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Grèce : la gauche radicale inquiète la presse

par Frédéric Lemaire,

Lundi 29 décembre, la coalition au pouvoir en Grèce (le parti conservateur Nouvelle Démocratie et les sociaux-démocrates du PASOK) n’a pas obtenu la majorité pour faire élire son candidat à la présidence de la République. Cet échec ouvre la voie à des élections législatives anticipées fin janvier qui pourraient voir la victoire de Syriza, parti de gauche opposé aux politiques d’austérité, actuellement en tête des sondages. L’occasion, pour une partie de la presse, de rejouer la petite mélodie de l’irresponsable « chantage grec », sur fond de promesses d’apocalypse européenne en cas de victoire de la gauche aux élections.

De longue date, la Grèce est un sujet d’inquiétude pour les éditocrates. À l’approche de chaque échéance démocratique, commentateurs et experts autoproclamés se posent la même question lancinante : les Grecs seront-ils assez responsables pour accepter qu’ils n’ont pas le choix ? Comprendront-ils qu’il n’y a pas d’alternative aux politiques menées par les gouvernements successifs, conservateurs et sociaux-démocrates, sous la houlette de l’Union européenne ? Que l’effondrement de l’économie, l’explosion du chômage et de la pauvreté [1] sont des sacrifices nécessaires pour payer la dette grecque à l’égard des pays du nord et pour sauver l’euro ? [2]

Les inquiétudes du Monde...

Fin 2011, l’annonce d’un référendum sur l’adoption du plan de rigueur avait déjà semé la panique chez les éditocrates qui s’étaient empressés de décrier l’irresponsabilité d’une telle initiative. Quelques mois plus tard, la victoire du conservateur Samaras face à Syriza avait provoqué un soulagement général dans les chefferies éditoriales, qui s’étaient inquiétées d’une possible victoire de la gauche anti-austérité. Au point de menacer les Grecs : « Il n’est pas admissible qu’un petit pays, par son refus des règles du jeu, puisse continuer à mettre en danger l’ensemble du continent » rageait Erik Israelewicz, dans l’éditorial du Monde daté du 12 mai 2012. « Aux Grecs de choisir. En espérant qu’ils feront le bon choix. Sinon, l’Europe devra en tirer les conséquences. Sans état d’âme. » Le « chantage grec » faisait aussi l’objet d’une émission à charge au café du commerce d’Yves Calvi.

C’est donc sans surprise que l’annonce de la tenue d’élections anticipées en janvier 2015, et la possible victoire de Syriza, ont suscité des réactions vives au sein de l’establishment médiatique. À commencer par Le Monde, qui avait anticipé l’échec de l’élection présidentielle grecque en dédiant dès le 26 décembre un dossier sur l’« envolée de la gauche radicale [qui] affole l’Europe », dédié à Syriza et au parti Podemos en Espagne. Dans une analyse disponible sur son blog, Antoine Léaument dénonce la « propagande » du quotidien contre les deux partis. Il pointe un certain nombre de biais lexicaux et idéologiques qui contribuent soit à qualifier ces partis de dangereux, populistes, « extrêmes » – au même titre que l’extrême-droite – et anti-européen dans la mesure où l’« Europe » est identifiée à « Bruxelles » ; soit à faire de ces partis de simples « épouvantails » dont les marges de manœuvres seraient, quoi qu’il en soit, limitées de fait.

Le « quotidien de référence » récidive dans son édition du 31 décembre. Dans son éditorial, Le Monde oppose d’une part l’irresponsabilité des députés grecs qui « ont précipité le pays dans une nouvelle période d’incertitude politique en échouant à élire le président » ; et de l’autre la vertu des partis traditionnels suédois qui « ont conclu une alliance pour faire front contre le parti d’extrême droite, préférant la stabilité à des élections anticipées ». Le quotidien y voit le « symbole du contraste entre les deux Europe », du Nord et du Sud. Ce qu’omet de préciser Le Monde dans sa lumineuse comparaison, c’est que ce sont précisément les voix de l’extrême-droite néo-nazie – courtisées par Samaras [3]– qui ont manqué à la coalition gouvernementale.

Pour l’éditorialiste du Monde, « contribuable » d’Europe du Nord (et donc, quelque part, créancier de la Grèce), il est légitime de s’interroger sur les intentions « mystérieuses » de Syriza. Renégocier la dette ? Les créanciers ne se laisseront pas faire, et le rapport de force sera nécessairement défavorable au parti grec. « "Raser gratis" n’est plus une option en Grèce, ni demain, ni même après-demain » prévient le quotidien. Dès lors, une seule question se pose : comment accommoder « l’indispensable poursuite des réformes engagées pour assainir durablement la situation économique de leur pays » et « la frustration compréhensible des électeurs grecs […] épuisés par les sacrifices » ? En d’autres termes, comment continuer à imposer les « sacrifices » aux électeurs épuisés par les « sacrifices » ? Mais cela n’est pas l’affaire du Monde, qui botte en touche et renvoie la question à la « classe politique grecque » et aux « Européens ».

... et des autres

Les coups bas à destination de la gauche radicale, et en particulier de Syriza, sont cependant loin d’être le monopole du Monde. Une brève revue de presse montre que les travers dénoncés par Léaument dans son article sont récurrents dans le traitement médiatique de l’échec des présidentielles grecques et des enjeux des législatives anticipées. Ainsi pour Le Parisien, Syriza serait un parti « antieuropéen » [4]… quand bien même, note le quotidien dans un second article, son leader Alexis Tsipras « ne cesse d’affirmer que son parti est en faveur du maintien de la Grèce à la fois dans l’Union européenne et dans la zone euro » [5]. Sans convaincre Le Parisien, semble-t-il… C’est que, pour le quotidien, comme c’est largement le cas dans le reste de la presse, les « Européens » ce sont les dirigeants européens, ceux de la Commission et de l’Allemagne en tête.

Le Figaro joue lui aussi peu ou prou la même partition que Le Monde avec le sens de la nuance qui est le sien. Jean-Jacques Mevel se désole ainsi, dans les colonnes du quotidien de Serge Dassault, que la Grèce puisse passer à l’ennemi : « Athènes pourrait être la première capitale du sud de l’UE à passer sous la coupe d’un mouvement populiste, Syriza, propulsé en tête par cinq ans d’austérité et de mécontentement » [6].

La correspondante multicarte Alexia Kefalas évoque quant à elle les critiques à l’égard de Syriza sur son « manque de programme politique et économique », ainsi que l’inquiétude des « créanciers du pays », de la Commission et de l’Allemagne qui « craignent, comme en 2012, que cette fragilité politique ne mène au chaos économique et ne déteigne sur toute la zone euro ». L’incertitude quant à la possible venue au pouvoir de Syriza aurait pour conséquence de faire fuir les touristes et investisseurs. La journaliste note d’ailleurs « une baisse du rythme des réservations effectivement constatée du côté des agents de voyage, hôteliers et autres professionnels du tourisme, ainsi que quelques annulations de séminaires ». Mais « personne ne veut, pour le moment, céder à la panique dans un pays où le tourisme est le deuxième pilier de l’économie ». Ouf…

Dans son édition du 30 décembre, Libération consacre une double page et deux articles aux élections anticipées en Grèce. Le premier, signé Maria Malagardis, est une synthèse informative et sans parti pris apparent, qui revient sur l’échec des élections présidentielles. Elle a notamment le mérite de rappeler, information qui n’apparait dans aucun des autres articles cités ici, la main tendue par Samaras aux députés d’extrême droite d’Aube dorée, dans la perspective de l’élection présidentielle.

« Une capacité de perturbation voire de nuisance »

Dans le second article de ce dossier, Jean Quatremer développe une des thèses du dossier du Monde sur les « extrêmes » en Europe : Syriza serait un tigre de papier, une « gauche radicale en voie de modération » pour reprendre le titre de son article. La formation politique serait devenue « plus raisonnable », anticipant les réactions des marchés et des institutions européennes.

Pour le correspondant de Libération à Bruxelles, « Syriza n’est plus le parti radical qui, en 2010, voulait sortir de l’euro ». Sauf que Syriza n’a jamais porté dans son programme la sortie de l’euro. Quatremer note par ailleurs que la formation souhaiterait désormais « négocier un allégement de la charge de la dette avec les autorités européennes » plutôt qu’une suspension unilatérale du paiement de la dette. « Une demande qui n’a rien de révolutionnaire, Antónis Samarás ne disant pas autre chose », commente Quatremer. Les revendications de Syriza seraient-elles équivalentes à celles de la droite grecque ? On se permet d’en douter. D’autant que Syriza n’exclut pas la suspension de paiement, si l’on en croit les propos récents d’un responsable du parti [7].

L’analyse contestable de Jean Quatremer est largement reprise dans le dossier de Libération consacré, lundi 5 janvier, au « Printemps de la gauche rouge » en Europe du Sud. Cette « révolte colorée d’un rouge vif mâtiné de vert se lève au sud » a le « verbe radical » notent Luc Peillon et Marc Semo… mais « il y a un grand écart entre leur rhétorique et leur programme » selon Marc Lazar, seul « expert » commandité par le quotidien. L’historien étale sur toute une page une « analyse » à charge : les propositions keynésiennes de Syriza et de Podemos seraient anachroniques, renverraient aux positions des années 1960 d’une « gauche réformiste en Europe, qui estime aujourd’hui ce modèle non viable dans un monde toujours plus globalisé ». La gauche radicale « a une capacité de perturbation voire de nuisance pour le reste de la gauche » mais, à part en Espagne et en Grèce, « pas la possibilité de devenir conquérante et hégémonique. » De l’art de dresser des cordons sanitaires… Au cas où le message ne serait pas assez clair, la page opposée revient sur les errements de la gauche radicale en France, en contraste aux succès de Syriza et de Podemos.

L’« expertise » de Marc Lazar inspire vraisemblablement l’éditorial de Laurent Joffrin, qui louvoie entre critique de l’austérité « excessive » et rejet des « médications keynésiennes de la gauche des Trente Glorieuses ». Il faudrait « essayer autre chose ». Mais quoi ? Mystère. Joffrin se contente d’appeler Syriza et Podemos à cesser de « lancer des anathèmes » et « endosser les responsabilités de la gestion ». La Grèce et l’Espagne seraient les « laboratoires d’un nouveau compromis social », qui ressemblerait étrangement… à un réformisme social-démocrate new-look. C’est aussi la thèse que suggèrent Luc Peillon et Marc Semo : sous des allures radicales, Podemos et Syriza auraient revu l’ambition de leurs programmes à la baisse et seraient de possibles substituts à un « réformisme » (celui de Tony Blair et de François Hollande) qui « passe mal dans les pays mis en coupe réglée par la troïka (Commission, FMI et BCE) ». Qui passe mal ? L’art de l’euphémisme…

L’analyse de Libération semble partagée par Les Echos, qui voit dans Syriza un « épouvantail », un parti « fragile » aux portes du pouvoir, qui aurait évolué vers une forme de « pragmatisme » en matière d’économie et de relations avec l’Union européenne. Une démonstration néanmoins indigente en comparaison de l’analyse plus fouillée publiée par La Tribune, qui en prend le contrepied. Le quotidien économique évoque la véritable rupture qu’entrainerait l’application du programme de Syriza, et les tenants et aboutissants d’un possible bras de fer entre l’Union européenne et une coalition gouvernementale menée par la formation grecque.

On serait tentés, à ce stade, de consulter l’avis éclairé des tauliers de L’Express et du Point. Pour rappel, le premier, Christophe Barbier, envisageait en 2012 la « mise sous tutelle » de la Grèce par l’Union européenne ; tandis que Franz-Olivier Giesbert considérait, facétieux, de « rendre la Grèce à la Turquie  » pour en finir avec les solutions « débiles et ridicules » de Syriza [8]. Las – vacances obligent ? – il faudra se contenter de publications ponctuelles sur les sites des deux hebdomadaires. À noter, par exemple, ce sondage en ligne évocateur sur le site du Point : « Avez-vous peur que la crise en Grèce gagne le reste de l’UE ? » Ou encore cette publication au titre mystérieux sur le site de L’Express : « Syriza : Jean-Luc Mélenchon applaudit la Grèce, Marine Le Pen aussi ».

Une manière plus ou moins subtile de rejouer le thème de l’équivalence des extrêmes… reprise avec non moins de subtilité par le correspondant de Libération à Bruxelles sur son compte Twitter :

… ainsi que par le Huffington Post, comme le note Antoine Léaument sur son blog :



***


Ce tour de piste des réactions médiatiques à l’annonce des élections anticipées en Grèce n’a pas vocation à être exhaustif. Il aurait néanmoins été intéressant de rendre compte du traitement de l’information par les chaînes de télévision en continu. En témoignent les titres évocateurs de deux articles publiés sur le site de la chaîne BFM Business : « Élections grecques : faut-il avoir peur du parti Syriza ? » ; « Grèce : jusqu’où peut aller la menace Syriza ? ».

Il ne nous a pas non plus été possible de rendre compte du traitement par les grandes chaînes de radio. Des indices semblent pourtant indiquer que l’on y retrouve les mêmes biais que dans la presse, avec notamment l’absence de point de vue critique sur les propos des dirigeants européens (les « Européens ») sur France Inter ou des économistes dominants sur RFI.

Enfin, il faut noter que les biais en question ne concernent pas l’ensemble de la production de la presse. Certains articles proposent des analyses sans caricature, comme ceux de La Tribune ou de Maria Malagardis dans Libération, citées précédemment ; ou encore l’article de « décryptage » sur Syriza d’Elisa Perrigueur sur Lemonde.fr.

Ces productions semblent néanmoins noyées dans l’océan d’une vulgate, volontiers manichéenne, où tout ce qui s’éloigne de l’extrême-centre et contredit les vues des « Européens » (ou des marchés) serait suspect et relèverait soit d’une radicalité illusoire, soit d’un extrémisme anti-européen, dangereux comme une maladie contagieuse… À se demander si, pour certaines chefferies éditoriales qui se gargarisent par ailleurs du rôle démocratique de la presse, la démocratie ne serait pas, elle-même, devenue suspecte.

Frédéric Lemaire

 
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