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Agression et journalisme imaginaires à Aubervilliers

par Julien Salingue,

L’enseignant d’Aubervilliers qui avait prétendu avoir été victime, lundi 14 décembre au matin, d’une agression au cutter, a reconnu dans l’après-midi que celle-ci était imaginaire. Entre-temps, l’emballement médiatique qui a accompagné cette « information » a, de son côté, été bien réel. Une nouvelle démonstration d’un journalisme de meute qui, à la recherche du moindre événement susceptible de faire le « buzz », est prêt à reprendre la moindre information et à la monter en épingle, sans prendre la peine de la vérifier.

Unanimité

Chaînes d’information en continu, radio et sites d’informations étaient unanimes le matin du lundi 14 décembre : l’information à la « une » était l’agression d’un enseignant à Aubervilliers, par un inconnu se revendiquant de Daech.

Libération :



Le Monde :



Le Parisien  :



L’Obs :



BFM-TV :



I>Télé :



France Info :



Europe 1 :



Etc.

Des titres qui convergent dans l’ensemble sur deux points : un enseignant a été agressé ; son agresseur s’est revendiqué de Daech. Un rapide coup d’œil au contenu des articles, quand bien même ceux-ci sont parfois signés, indique que la plupart, sinon la totalité des « grands médias » ont repris, en les modifiant à peine, un information de TF1 et une dépêche AFP. D’où l’infinie variété des titres et des contenus ?


Certitudes

L’information de TF1 et la dépêche AFP elles-mêmes ont pour seule source les autorités (policières et judiciaires). Des sources primaires pas toujours mentionnées par les grands médias (notamment audiovisuels), lesquels ne s’encombrent pas, en outre, de conditionnels :

Le Monde :



L’Humanité :



Les Inrocks :



BFM-TV :



France 24 :



Slate :



Etc.

En résumé, les grands médias ont repris, sans vérification aucune, des dépêches reprenant les déclarations des autorités reprenant les déclarations de la « victime » [1].


Originalités

Mais comme on risquait de s’ennuyer, il a fallu meubler, et combler du vide… avec du rien.

Certains croient avoir plus d’informations que d’autres, à l’instar de L’Express, qui ose, à 13h, un nouvel « angle » :



Il faut dire que le site de TF1 avait mis la barre très haut un peu plus d’une heure plus tôt :



D’autres, sans doute après une enquête approfondie, apportaient les vraies réponses aux vraies questions.

20 Minutes :



Tandis que quelques-uns étaient en passe de résoudre l’affaire.

BFM-TV :

Slate :



Etc.

En résumé, des dizaines d’articles, de pseudo-reportages et d’interviews, qui oublient simplement un petit détail : personne ne sait rien de ce qui s’est réellement passé. Mais après tout, a-t-on besoin d’avoir des informations pour faire de l’information ?


***



Et soudain, vers 17h, tout s’écroule, comme nous l’apprend, exemple parmi d’autres, Le Monde :



À l’heure où cet article est écrit, aucun des « grands médias » cités n’a présenté – à moins que cela nous ait échappé – ses excuses. On a en revanche pu constater des rétropédalages pas toujours très discrets, conséquences probables de la précipitation des rédactions, plus promptes à dissimuler leur erreur qu’à la corriger.

Ainsi de Metronews, qui modifie les chapôs de ses anciens articles en y insérant des conditionnels :



De 20 Minutes, qui change son titre sans modifier son sous-titre :


Le site Arrêt sur images a repéré une autre bourde, signée Europe 1 : « Europe 1 a fait encore mieux, en changeant le titre de la brève, insérant un encadré et... laissant le reste tel quel. Ainsi, "l’instituteur reconnaît avoir inventé son agression", peut-on lire sur le site d’Europe 1, avant d’apprendre quelques lignes plus loin que "l’agression s’est déroulée avant l’arrivée des élèves, vers 7h30" » [2].

Et on pourra enfin, dans un autre style, relever le cas des Inrocks, qui découvrent l’usage du conditionnel…



… dont ils n’avaient pas connaissance le matin :



En résumé, et même si nous ne prétendons pas présenter ici un panorama exhaustif de cet emballement journalistique – a fortiori dans la mesure où nombres de sites ont modifié ou supprimé des articles, nous avons ici un nouvel exemple des conséquences désastreuses d’un journalisme de meute qui se jette sur la moindre « information » susceptible de faire le « buzz », notamment lorsqu’elle permet de désigner l’une des cibles récurrentes de la peur et de la haine, ici le « terrorisme islamique ». Et l’on peut s’estimer heureux que le fond de « l’affaire » ait été découvert aussi vite : cela nous a sans doute épargné quelques heures de débats et autres émissions spéciales pour déterminer s’il y avait eu des « failles » et quelles mesures il était urgent de prendre.

Aucune leçon ne semble avoir été tirée de certains précédents beaucoup plus graves, comme la fausse agression du RER D ou « l’affaire » du bagagiste de Roissy [3]. Informer, ce n’est pas se précipiter et reprendre sans avoir les moyens de les vérifier des informations de deuxième ou de troisième main, sans la moindre distance ni même précaution de langage. À moins de vouloir contribuer à entretenir une défiance toujours plus grande à l’égard des « grands médias » et de sacrifier la déontologie sur l’autel de la course au scoop et au clic.



Julien Salingue

 
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Notes

[1Et, un peu plus tard dans la matinée, citant un mystérieux « témoin travaillant à l’intérieur de l’école ».

[3Sur la fausse agression du RER D, voir notre rubrique et en particulier notre article de « conclusions provisoires » ; voir également notre article sur « Le bagagiste de Roissy ».

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