Observatoire des media

ACRIMED

Actualité des médias n°2 (février 2017)

par Benjamin Lagues, Jérémie Fabre,

Avec cet article, nous poursuivons notre nouvelle série d’information mensuelle sur l’actualité des médias [1].

I. Du côté des programmes et des informations

- L’émission « Le Grand Journal » finalement supprimée sur Canal+ - Confirmant les rumeurs qui couraient depuis plusieurs semaines, la direction de Canal+ a annoncé la suppression de l’émission « Le Grand Journal » à partir du 3 mars. Cette décision était attendue, au vu de chiffres d’audience catastrophiques : « Le Grand Journal » est passée de 2,3 millions de téléspectateurs en 2011 à seulement 124 000 aujourd’hui. Depuis la prise de contrôle exclusif de la chaîne par Vincent Bolloré et les conflits qu’ont engendré ses interventions directes (comme on a pu le voir lors de la longue grève d’automne 2016 à iTélé), Canal+ aurait perdu près de 550 000 abonnés.

- TF1 consacrera moins d’argent à l’information - Le chiffre d’affaires de TF1, la chaîne de Bouygues, baisse. Le groupe, composé également des chaînes LCI, HD1, TMC et NT1, n’est plus aussi rentable. En cause, entre autres : la baisse des tarifs d’emplacements publicitaires que vend TF1 aux entreprises, et ce malgré la nouvelle chasse au temps de cerveau disponible sur YouTube que mène TF1. Pour faire face, un plan social déguisé serait en cours de préparation, selon Télérama, qui décrit « des pressions amicales sur les salariés les plus âgés, incités à quitter l’entreprise moyennant des indemnités négociées au cas par cas ».

L’information fait aussi les frais de cette baisse des investissements, ce qui a provoqué une mobilisation des syndicats : l’intersyndicale CFTC-FO-CGT a déposé un préavis de grève fin octobre 2016, un fait assez rare pour le groupe TF1. La raison : « les modalités de la couverture de l’élection présidentielle américaine. La direction voulait envoyer sur place des équipes réduites à deux personnes – un rédacteur et un caméraman. Exit le preneur de son qui constituait traditionnellement le troisième pilier des équipes de reportage. Un casus belli pour la rédaction. » TF1 envisage aussi de raccourcir son JT de 20h ou y intégrer davantage de publicités en imposant une coupure publicitaire pendant son édition.

Enfin, une rumeur, toujours d’après Télérama, voudrait que Jean-Pierre Pernaut soit poussé vers la sortie. Pour le remplacer : Yves Calvi. Un changement de tête qui ne devrait pas trop bousculer la ligne du JT de 13h.

- Une vraie-fausse émission de « décryptage » en moins sur France 2 - Ce n’était jusqu’alors qu’une rumeur diffusée au cours du mois de janvier, mais c’est confirmé : France 2 a décidé d’arrêter son émission de décryptage de l’actualité « AcTualiTy ». Les audiences sont considérées comme trop basses. L’émission était produite par le groupe « Elephant & Cie », un groupe créé notamment par Emmanuel Chain, connu pour être le présentateur de l’émission « Capital » sur M6 mais moins connu comme chargé de communication du couple Sarkozy. Elle était animée par Thomas Thouroude, qui présentait jusqu’en 2015 le « Before du Grand Journal », une émission qui proposait un « tour d’actualité de la culture pop décalée » : un passif qui peut expliquer ce qu’écrivait Acrimed à propos de l’émission « AcTualiTy » : « “AcTualiTy” est un programme de divertissement parmi d’autres qui, sous couvert de “décryptage” , tombe dans des travers bien connus : dictature du “buzz” , peopolisation de la politique, indigeste mélange des genres. »

- Facebook et Google bricolent une prétendue lutte contre les « fake news » - Depuis l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis en novembre 2016, Google et Facebook étaient accusés de toutes parts de favoriser les « fake news », ces articles et vidéos contenant de « fausses informations » fabriquées et relayées dans le but d’orienter le vote des lecteurs. L’élection présidentielle française arrivant à grands pas, Google et Facebook ont décidé de mettre en place des solutions pour empêcher, ou au moins diminuer, l’apparition de « fausses informations » dans leurs outils (flux d’actualités sur Facebook et le moteur de recherche dédié à l’actualité « Google actu » pour Google).

D’après Arrêt sur images, ces solutions relèvent surtout d’un grand bricolage, réalisé de surcroît avec très peu de moyens. Concrètement, ce seront des étudiants en journalisme qui vérifieront si une information est « fausse » ou « vraie », en sollicitant des d’internautes : ceux-ci enverront un article quand ils auront un doute quant à sa véracité. Plusieurs médias français sont partenaires, dont l’AFP, France Télévisions, et Le Monde (et d’autres titres, de la PQR aux pure-players, les médias présents uniquement sur Internet).

L’initiative part d’une noble intention. Les journalistes doivent en effet avoir un rôle de vérification des informations qu’ils dénichent ou qu’ils reçoivent. À condition qu’ils se limitent seulement à ce rôle et ne se muent pas, comme c’est le cas pour l’outil Décodex du Monde, en tribunal des opinions acceptables.


II. Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

- Crise sur fond de licenciement pour motif douteux au Point - Dans un article (payant), Mediapart décrit une situation de crise à la rédaction de l’hebdomadaire Le Point. Selon Laurent Mauduit, les tensions provoquées par la direction du journal se cristallisent autour du licenciement pour faute grave d’Olivia Recasens, journaliste au Point depuis dix-sept ans. Dans une procédure de licenciement jugée irrégulière par les délégués syndicaux du journal, il est reproché à la journaliste d’avoir espionné la rédaction au profit de son mari, Christophe Labbé, ancien journaliste d’investigation au Point travaillant actuellement au Canard enchaîné.

-  iTélé change tout... pour ne rien changer - CNews et CNews matin, les nouveaux noms de la chaîne d’information en continu iTélé et du quotidien Direct matin, ont été officialisés le 27 février. Suite à la grève de l’automne dernier et au départ des trois quarts de la rédaction d’iTélé, la chaîne de Vincent Bolloré a été réorganisée de fond en comble avec notamment l’arrivée de Jean-Pierre Elkabbach et de Patrick Poivre-d’Arvor (le cas de Jean-Marc Morandini semble être mis en sommeil). La direction de CNews se donne trois ans pour retrouver l’équilibre financier, en limitant notamment les enquêtes de terrain, au profit des experts et éditorialistes en plateau…

- TF1 menace sérieusement de se retirer des box Internet - Les groupes de télévision TF1 et M6 négocient depuis des mois avec les fournisseurs d’accès à Internet les droits de diffusion passant par leurs box Internet. Actuellement payé une dizaine de millions d’euros, TF1 espère multiplier ce chiffre par dix et se montre plus offensif. La chaîne du groupe Bouygues menace désormais de se retirer unilatéralement des box internet, arguant que, d’après un sondage, « 64% des sondés changeraient d’opérateur » si TF1 n’était plus compris dans les offres Internet / télévision des fournisseurs d’accès. À suivre…

- L’américaine NBC News entre au capital d’Euronews - La chaîne paneuropéenne d’information en continu Euronews, déjà propriété à 53 % du milliardaire égyptien Naguib Sawiris, va céder 25 % de son capital au groupe américain NBC News, pour un montant estimé à 30 millions de dollars. Après avoir supprimé 35 postes en raison de ses déficits chroniques, Euronews devrait pouvoir bénéficier « d’un échange de contenu - notamment de scoops de NBC - mais aussi de l’expertise digitale de la chaîne américaine ».

- Procès contre Fun radio : la mesure de l’audience des radios en question - La radio musicale Fun radio, propriété de RTL Group, est accusée par cinq groupes (Lagardère Active, Les Indés Radio, NextRadioTV, NRJ Group et Skyrock) d’avoir manipulé ses audiences à la hausse, au détriment des recettes publicitaires de ses concurrentes. En cause, de nombreux appels des animateurs de Fun radio demandant à leurs auditeurs de déclarer écouter cette radio toute la journée aux sondages d’audience par téléphone. Ces derniers sont réalisés par l’entreprise Médiamétrie dont la plupart des grands médias sont actionnaires. D’après Le Canard enchaîné (22 février 2017), ce conflit cache une fronde plus générale contre le système de mesure de l’audience par Médiamétrie. Pour y répondre, cette dernière proposera un nouveau système automatisé au cours du mois de mars.

- Bolloré perd de nouveau son procès contre Bastamag - Nous avions relaté la poursuite-bâillon que le groupe Bolloré faisait subir à Bastamag pour un article qui dénonçait « les conditions catastrophiques des droits humains » dans ses plantations. Après avoir été débouté en première instance le 14 avril 2016 de sa plainte en diffamation, le groupe Bolloré avait fait appel. Le 9 février 2017, il a été de nouveau débouté par la Cour d’appel. Mais le marathon judiciaire continue pour Bastamag qui « fait également l’objet d’une seconde plainte en diffamation pour un court article publié en 2014 pour rendre compte d’une rencontre, à Paris, entre le groupe Bolloré et des représentants de communautés rurales concernées par la question de l’accaparement des terres. » À suivre...


III. Du côté des institutions

- Le CSA sommé de faire son travail par le Conseil d’État - Le 7 février, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), a été rappelé à l’ordre par le Conseil d’Etat. Il lui est reproché de ne pas avoir fait usage de son pouvoir de sanction contre Radio France, qui aurait diffusé illégalement de la publicité entre 2012 et 2014 malgré une mise en demeure du CSA en 2012. Ce dernier dispose pourtant d’un important pouvoir coercitif, allant des sanctions pécuniaires à la suspension ou même l’interdiction d’un programme. Contacté par Le Canard enchaîné (15 février 2017), le CSA explique que désormais, « cette décision fait jurisprudence », et que les auditeurs pourront le saisir plus efficacement en cas de manquement constaté de la part d’un média audiovisuel.

- Les députés préservent l’esprit de la loi de 1881 - Nous en parlions le mois dernier : une proposition de loi menaçait la liberté de la presse, protégée par la loi de 1881. Cette loi souhaitait prolonger « de trois mois à un an du délai de prescription de l’action publique et de l’action civile des infractions de presse de droit commun lorsqu’elles sont commises sur Internet ». Autrement dit, les journalistes travaillant uniquement sur Internet auraient été moins protégés, juridiquement, que les autres. Cette proposition a finalement été retirée du texte. La loi a été votée définitivement, à l’Assemblée nationale, le 16 février 2017.


Jérémie Fabre et Benjamin Lagues (avec Denis Souchon)

 
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Notes

[1Lire le n°1 de janvier 2017. La série précédente – « L’actualité des médias (2003-2010) » – avait été interrompue après son n°78.

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