Anecdotes et citations Ă l’appui, je dresse des journalistes un sombre portrait : de drĂ´les d’oiseaux, davantage pigeons que vautours, poules caquetantes Ă longueur de micro Ă qui l’on coupe les ailes, lorsqu’ils en ont, et qui pondent en batteries des infos - au bon diamètre, assez lisses pour l’audimat, consommables sans indigestion - dans le nid de leurs rĂ©dactions. Passons sur le constat, dĂ©jĂ Ă©tabli ailleurs.
En revanche, une question revient au fil des dĂ©bats : « Et alors, pour vous, oĂą est l’avenir ? OĂą est l’espĂ©rance ? » Je goĂ»te peu ce rĂ´le de pythie, annonciatrice d’apocalypse ou de petit soir, et n’esquisse donc une (brève) rĂ©ponse qu’Ă contrecĹ“ur. Il faut bien s’y coller, pourtant.
La contradiction est connue. D’un cĂ´tĂ©, les mĂ©dias dominants - France Inter, l’AFP, TF1, Le Monde, etc. - profitent de la concurrence entre candidats au titre et rĂ©clament toujours plus de diplĂ´mes : des maĂ®trise d’histoire, des DEA de lettres, des Sciences-Po avant tout. De l’autre, sont confiĂ©es aux entrants des besognes stĂ©riles : recopiage de dĂ©pĂŞches, micro-trottoir, flashes au format, « un travail dĂ©pourvu de crĂ©ativitĂ©, conformiste et totalement routinisĂ©, qui consiste par exemple Ă bâcler en quelques heures un reportage pour un sujet qui ne doit pas dĂ©passer 1’30 Ă l’antenne [1]. » Comme un matelas mental, les Ă©coles de journalisme - la plus prestigieuse, le CFJ en tout cas - s’efforcent d’amortir la chute : dĂ©sintellectualiser par avance, rĂ©pĂ©ter des exercices ineptes, forger de la rĂ©signation (si nĂ©cessaire), non pas Ă©lever mais abaisser. Tout cela, bien sĂ»r, dans un souci lĂ©gitime : que les aspirants, en partie sĂ©lectionnĂ©s pour leur conformisme, tombent de moins haut.
Ce sas Ă ajuster la main d’Ĺ“uvre n’efface pas le divorce - croissant : « L’Ă©cart entre la formation initiale et la destinĂ©e ordinaire des intellectuels laisse songeur. Tout ça pour ça ? Montaigne, Pascal, Kant, Einstein, pour quoi ? Shakespeare, DostoĂŻevski, Virginia Woolf, Colette, pour quoi ? Pour rĂ©diger la dernière rubrique ’consommation’ d’un magazine fĂ©minin oĂą l’on aligne les appareils qui musclent vraiment les abdominaux et la dernière marque de yaourt allĂ©gĂ© ? Essayer de redorer par quelques mots d’esprit des chroniques expirantes traitant du dernier ’phĂ©nomène de sociĂ©tĂ©’ ? [2] » Cet Ă©cartèlement engendre, chez les plus lucides ou les plus dominĂ©s, une souffrance sociale.
En gros, voilĂ une source d’espĂ©rance : Ă force de tirer, on peut rĂŞver que ça pète.
Sur ce (long) chemin vers une (improbable) aube nouvelle, les obstacles se multiplient Ă chaque pas.
MatĂ©riels, ou Ă©conomiques, d’abord : les mĂ©dias visent - et, se dĂ©boutonnant, leurs patrons l’affichent franco au CFJ - Ă obtenir une audience, qui sera revendue aux publicitaires, afin de satisfaire l’actionnaire avec « 10 Ă 15% de rentabilitĂ© ». Car « on vend du papier comme on vend des poireaux » (ou « des soft-drinks », ou « des yaourts » - la comparaison varie selon les supports, et garantit en consĂ©quence le « pluralisme »). Le pognon dictant sa loi, on imagine mal une rĂ©volte au nom d’une aspiration morale, ou de « valeurs » - autres que boursières : on connaĂ®t les maĂ®tres du jeu, dont les insoumis sont exclus, ou s’auto-excluent. Eux s’enfoncent dans la prĂ©caritĂ©. Ou renoncent de l’intĂ©rieur. Ou dĂ©sertent ce champ de bataille pour un autre gagne-pain.
Autres entraves, symboliques cette fois : les journalistes se regardent rarement, sinon jamais, en face. EntourĂ©s d’une aura indue, ils croient et prĂ©fèrent croire Ă cette image. Ils se parent d’une mythologie, semi-aventurier, simili-intellectuel, limite rebelle, hĂ©ritĂ©e de Camus et Kessel, quand ils ne sont - dans leur immense majoritĂ© - que les OS de l’info, petites mains interchangeables, et obĂ©issantes, dans cette industrie de la presse. Pourquoi se rĂ©volter, collectivement, alors qu’on se ment Ă soi-mĂŞme ? alors qu’on s’estime si haut ? Ici, mon livre [3] - après d’autres, plus scientifiques - prend son sens. Nous objectivons sa fonction, ses tâches rudimentaires. Nous observons leur mĂ©canique, qu’ils nommaient « libertĂ© ». Et naĂŻvement, comme l’enfant au roi d’Andersen, nous crions : « Le journaliste est nu ! » Dans l’espoir qu’il ira enfiler une petite laine.