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Élections professionnelles dans les très petites entreprises (TPE) : circulez, y’a rien à voir

par Denis Perais,

Comme nous le relevions déjà à l’occasion de différentes élections professionnelles en 2008, 2012 et 2014, les médias dominants se montrent incapables de donner une visibilité à ces scrutins et, à travers eux, aux conditions de travail des électeurs concernés.

À l’occasion des élections syndicales dans les TPE [1] qui se sont déroulées entre les 30 décembre 2016 et 13 janvier 2017 (20 janvier pour l’outre-mer), nous avons voulu vérifier, en nous concentrant sur les médias audiovisuels consultés par le plus grand nombre, si des progrès seraient réalisés dans le traitement des enjeux du scrutin. Autant le dire d’emblée, c’est un nouveau désastre informatif !

Pourtant, la veille du début de l’ouverture des opérations de vote, plusieurs sites de médias nationaux [2], reprenant un article de l’AFP, semblaient disposer à conférer quelque place à ces élections professionnelles qu’ils n’hésitaient pas à comparer dans leur titraille à un autre scrutin qui les passionne et les obsède : « Élections dans les TPE : une campagne syndicale aux allures de présidentielle ». Et ce d’autant plus qu’ils reprennent tous plus tard le diagnostic posé par Sarah Lemoine sur Franceinfo le 30 décembre : il s’agit d’ un « enjeu crucial ». Un marketing éditorial qui allait se révéler bien artificiel…

À la télévision

France 2 et M6 ont été les plus discrets, en ne consacrant pas le moindre reportage au sujet. TF1 en glisse… un au « 20 heures » le 9 janvier. Avec 3 reportages dans le « 19/20 » les 30 décembre (2) et 5 janvier, complétés par plusieurs autres dans les journaux télévisés régionaux, en Corse (le 28 décembre), en Ardèche, à Chambray-lès-Tours ou en encore au Havre (le 2 janvier), en passant par Charleville-Mézières (le 5 janvier), par l’Aveyron (le 11 janvier) pour finir avec un commentaire des résultats dans l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon par une déléguée CFDT (4 février), France 3 fait un peu moins… pire.

Pour ce qui est des chaînes d’information en continu, rien à signaler sur Franceinfo, et i-Télé (devenue CNEWS le 27 février) [3] et LCI, 6 évocations sur BFM Business (les 6 octobre, 17 novembre, 29 et 30 décembre (2), 20 janvier et 3 février.

À la radio

RMC et Europe 1 sont aux abonnés absents, la seconde se contentant d’un article rédigé par la rédaction web commentant les résultats le 3 février.

Sur RTL, l’éditorial du 2 janvier du chroniqueur économique Christian Ménanteau, soulignait bien l’importance de l’enjeu, tandis que le 1er décembre, Elisabeth Martichoux qui recevait Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, choisissait de n’y consacrer qu’une seule et unique minute – sur les douze que compte l’entretien.

Sur Radio France, nous avons simplement repéré deux interventions de Sarah Lemoine sur Franceinfo (le 30 décembre), « Le choix de la rédaction » de France Culture du 2 janvier, ainsi que des décrochages locaux de France Bleu, Nord le 30 décembre, Provence le 3 janvier, Alsace le 5 janvier et Toulouse le 6 janvier.

Dans ces médias audiovisuels, aucun des très nombreux magazines d’information ou de débats [4] qui auraient pu couvrir ces élections syndicales dans les TPE n’ont pris le temps de développer le sujet. Si, naturellement, la faiblesse de la participation – qui a à peine dépassé 7 % – ne peut avoir pour seule cause la faiblesse de cette couverture médiatique [5], aucun d’entre eux n’ébauche un début d’autocritique, - et ce, même lorsque des représentants de l’Union syndicale Solidaires soulignent le refus de Radio France et de France Télévisions de répondre favorablement à leur sollicitation de médiatiser l’élection [6].

Cette absence d’intérêt, plusieurs parmi eux la relèvent pourtant sans que cela ne produise le moindre effet sur l’évolution de leur couverture : Christian Ménanteau le 2 janvier sur RTL - « Ce rendez-vous, il est peu médiatisé » - ou Gilles Bouleau le 9 janvier sur TF1- « C’est une élection dont on parle peu  ». Un doux euphémisme…

Ainsi, alors que Julian Bugier pérore dans le journal de 20 heures de France 2 du 14 février, à l’instar de nombre de ses confrères qui nous le répètent eux aussi en boucle, que « le travail est au coeur de la campagne [présidentielle] », le « continent invisible […] que représentent près de 4,6 millions de salariés […] des TPE » qu’évoque Maud Vergnol dans son éditorial du 30 décembre dans l’Humanité, l’est resté, une fois encore.

Ce nouveau constat d’un effacement des classes populaires des « grands » médias corrobore les résultats de l’enquête consacrée à France Inter par le journal Fakir dans son numéro d’octobre-novembre 2014 [7]. Il est repris aussi de « l’intérieur » des médias dominants par Géraldine Woessner dans son « Vrai faux de l’info » sur Europe 1 le 2 mars 2017 : « Le monde ouvrier a perdu […] toute visibilité dans les médias ».

Il nous rappelle que cette indigence du journalisme d’enquête sociale auprès des catégories populaires, qui contribue lourdement à l’invisibilisation de leurs conditions d’existence, est structurelle. Ainsi, comme nous le notions il y a bientôt 12 ans dans notre article « Le reportage, voilà l’ennemi » publié au lendemain du référendum rejetant le traité constitutionnel européen le 29 mai 2005, n’est-ce pas l’ancien PDG de Radio France, Jean-Paul Cluzel qui exigeait la fin des reportages sur le terrain – forcément inutiles –, notamment auprès des catégories populaires : « Un reportage ne saurait être autre chose qu’une photographie sans image [...] Mieux vaut rester au bureau, lire un bon rapport, connaître un dossier, mener des investigations sur Internet que courir micro en main à La Courneuve [...] Je n’ai entendu aucune critique sur cette disparition présumée de reportage. En tant qu’auditeur privilégié, je ne souffre pas d’un manque, en tout cas. »

Ce désintérêt absolu à l’encontre des catégories populaires nous oblige à nous rappeler que le combat pour qu’un véritable pluralisme devienne réalité dans les médias ne se résume pas à garantir l’expression d’opinions politiques et économiques diversifiées, mais bien, et tout aussi prioritairement, à favoriser celle de la très grande majorité de la population qui en est privée depuis des années.

Denis Pérais


Annexe : Et dans les autres médias ?

Notre enquête a porté sur bien d’autres supports que les médias audiovisuels : l’ensemble des titres de la presse quotidienne nationale, presse quotidienne régionale (La Voix du Nord et Ouest France), tous les hebdomadaires nationaux d’information politique et générale, un mensuel du même genre (Causeur), plusieurs titres de la presse féminine (Elle, Grazia et Marie Claire) ainsi que quatre « pure players » (Atlantico, Huffington Post, Mediapart et Slate).

Le résultat n’est pas vraiment plus concluant, même si certains titres de la presse quotidienne ou hebdomadaire affichent plusieurs articles à leur compteur, qui pourraient laisser croire à un véritable travail d’enquête au long cours. Il n’en est rien en réalité.

Dans cet océan d’indifférence, un seul titre tire véritablement son « épingle du jeu », L’Humanité, dont le travail mérite d’être salué [8], avec 19 articles entre les 7 octobre et 6 février [9], mêlant à la fois des explications circonstanciées sur les enjeux du scrutin, le mode d’emploi permettant aux électeurs de les comprendre, et, surtout, plusieurs reportages sur le terrain en province, rendant pour une fois visibles ces salariés et leurs représentants du personnel en campagne.

 
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Notes

[1Soit dans les entreprises de moins de 11 salariés, mais aussi dans les très petites associations (TPA) et auprès de tout particulier employeur.

[2La Croix, Le Parisien, L’Express, l’Obs, Le Point, Public Sénat.

[3Même s’il convient de préciser, qu’en raison de la purge récente pratiquée dans les effectifs par le « cost-killer » Vincent Bolloré, les moyens dont elle dispose sont largement moindres que ses concurrentes pour produire une information de qualité.

[4« L’angle éco », « Complément d’enquête », « Envoyé spécial », « 13.15 le samedi, le dimanche » ou « Des paroles et des actes » (France 2) ; « Pièces à conviction » (France 3) ; « l’éco » (Franceinfo) ; « C Dans l’air » ou « C Politique C polémique » (France 5) ; « Grands reportages », « Sept à huit » ou « 50’ inside » (TF1) ; « 24 heures en question » ou « Le club de l’économie (LCI) ; « Capital » ou « 66 minutes » (M6) ; « BFM Story », ou « Grand angle » (BFM TV) – notons tout de même que le 9 février 2017, un rare reportage est consacré aux « Caissières à bout » ; « Le Grand décryptage » ou « L’heure des pros » (i-Télé) ; « Interception » – un magazine qui est pourtant bien le seul parmi les radios d’information nationale à consacrer encore régulièrement des reportages à la vie des ouvriers et employés comme le 24 avril 2016 sur « Les forçats de l’intérim », les 15 et 22 janvier 2017, respectivement sur « La ligne B, ligne de fracture sociale » et « Les ouvriers aux commandes » – ou « Le téléphone sonne » (France Inter) ; « Le débat d’Europe soir », « L’enquête du 8 heures » (proposée régulièrement dans l’édition de la semaine de la matinale de Thomas Sotto) (Europe 1) ; « Radio Brunet » ou « Les grandes gueules » (RMC) ; « On refait le monde » (RTL).

[5Pour le très patronal chroniqueur économique Nicolas Doze, les coupables sont parfaitement identifiés : les syndicats ! Le 20 janvier, dans « Le Débat de Good Morning Business » sur BFM Business, il explique que le désintérêt des salariés pour le scrutin « qui peut se comprendre », n’est que le reflet de leur rejet des syndicats : « Quand on voit “Ça me sert à quoi d’avoir un syndicat qui ne représente que lui et qui défend avant tout ses intérêts, avant de commencer, éventuellement à défendre les intérêts de l’entreprise” ».

[6Dans un article publié sur le site de Libération le 8 février.

[7Enquête que nous avions reprise et que l’on peut toujours lire ici-même.

[8Même si on peut lui reprocher d’avoir mis un peu trop en avant la CGT au détriment d’autres syndicats ayant mené notamment avec elle la mobilisation contre la loi Travail.

[9Les 7 octobre, 11, 15, 16, 17, 18, 24 (3) et 29 novembre, 13 et 30 décembre (2), 5, 6 et 13 janvier, 3 et 6 février (2).

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