qu’en fin d’interview : « Au début on lui a posé des questions sur son travail. Mais elle faisait des réponses très langue de bois. » De là à dire qu’elle a provoqué les hommes présents autour d’elle, il n’y a qu’un pas…

En vérité, il y a plus consternant peut-être que le harcèlement lui-même. Comment ne pas s’être aperçu, en cours d’émission, que le malaise de l’invitée, que l’on voit progressivement se replier sur elle-même, était lié à ce déferlement ? Comment ne pas s’être rendu compte, même a posteriori puisque l’émission est enregistrée, que la lourdeur des interventions faisaient passer Jean-Marie Bigard pour poète romantique ? Et en définitive, quel plaisir peut-on retirer à vouloir « se faire » un invité – homme ou femme – en position de faiblesse, et à diffuser son humiliation ?

Mathias Reymond
- Grâce à la transcription de Marie-Anne Boutoleau


Extraits vidéo :

PDF - 93.6 ko
 
  • Enregistrer au format PDF

Notes

[1A ce sujet lire ses délires machistes dans le livre : « Le premier sexe », Denoël, 2006.

Le Magazine électronique d’Acrimed (numéro 163-septembre 2016)

Édito, agenda, sélections d’articles et de livres...

Le médiateur de Radio France répond à Acrimed : mépris, condescendance et autosatisfaction

Son impartialité mise en cause, il réplique par une critique des auditeurs et un éloge de son propre travail.

Docteur Patrick et Mister Cohen

Déontologie journalistique à géométrie variable.