Observatoire des media

ACRIMED

Intervention au FSE de 2003

D’autres médias pour un autre monde

par Henri Maler,

Intervention d’Henri Maler pour Acrimed à la séance « plénière » du Forum Social Européen de 2003 : « Contre la concentration des médias et la marchandisation de l’information, droit à une information pluraliste et droit d’informer, pour le développement des médias indépendants et alternatifs, médias et guerre. ». Vendredi 14 novembre 18h-21h Paris - La Villette - Grande Halle - Salle Charlie Parker

1. Le droit à l’information concerne tous les aspects de la vie économique, sociale et politique. Il est indissociable du droit d’informer. Ce sont ces deux droits qui fondent la liberté de la presse ; c’est à leur respect que la liberté de la presse doit être mesurée.

Ces deux droits ne sont pas seulement compromis quand le pouvoir politique exerce directement sa tutelle sur les médias, mais aussi quand la concentration et la financiarisation des médias (leur subordination à la logique du profit) permet de conjuguer toutes les formes de domination : économique, politique et médiatique.

Toutes les formes de censures, visibles et invisibles, se multiplient. Les journalistes, consentants ou rebelles, subissent une profonde dégradation de leurs métiers. Le journalisme est un laboratoire de la précarité.

Le droit d’informer est confisqué et le droit à l’information est mutilé par les médias concentrés et marchandisés qui confondent la liberté de la presse et la liberté du commerce.

Acteurs de la mondialisation libérale, ces médias en sont aussi les propagandistes. Adversaires du mouvement altermondialiste, ils n’ont de cesse de le maltraiter.

2. Or depuis 1981, un énorme trou noir a englouti les projets qui contestent d’ordre médiatique existant, alors même que la concentration des médias, leur déploiement multinational et multimédias, leur financiarisation et leur soumission à la logique du profit en faisaient des acteurs et des propagandistes de la mondialisation libérale.

En 1972, pourtant, le programme commun de gouvernement - ce n’est pas ma bible - signé par le Parti socialiste et par le Parti communiste français soulignait : " Tant qu’un petit nombre de groupes financiers pourra contrôler les moyens d’expression comme les moyens de production, on ne saurait parler valablement de la liberté de la presse. "

Mais depuis ?

Le 22 octobre 2001, Le Monde a officialisé le principe de son introduction en Bourse. Silence de la plupart des contestataires qui combattent la dictature des marchés financiers.

Le mois dernier, la direction du Monde impose l’un de ses responsables à la présidence du directoire de Télérama contre l’avis de 73 % des salariés de Télérama. Silence de la plupart des contestataires, pourtant attachés à l’indépendance des rédactions et au contrôle des salariés sur leurs conditions de travail.

3. Alors que seuls (ou presque) les syndicats de journalistes et de professionnels des médias contestaient le démembrement du secteur public de l’audiovisuel et sa soumission à une logique purement commerciale, confortée par le recours massif à la publicité ; alors que seuls (ou presque...) les radios et les télés associatives tentaient de faire prévaloir le droit à une information et une culture différentes et un droit d’informer et de distraire qui ne répondent pas aux critères des médias commerciaux ou marchandisés, les contestataires s’emploient surtout à conquérir une visibilité médiatique au sein de ces médias de masse, privilégiant la recherche de partenaires parmi leurs adversaires. Ils acceptent trop souvent de se servir des médias dominants sans les contester, au risque de leur être asservis.

Comment contester alors leur domination ?

D’abord peut-être en les soumettant à une critique radicale et intransigeante, quitte à en payer le prix. C’est ce qu’Acrimed, Pour Lire Pas Lu, demain l’Observatoire français des médias, et de plus en plus souvent, les syndicats de journalistes qui contestent l’ordre médiatique existant, tentent et tenteront d’accomplir, avec le soutien de tous, il faut l’espérer.

Ensuite, sûrement, en soutenant prioritairement les médias indépendants et alternatifs, en participant à leurs activités, en luttant pour garantir leur existence et pour la développer.

- La presse alternative et altermondialiste de toutes les couleurs politiques ;

- Les radios associatives. À leur sujet, il faut, du moins en France, tordre le cou à deux idées reçues. L’idée selon laquelle les radios libres seraient pour la plupart devenues des radios commerciales. C’est faux. Elles sont plus de 600, dont plus de 250 appartiennent à la Confédération nationale des radios libres, activement présente dans ce Forum social et dont la charte, résolument laïque et démocratique, s’appuie expressément sur la Déclaration des droits de l’homme, droits sociaux inclus. Deuxième idée reçue : elles n’auraient pas d’audience. C’est faux. Mais évidemment cette audience est qualitativement différente de celle des radios commerciales, et c’est le plus important.

- Les télévisions associatives et les télévisions de proximité (notamment celles que rassemble la Fédération des vidéos de pays et de quartier). Alors que ces télévisions ne bénéficient que d’un financement misérable, une télévision comme Zaléa TV vient d’être interdite de diffusion hertzienne par le CSA au bénéfice de télévisions privées et les télévision locales sont l’occasion de singulières alliances, comme celle qui est conclue à Nantes entre la municipalité et la Socpresse.

Enfin et surtout, on ne peut espérer contester la domination des médias marchandisés qu’en intégrant clairement et franchement à la lutte contre la mondialisation libérale les propositions et les actions pour une transformation radicale du paysage médiatique et des métiers du journalisme, aujourd’hui précarisés, fragilisés et de plus en plus dépendants.

4. L’appropriation privée (et concentrée) des moyens d’information et de communication n’est pas une fatalité. L’appropriation publique n’est pas condamnée à virer au contrôle étatique sur l’information. Le combat des médias indépendants qui tentent de répondre aux mouvements qui parcourent la société et la mobilisation des professionnels des médias contre l’ordre médiatique existant sont porteurs de l’exigence d’un nouveau service public de l’information, fondé sur le droit à une information libre et pluraliste, c’est-à-dire sur le droit à une information différente qui est d’abord le droit d’informer différemment

Par la mobilisation conjointe de toutes les forces que j’ai déjà mentionnées, il faut tenter d’imposer notamment :

- La redéfinition des politiques publiques de l’audiovisuel et la constitution d’un service public, indépendant du financement commercial, reposant sur deux formes de propriété : un secteur public libéré des contraintes purement commerciales et donc sans publicité ; un secteur associatif, indépendant et laïc.

- Le financement du secteur public et du secteur associatif, notamment par une taxe sur l’impôt indirect constitué par la publicité commerciale.

- La redéfinition de l’aide publique à la presse, aujourd’hui détournée au profit des médias commerciaux.

- Le renforcement des sociétés de rédacteurs indépendantes et, plus généralement, du contrôle de tous les salariés des médias sur leurs entreprises.

5. Le droit à l’information concerne tous les aspects de la vie économique, sociale et politique. Il est indissociable du droit d’informer. Voici une dernière proposition que j’emprunte à ma façon à notre ami Marcel Trillat.

Il existe en France d’intolérables « zones de non droit ». Je veux parler bien sûr, non de ces quartiers où tant de journalistes suivent à la trace Nicolas Sarkozy, mais des « zones de non droit à l’information ». Ce sont toutes les entreprises, y compris les entreprises médiatiques, où des millions de salariés passent la majeure partie de leur existence. Mais elles sont considérées comme des domiciles privés, dont l’accès dépend de la mauvaise volonté des dirigeants.

Alors chiche : mobilisons l’ensemble du mouvement altermondialiste et des journalistes attachés au droit d’informer pour imposer l’ouverture des livres de comptes, la fin du secret bancaire... et le libre accès des journalistes, professionnels ou non, au cœur du système d’exploitation.

En tout cas, une même conviction devrait nous animer : Si un autre monde est possible, d’autres médias le sont aussi.

Henri Maler, pour Acrimed

(texte qui a servi de base à l’intervention orale)

 
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