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Après l’« interview » de Sarkozy, quelques commentaires autorisés du spectacle (avec vidéo)

par Olivier Poche,

L’interview de Nicolas Sarkozy, le 23 septembre dernier, à New York, n’a pas dérogé à la tradition : sous le poids du présidentialisme propre à la Ve République, les journalistes, quand ils interrogent le chef de l’Etat, se bornent à annoncer les chapitres d’un monologue présidentiel. Ainsi, comme nous l’avons montré dans un précédent article, David Pujadas et Laurence Ferrari avaient tenu consciencieusement leur rôle de figurants.

Deux jours après le show présidentiel, David Pujadas était l’un des invités du « Grand Journal » de Canal + pour commenter sa prestation. Raison ou prétexte supplémentaire de cette invitation : la polémique née du lapsus de Nicolas Sarkozy jugeant « coupables » les prévenus de l’affaire Clearstream n’avait pas toujours épargné les deux porte-micros, puisque ceux-ci n’avaient pas réagi. Une question s’imposait : ne vaut-il pas mieux s’abstenir de prêter la main à un pur exercice de communication qui ne grandit pas la profession de journaliste et nuit gravement à son image ? Journalisme de déférence oblige : elle ne fut pas exactement au centre du débat…

Vendredi 25 septembre 2009, Le Grand Journal de Canal + recevait donc, en première partie, David Pujadas, en compagnie d’Hervé Gattegno, rédacteur en chef de la cellule investigation du Point, et de Dorothée Moisan, spécialiste des affaires judiciaires à l’AFP. L’occasion pour Michel Denisot, sa fine équipe (Jean-Michel Apathie, Ariane Massenet, Ali Baddou) et David Pujadas himself de tirer quelques leçons de l’exercice – avant de sauver la planète avec Mélanie Laurent et Manu Katché, venus présenter leur « pétition musicale » (Beds are Burning), et de se détendre enfin en compagnie des filles du Crazy Horse venues vendre leur nouveau spectacle. Heureusement pour David Pujadas, il sera interrogé avec une pugnacité comparable à celle des deux présentateurs du 20 heures, l’avant-veille, face au président de la République.

Un bilan globalement positif ?

S’adressant à David Pujadas, Michel Denisot entre sans tarder dans le vif du sujet :

- Michel Denisot : «  Est-ce que vous considérez que vous avez fait une bonne interview ? »
- David Pujadas : «  Ecoutez, la fois d’avant j’avais dit que j’étais un peu frustré, que c’était un peu figé. Là j’ai trouvé que cette interview était assez réussie, assez intéressante. Evidemment, parce que c’est devenu maintenant presque inévitable, ici, là, on va dire ceci, on va dire cela. Mais moi j’ai trouvé que cette interview était pas mal. »

Une interview « assez réussie » ? Mais pour qui ? Pour Nicolas Sarkozy d’abord, parfaitement secondé dans cet exercice de communication, comme nous avons essayé de l’établir dans notre article précédent. Que David Pujadas trouve cette interview « pas mal » ne nous apprend qu’une chose : qu’il est, avec d’autres, ajusté à la fonction de faire-valoir et qu’à ce titre, sa sélection est justifiée. S’il est satisfait, c’est par comparaison avec la précédente interview, dont il déplore le style « figé », et non le contenu. Rappelons d’ailleurs qu’en réalité, il avait à l’époque surtout regretté qu’ils aient été quatre journalistes à se partager la faveur du prince [1], et que telle semblait bien la cause première de sa « frustration », comme on peut le voir dans une vidéo disponible ici (lien périmé). Interrogé à la sortie de l’émission du 5 févier 2009, il expliquait en effet :

« Vous savez, en fait, la difficulté de l’exercice, c’est que vous êtes quatre. […] Vous sortez de là, évidemment, les gens vous félicitent, donc vous vous dites bon ben ça a dû être pas mal, et en même temps, vous avez des regrets aussi, je vous dis : je pense que le début c’était moyen, ça s’est pas très bien emmanché, la fin c’était pas mal, entre les deux y a eu des bons moments… C’est toujours pareil. Vous n’êtes pas seul face à lui, donc vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez. Donc il y a aussi un peu de… il y a du plaisir et puis il y a de la frustration. »

Un début « moyen », une fin « pas mal » et des « bons moments entre les deux »… Un spectacle inégal, mais seulement un spectacle…

En tout cas, on mesure assez la satisfaction de David Pujadas quand il juge l’interview new-yorkaise « assez réussie » par rapport à la précédente. Quant à cette habitude devenue « maintenant presque inévitable » d’émettre des critiques, David Pujadas s’y résigne difficilement sans la comprendre. Mais une comparse de Denisot vient à son secours :

- Ariane Massenet : «  C’est des jaloux… »
- David Pujadas : « Non, ce n’est pas que des jaloux, mais c’est devenu… un mode de fonctionnement du système médiatique. Ça n’existait pas avant. Faut se souvenir qu’à François Mitterrand on lui a jamais parlé des écoutes téléphoniques, mais ça n’existait pas avant ces… ces… commentaires-là, mais maintenant ça y est, il faut s’y faire, C’est comme ça ! »

Comprenons bien : le problème n’est donc pas que des journalistes n’aient « jamais parlé des écoutes téléphoniques » à François Mitterrand, mais que désormais, on trouverait des gens pour le regretter – et peut-être même au sein de ce nouveau « système médiatique » impitoyable pour ses vedettes, toujours sous le feu des « commentaires ».

Des « commentaires » ? Mais lesquels ? Il ne faut pas compter sur Pujadas pour en faire état – ni sur Michel Denisot qui, courageusement, délègue alors le soin de les énoncer à deux journalistes ayant critiqué l’interview ou les intervieweurs : Alain Duhamel et Thomas Legrand. On entend les deux extraits suivants :

_ - Alain Duhamel (sur RTL) : « Il a quand même commis un énorme lapsus, en parlant de “coupables” au lieu de parler de “prévenus”. C’est d’ailleurs bizarre que ça n’ait pas été relevé par ses interlocuteurs, ce qui prouve que l’usage exagéré de l’oreillette et le fait d’avoir le nez sur ses notes en permanence fait qu’on est pas toujours attentif aux réponses. »

- Thomas Legrand (sur France Inter) : «  Lorsqu’il y a enfin une situation de dialogue, comme hier, ça se fait encore dans le cadre très convenu et très sécurisé du 20 heures, avec des intervieweurs forcément portés au consensus. Il serait tout simplement plus sain que le président ait parfois, d’une façon ou d’une autre, un peu de répondant en face de lui, et ça n’arrive jamais. »

On n’attendait pas d’Alain Duhamel une remise en cause radicale de l’exercice qu’il a lui-même pratiqué avec les talents qu’on lui connaît. Son « analyse » tape volontairement à côté, incriminant l’oreillette et les notes, oubliant les rapports de forces et exonérant de fait les deux journalistes. Thomas Legrand, quant à lui, soulève quelques bonnes questions.

- Michel Denisot : «  Réponse ? »
- David Pujadas : «  Ecoutez, j’ai le souvenir, puisque Thomas Legrand citait ensuite les conférences de presse, j’ai souvenir de la conférence de presse qu’avait donnée Nicolas Sarkozy, je n’ai pas eu le sentiment qu’une vérité particulière ait émergé particulièrement. »

Voilà une information... au moins pour les téléspectateurs du 20 heures de France 2 qui, au soir de cette fameuse conférence de presse, lui consacrait une dizaine de minutes, entre reportages [2] et interview en plateau de Laurent Fabius, invité à la commenter. On retiendra en tout cas cette curieuse « défense » qui consiste à expliquer que les confrères ne valent pas mieux et, ainsi, à éluder soigneusement le problème des interviews « consensuelles », avant de l’enterrer définitivement sous Alain Duhamel :

- David Pujadas : «  Quant à Alain Duhamel, il vaut mieux que ses propos, disons, voilà… Vous savez, l’oreillette c’est la machine à fantasmes. En radio y a le casque, et ça sert à la même chose, c’est-à-dire à… »

« Vraies questions » et vaines réponses

Mais Ariane Massenet veille – et l’interrompt, pour revenir aux « vraies questions » :

- Ariane Massenet : «  La vraie question c’est : pourquoi vous ne l’avez pas repris ? »
- David Pujadas : «  Alors quand on entend Nicolas Sarkozy dire ce mot de “coupable”, évidemment, sur le coup, on se dit un peu “est-ce qu’il a voulu dire ce qu’il a dit ?” Dans la foulée, dans la même phrase, il répond de fait, puisqu’il revient en fait sur le… d’une certaine manière, sur le mot qu’il a prononcé, en disant : “Ce sera au juge de dire qui a fait quoi, comment, qui ont été les opérateurs de cette affaire, qui ont été les commanditaires”. Donc il répond d’une certaine manière, et on comprend que c’était un lapsus. Ensuite le lapsus, ben les commentateurs commenteront, les analystes analyseront. Est-ce que c’est freudien, est-ce que ce n’est pas freudien… Mais nous… voilà, il l’a dit, il l’a dit. »

« D’une certaine manière », on comprend, grâce à cette explication contournée, qu’ayant parfaitement eu conscience de la bourde de Sarkozy et n’ayant pas bronché, Pujadas n’a rien à se reprocher, quitte à exonérer au passage Sarkozy de toute « atteinte à la présomption d’innocence ». Est-ce freudien ? C’est bien la question essentielle.

Mais Pujadas n’a pas fini de rôtir sur le grill du Grand Journal. Michel Denisot repart à l’attaque et rappelle que Nicolas Sarkozy s’est aussi planté sur la couche d’ozone. Attention, la charge est brutale : « Deux fois vous ne l’avez pas repris . Est-ce qu’il vous en a voulu en fait de ne pas avoir rectifié ? »

Après la « jalousie » des confrères, le « ressentiment » éventuel du Président… Cette forme de critique médiatique des médias (illustrée également par les questions d’Ariane Massenet dans l’échange qui suit) nous invite à découvrir ce qui constituerait le dessous des cartes et les ressorts cachés du journalisme : non pas des dispositifs institutionnels ou des facteurs structurels, mais la psychologie des acteurs et les détails de leur comportement personnel.

Quant à l’explication de Pujadas, elle vaut son pesant de mauvaise foi :

- David Pujadas : «  Il a aussi dit le carbone pollue l’atmosphère, alors que c’est le dioxyde de carbone… Si vous voulez, il y a une façon de parler de Nicolas Sarkozy qui est un peu à l’emporte-pièce, et vous n’allez pas tout le temps le reprendre sur la précision des termes. »
- Ariane Massenet : «  Vous avez envie de le faire, ou on vous conseille de ne pas le faire, ou comment ça se passe finalement ? »
- David Pujadas : «  Personne ne nous conseille quoi que ce soit… arrêtons avec la machine à fantasme ! »
- Ariane Massenet : «  Mais est-ce qu’on peut faire ce qu’on veut lorsqu’on interviewe le président de la République ?  »
- David Pujadas : «  Oui, on peut faire ce qu’on veut… Mais si vous voulez, sur Clearstream, la relance que je fais à ce moment-là, ce n’est pas de lui dire : “Est-ce que vous avez fait un lapsus ?” C’est de dire, je pense la question que tout le monde se pose, c’est : “Est-ce qu’on peut être partie civile alors qu’on est président de la République, et donc qu’on a la tutelle des juges du parquet, sur les procureurs.” Moi ça me semble être une relance plus intéressante. »

Une relance « plus intéressante », sans doute. Mais ce passage, ou plutôt cette passe d’armes, significative, appelle d’autres commentaires :

On remarquera au passage l’euphémisme de révérence employé par Pujadas : « Est-ce que ce n’est pas compliqué d’être partie civile dans un procès, alors qu’on sait que le président de la République, chef de l’exécutif, a la tutelle sur les procureurs ? » Mais surtout on voit comment le chef de l’Etat, qui répond ouvertement à côté (« Le président de la République n’a pas la tutelle sur les juges qui jugent, hein ?! Jamais ! »), congédie ensuite le malheureux journaliste, qui insiste timidement et tente de faire un instant son travail (« Sur le parquet… »), en répétant deux fois : « Jamais  ! » sur un ton décidé, main ouverte face à Pujadas, dans un geste qui met à nu le rapport de forces que ce genre d’exercice de communication présidentielle tend à neutraliser et à dissimuler. Peu importe ce qui est dit (en l’occurrence, une réponse hors de propos), mais le ton et le geste qui l’accompagnent.

Suit un instant de silence, que Pujadas aurait pu mettre à profit pour une troisième tentative, si la situation même ne rendait celle-ci improbable parce qu’incongrue. Un instant, un semblant de défi, aussitôt remporté sans combattre par Sarkozy face à Pujadas, écrasé par la main présidentielle : « Jamais » le chef de l’Etat ne répondra s’il n’en n’a pas envie... Où l’on comprend pourquoi Sarkozy choisit ces intervieweurs – sans qu’on puisse se faire d’illusions sur ce qui serait advenu avec d’autres : ceux qui sont appelés à ce genre d’exercice en ont la stature.

Quand vint le tour de Jean-Michel Aphatie…

Retour au Grand Journal. On discute alors longuement (pendant trois minutes), de l’altercation Chabot/Sarkozy. La question centrale est de savoir s’il s’agissait d’une « discussion » ou d’une « engueulade ». Mais Jean-Michel Aphatie va relever le niveau :
- Jean-Michel Aphatie : «  Ce qu’il y a de frappant en France, pour l’audiovisuel, c’est que c’est figé. Chirac, il devient président de la République, il fait une conférence de presse, et après il fera la quasi-totalité avec les journalistes du 20 heures. Sarkozy vient, “je vais tout changer”, et on voit bien que c’est de nouveau avec les présentateurs du 20 heures qu’il a fait les interviews, je ne sais pas pourquoi en France il n’y a pas plus de simplicité, ou alors on sait pourquoi d’ailleurs, il n’y a pas plus de simplicité dans la communication du chef de l’Etat. »

Pour éviter la déférence et la complaisance, il suffirait de contourner les « présentateurs du 20 heures » en choisissant d’autres journalistes : par exemple un grand journaliste qui officie avant 20 heures sur Canal + ou le matin sur RTL. Il y aurait sans doute plus de « simplicité » et rien ne serait « figé ». La ficelle est tellement grosse qu’Hervé Gattegno réagit :

- Hervé Gattegno : «  Cela dit, Jean-Michel, pardon mais David avait raison de dire tout à l’heure que la conférence de presse de Nicolas Sarkozy… »
- Jean-Michel Aphatie : «  Qui n’était pas bonne... »
- Hervé Gattegno : «  … était un numéro de complaisance journalistique assez spectaculaire. »
- Jean-Michel Aphatie : «  Ce n’est pas ce que je dis ! »
- Hervé Gattegno : «  C’est probablement pas pour ça qu’il a renoncé à cet exercice. »
- Jean-Michel Aphatie : «  Non, non, non, non, ce n’est pas ce que je dis, par exemple il a fait aussi, il est venu une fois sur RTL, il est venu une fois sur Europe 1… »
- David Pujadas : «  Vous avez vu, ce n’était pas non plus la révolution. »
- Jean-Michel Aphatie : «  Mais je suis d’accord ! Absolument ! Mais on voit bien que la communication, quand l’Elysée essaie de la construire, c’est toujours la même communication… C’est assez frappant de voir qu’il n’y pas ni d’imagination, ni d’autre confrontation, pas parce que Nicolas Sarkozy serait en péril, je ne crois pas du tout à l’agressivité possible vis-à-vis d’un chef de l’Etat. Le chef de l’Etat c’est compliqué à interviewer parce que, en tout, il règle et il donne le cap . C’est très compliqué à interviewer. »

Retenons ce moment de grâce où l’idée que l’on puisse trouver consternantes les interviews de Nicolas Sarkozy que les uns et les autres ont réalisées, sur RTL ou à la télévision, a bien failli faire un instant consensus… Dans la plus grande des confusions, on frôle alors une critique du principe même de ces interviews. Mais cela ne dure pas : David Pujadas et Michel Denisot reprennent la main :

- David Pujadas : «  Ce n’est pas une question d’agressivité, c’est une question de pertinence… »
- Michel Denisot : «  Absolument ! »
- Hervé Gattegno : «  Une agressivité au sens sportif du terme : il y a une bonne agressivité, du dynamisme dans la façon d’interroger. »
- Michel Denisot : «  Le journalisme c’est la pertinence, et l’impertinence, c’est les humoristes. On est d’accord ? »
- David Pujadas : «  Un peu. Enfin, il en faut parfois ! »


Résumons : le problème, dans sa version Aphatie, c’est qu’il n’y a pas de « simplicité dans la communication » du Président, et que c’est « toujours la même ». C’est-à-dire ? Peu importe ; en tout cas, le responsable, c’est « l’Elysée » qui « essaie de la construire ». Aux journalistes, reviendrait l’agressivité, mais pas trop, et la pertinence sans impertinence. On a bien entendu, dans la bouche d’Hervé Gattegno, le (gros) mot de « complaisance », mais heureusement personne ne l’a relevé ! Bref : le travail des journalistes – on le concédera volontiers – est « compliqué ».

En guise d’analyse de l’interview présidentielle, les invités du Grand Journal nous proposent finalement une sorte de jeu de rôles : le journaliste « élu » concède quelques erreurs mais défend son travail, le non « élu » (cette fois-là) reconnaît la difficulté de l’exercice, le commentateur inéligible, plus critique, cherche une manière de l’améliorer (selon, sans doute, les valeurs qu’il s’attribue). Le tout chassant hors-cadre du débat les présupposés de ce bavardage : la portée tenue pour incontestable de l’exercice lui-même, rendez-vous prétendument « incontournable » dont la présence des journalistes suffirait à garantir la forte teneur démocratique.

Olivier Poche
- Avec Ricar pour la vidéo

 
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Notes

[1David Pujadas l’interrogeait en effet en compagnie de Laurence Ferrari, Guy Lagache et Alain Duhamel, le 5 février 2009, dans « Face à la crise ».

[2Au nombre de quatre, pour un total de plus de sept minutes.

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