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Après Revel (de L’Express) : BHL (de partout) contre Taddeï

par Henri Maler,

BHL, membre du conseil de surveillance d’Arte, actionnaire et membre du Conseil de surveillance de Libération, a déposé sa candidature au poste (à créer) d’Administrateur général de la bienséance médiatique.

Sur son CV figure désormais le billet qu’il a pondu dans les colonnes du Point pour rappeler Frédéric Taddeï à la raison, comme s’était déjà employé à le faire Renaud Revel, quelques mois plus tôt. Deux solides références…

Si l’émission de Taddeï est discutable, c’est tout simplement parce qu’elle mérite d’être discutée. On peut lui reprocher un trop grand nombre d’invités à chaque émission, la composition de tel ou tel plateau, des thèmes dans l’air du temps, une connaissance très inégale par l’animateur des questions qu’il aborde, mais elle présente au moins trois qualités très rares :
- Les interlocuteurs ont le temps de terminer leur phrase ;
- L’animateur sait s’effacer devant ses invités et tenter de valoriser leur propos ;
- L’éventail des invités est assez large.

Que ces qualités élémentaires et minimales soient une exception en dit long sur toutes les autres émissions du genre. Or, parmi les grandes figures du journalisme et de l’intelligence, on n’en trouve guère qui songeraient à critiquer le petit cirque animé par Franz-Olivier Giesbert ou la soupe servie par Guillaume Durand (pour nous en tenir aux émissions qui se présentent comme « culturelles »). On ne sait jamais : ce sont des animateurs qui peuvent encore servir. En revanche, Frédéric Taddeï…

Ce qu’il aurait fallu dire, selon Renaud Revel

Frédéric Taddeï ne connaît pas son métier. Il ne sait pas qu’un animateur doit savoir réduire au silence ses invités quand ils ne disent pas ce qu’ils sont censés dire. Telle est du moins la leçon que lui infligeait Renaud Revel sur son blog. Petit rappel.

En septembre 2009, lors du dernier débat de l’émission de rentrée, Mathieu Kassovitz, est invité, en compagnie d’Hélène Cixous, Ismaël Kadaré et Marin Karmitz, à donner son avis sur l’intérêt du débat – foisonnant sur le net mais absent des médias traditionnels – à propos des attentats du 11 septembre 2001. Le cinéaste émet des doutes sur la version officielle, avant d’être repris par les trois autres présents.

Le lendemain matin, dans un billet intitulé « Kassowitz délire et Taddeï laisse dire », M. Revel s’indigne de l’ « l’étonnante diatribe révisionniste de Mathieu Kassovitz », et surtout, de l’attitude de l’animateur qui, non content d’« offrir une tribune » à ce « Faurisson du 11 septembre », a commis l’irréparable en l’ayant laissé parler : « J’ai bien regardé ces images et le regard studieux de Taddeï, dans lequel on ne lit, à aucun moment, ni surprise, ni étonnement, pas même l’ombre d’une interrogation […] J’aurai simplement voulu entendre à un moment Taddeï dire à Kassovitz : "Il faudrait peut-être arrêter le délire" ».

En tenant ces propos, foi de Renaud Revel, Frédéric Taddeï aurait honoré avec tact le rôle d’un animateur qui serait « celui qui est censé apporter la contradiction sur le plateau »…

… Mais pas toujours, comme avait dû le rappeler le même Renaud Revel, quelques jours plus tôt, à Mélissa Theuriau, après une interview pugnace de Brice Hortefeux, alors ministre de l’Intérieur, où la journaliste avait « franchi allègrement la ligne jaune ».

Dans un billet intitulé « Mélissa Theuriau se paye Brice Hortefeux : dérapage ? », M. Revel estimait alors que « cet entretien, uniquement à charge, manquait dans sa forme, à la fois de distance, de nuance, de mises en perspective, bref de l’indispensable objectivité que l’on est en droit d’attendre du premier journaliste venu […] » Et M. Revel de préciser : « […] en l’écoutant on voyait chez elle, au fil de ses questions, la volonté de dessiner, en creux, un état quasi policier dont elle s’employait à démolir les dérives, le tout au marteau pilon. Mettre en cause, comme elle l’a fait la ʺdéontologieʺ de certains policiers avait sans doute du sens, mais ses remarques, aussi fondées soient-elles, auraient eu bien plus de poids si elles avaient été étayées ». Bref, « un pamphlet anti-flic », comme on en voit malheureusement trop souvent à la télévision, et particulièrement sur M6.

N’allez pas croire qu’il aurait fallu « laisser dire » Hortefeux et « se payer » Kassovitz. Non, il aurait fallu les reprendre tous deux avec la même « indispensable objectivité » dont « le premier journaliste venu », c’est-à-dire Renaud Revel, est le juge objectif.

Ce qu’il ne fallait pas dire, (mais qui n’a pas été dit) selon BHL

« L’affaire peut sembler minuscule », nous prévient BHL dans son bloc notes du 1er juillet dernier. Et de fait, « dans le climat de décomposition ambiant », personne ne s’en était ému. Personne, sauf BHL qui veille, surveille, et réveille les consciences endormies.

« L’affaire » ? Quelle « affaire » ? Dans une interview qu’il a accordée à l’hebdomadaire Les Inrockuptibles, Frédéric Taddeï explique qu’en invitant Dieudonné à plusieurs reprise dans l’émission « Ce soir ou jamais », il a administré la preuve qu’il n’existait pas de « complot » contre le susdit et qu’il a été le seul à le faire. On peut ne pas être convaincu par l’argument et sa présentation, mais BHL a administré la preuve, et il a été le seul à le faire, que tout cela n’est pas « minuscule ». Voici comment, en quelques extraits qui ne dispensent pas de lire la version intégrale publiée sous le titre « La preuve par Taddeï ? » :

[...] On a bien lu. On se frotte les yeux, mais on a bien lu. Si les mots ont un sens, s’ils ont été relus et que l’animateur n’a, comme on peut le supposer, pas été piégé ni trahi, il est en train de nous dire, en quelques phrases, plusieurs choses.

1. La seule façon de lutter contre l’antisémitisme (c’est-à-dire, en l’espèce, contre une théorie du "complot juif" dont on sait, depuis Poliakov au moins, avec quelle efficacité et constance elle nourrit "la plus longue haine") est de donner la parole aux antisémites eux-mêmes […]

2. Ceux qui ne partagent pas cette analyse peuvent, dit en substance Taddeï, nous raconter ce qu’ils voudront [pour refuser d’inviter Dieudonné]. La vérité vraie, la seule […] c’est qu’ils sont, ce faisant, les agents plus ou moins occultes du fameux "complot" […]

3. Cette affaire de complot, l’idée qu’il existe donc un lobby pesant de tout son poids d’influence pour, sur ces sujets comme sur d’autres, définir, formater, imposer, une pensée unique n’est, dès lors, plus une chimère ou un fantasme mais une quasi-réalité puisque M. Taddeï est la "seule" preuve que ce complot "n’existe pas" […] Que se passerait-il si M. Taddeï n’était pas là ? […] Que deviendrions-nous si la télévision publique ne venait, dans sa très grande sagesse, de prolonger jusqu’en 2014 le bail de ce résistant ? […]

Conclusion du fabricant de phrases-postiches, qui, quelques mois après « l’affaire Botul », n’hésite pas à reprocher à Taddeï son « dilettantisme » : « […] nul ne s’est, à ma connaissance, et à ce jour, ému de ces propos […] Mais peut-être est-ce de l’intéressé lui-même que viendront le démenti, la mise au point ou, mieux, le complément d’analyse qu’espèrent tous ceux qui ne se résignent pas à voir le dilettantisme tenir lieu d’éthique, de politique et même de style. Attendons. »

L’attente n’a pas duré longtemps. Dans Le Point daté du 8 juillet, « Frédéric Taddeï répond à BHL » : « Dans le dernier numéro du Point, Bernard-Henri Lévy me consacre tout son « Bloc-notes », qu’il termine en attendant de ma part un démenti. M. Lévy est le seul à utiliser ce genre de procédé : écrire n’importe quoi et exiger ensuite qu’on le démente... Ceci n’est pas un démenti. C’est un droit de réponse à ses élucubrations. »

La suite de la réponse de Frédéric Taddeï mérite d’être reproduite intégralement :

Si je réponds que je suis « la preuve, la seule », c’est parce qu’on me demande pourquoi je suis le seul à inviter Dieudonné ! Dans son « Bloc-notes », le complot pour interdire Dieudonné à la télévision, dont je dis qu’il n’existe pas, est assimilé par M. Lévy à un « complot juif », puis au « complot juif mondial ». Pour lui, je me présenterais comme la seule preuve que le complot juif mondial n’existe pas, ce qui voudrait dire que, sans moi, il pourrait bien exister ! On croit rêver... Il n’a jamais été question de complot juif dans l’interview, ni d’un complot juif mondial. Bernard-Henri Lévy parle tout seul et me demande de démentir les propos qu’il a lui-même tenus. Si, pour lui, dire que quelque chose n’existe pas, c’est lui donner de la réalité, c’est Bernard-Henri Lévy qui a un problème avec la réalité, ce n’est pas moi. Et le voilà qui commet une de ces « confusions » dont il devient coutumier.

M. Lévy, tout en feignant de s’en réjouir, semble reprocher à la télévision publique d’avoir prolongé « jusqu’en 2014 le bail de ce résistant » (c’est moi, le résistant). Le hic, c’est qu’il a pêché cette info sur Twitter, sans vraiment lire, selon son habitude, car le Taddei dont « le bail » a été prolongé jusqu’en 2014, ce n’est pas moi, c’est Rodrigo Taddei, un milieu de terrain avec lequel il me confond, et France Télévisions n’a rien à voir là-dedans, il s’agit de l’AS Rome, un club de football ! Je n’ai signé aucun contrat de longue durée avec France 3. Le président de France Télévisions peut mettre fin à mes fonctions s’il le désire. Mais c’est de son ressort, pas du ressort de Bernard-Henri Lévy. Je croyais naïvement que M. Lévy voulait être le Sartre de son époque. Je me trompais. Il se contente d’un rôle moins ambitieux : agent de la circulation médiatique. Il siffle quand ça lui déplaît, agite son bâton, demande les papiers, fait souffler dans le ballon. Heureusement que nous vivons en démocratie, sinon il nous passerait à tabac !

La vérité de la philosophie de Kant, selon BHL, est consignée dans les secrets de sa vie sexuelle, révélée par Botul. La vérité de l’émission de Taddeï, selon BHL, est condensée dans une phrase lue de travers d’un entretien accordé aux Inrockuptibles et une information hors de propos recueillie sur Twitter.

Botul est de retour, mais flanqué cette fois d’Anastasie. Personnification de la censure, représentée avec des ciseaux, celle-ci doit son nom à Anastase 1er qui fut pape de 399 à 401 et fonda la censure chrétienne. On lui cherche un successeur pour la censure laïque. BHL, peut-être…

Henri Maler

 
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