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Messier, le retour : batailles médiatiques autour du vide

par William Salama, le 2 décembre 2002

A moins d’être en hibernation, personne en France n’aura échappé au retour médiatique de Jean-Marie Messier et de son livre « Mon vrai journal » chez Balland (éditeur indépendant). Le plan média de Messier est sous-tendu par un esprit de vengeance et certaines contraintes concurrentielles chronologiquement distillées dans une opération coup de poing concentrée entre le 12 et le 15 novembre avec exclusivité (bonnes feuilles ou interviews) pour cinq médias privilégiés, plus une conférence de presse pour certains. Et pour les privés de Messier, le rôle de commentateur.
Revue de détails des coups bas, exégèses psycho-vaseuses, règlements de comptes, mercantilisme douteux (Messier fait vendre du papier et les livres de confrères) suscité par un "plan média" qualifié de manière hypocrite par ses propres relayeurs de surexposition "orchestrée".

Les revanchards

Le Parisien (15 novembre), mauvais joueur, a beau jeu de rappeler de manière mesquine "qu’il a été le premier a annoncer la chute" de Messier, force est de reconnaître qu’il n’a pas été le bénéficiaire du scoop. C’est bien L’Express qui en avait la primeur... avant que Le Monde ne grille formidablement son confrère.

Dans son édition du 12 novembre, Le Monde consacre sa Une, un article critique, un rappel des procès en cours (belle amabilité) et surtout des extraits du livre en question. Ce faisant, le journal du soir grille la politesse à l’Express daté du 14 novembre, qui avait négocié avec Balland les bonnes feuilles de "Mon vrai journal" dont la sortie est prévu le lendemain.

Rififi chez les ploucs ... Accusé de voleur par l’éditeur et d’user des "méthodes dignes de tabloïds" (communiqué de presse de Balland), le quotidien se dédouane le lendemain par une brève laconique qui révèle que le livre est disponible depuis le 9 novembre, à la suite d’une « erreur de distribution », dans certaines librairies.

Le 15 novembre, en tous cas, Jean-Marie Messier n’a visiblement pas digéré cet article quand il déclare sur Europe 1 au micro de Jean-Pierre Elkabbach que "Le Monde a fait appel à un paparazzi". Lequel n’est autre que le journaliste-photographe Jean-Claude Elfassi qui bien que cosignant avec Christophe Jakubyszyn l’article n’a fait que lui apporté l’ouvrage tant convoité. Stratégies (22 novembre), l’hebdomadaire des professionnels de la communication, a contacté à ce sujet ce "mercenaire de l’info" en question qui avoue avoir reçu "une pige améliorée" de la part du Monde. Edwy Plenel croit utile de se défendre à nouveau, comme s’il avait été pris la main dans le sac "Le fait que nous disions avec Jean-Claude Elfassi montre bien que nous n’avions rien à cacher [...] il n’y a aucun enjeu financier dans cette affaire. Notre enjeu, à part d’être scoopique (sic) comme d’habitude, était de bien droit au plaidoyer de Jean-Marie Messier".

Tant de justifications sur cette vacherie faite à L’Express qui sabote le plan média de Messier laisse cependant perplexe, surtout quand Philippe Val rappelle dans Charlie Hebdo du 20 novembre que le quotidien " n’a guère d’intérêt à rappeler que la haine du patron du Monde, Jean-Marie Colombani, pour Jean-Marie Messier est liée au rachat de l’Express par le groupe Vivendi, alors que Le Monde convoitait ce titre" [1]. Une pierre deux coups.

L’autre salve hostile mais plus frontale vient des Échos du 14 novembre (son confrère de La Tribune est plus sobre) : titre éloquent "le grand air de la calomnie", édito bien envoyé "l’entreprise n’est pas un spectacle" et compte-rendu élogieux de deux livres qui sortent sur Messier. Nous en reparlerons.

Rappel utile : le groupe Pearson (concurrents de Vivendi sur l’activité médias et édition de manuels scolaire) Les Échos et le Financial Times, qui s’est évertué a saper consciencieusement le moral pauvre Messier du temps honni de son règne.

Les complices

Au premier chef, L’Express.
Regardez cette Une, Messier en gros plan a tellement l’air d’un enfant puni, qu’on a qu’une envie, c’est au mieux de le consoler, au pire de le molester encore. Cette pulsion se réveille à la lecture du portrait d’introduction reluisant que brosse Denis Jeambar "Revoici donc Messier, toujours debout, prêt à repartir de zéro, tel Giscard après sa défaite de 1981". Puis la douzaine de bonnes feuilles, qui ne sont plus exclusives depuis la vacherie du Monde, cannibalisent le journal.

Les autres médias complices du plan sont Le Point et Libération, paraissant le lendemain (15 novembre) ont droit à une interview. Pour la télévision, c’est France 2, qui reçoit au journal de 20 heures comme un chef d’état (rabattage de David Pujadas dès le vendredi précédent l’entretien, présence compassée d’Olivier Mazerolles) J2M, ému comme au premier jour, qui nous gratifie d’un lapsus révélateur quand il affirme "contribuer à l’apparence euh l’apparition de la vérité".

Grand seigneur ? (France Inter était en grève à l’époque) notons Europe 1 dans le plan média (groupe Lagardère qui possède le groupe Hachette, ancien éditeur de Messier, et qui vient d’acquérir Vivendi Publishing) ou plutôt Elkabbach que l’on trouve assez condescendant avec Messier.
Il faut dire qu’à ce moment là, la caravane de l’info est passée, et Jean-Marie face à Jean-Pierre donne l’impression de se répéter. La seule bonne nouvelle étant qu’il promet de « se taire » après la conférence de presse qui suit.

Remarquons au passage l’incongruité de faire une conférence de presse, à cette date, alors que tous les médias depuis une semaine font les choux gras de ce bouquin.

Les mercantiles

On aurait pu se féliciter, durant cette folle semaine, du silence de « certains ». Erreur...

Exception faite de L’Humanité, « certains » se laissent aller dès le lundi 20 novembre. C’est ce que l’on peut appeler la troisième vague du plan Messier : quand on ne peut pas éthiquement ou moralement faire d’article, on se paye un édito et l’on vend sa soupe.

Craignant de se faire épingler pour défaut de déontologie, Le Figaro s’est ainsi bien gardé de publier un compte-rendu dans ses colonnes du livre de Messier, et pour cause, il est cosigné par Yves Messarovitch, ponte du quotidien et "ami personnel" de J2M. Mais Le Figaro biaise en deux coups. D’une part en annonçant l’interview événement de l’ex-patron de Vivendi au 20 heures de France 2, le jeudi 14 novembre, ce qui peut passer, à la rigueur, pour de l’information objective sauf quand les références du livre sont intégralement citées. D’autre part, le lundi 18 novembre de façon plus vicieuse en donnant l’occasion à Gérard-Alain Slama, dans la rubrique Débats et Opinions, l’occasion de se livrer à un panégyrique qui vaut son pesant de cirage : "Dans un livre remarquablement conduit avec la collaboration d’Yves Messarovitch, un des journalistes économiques les plus compétents sur le sujet". Chef d’œuvre.

Le Nouvel Observateur procède de la même manière. Motus en première semaine, mais éditorial faiblard, du genre corvée, de François Reynaert la semaine suivante (21 novembre). Le plus succulent est, plus loin cet article de raccroc qui attire notre attention : « Ce que n’a pas écrit Messier ». En l’occurrence, ce que nous propose Dominique Nora c’est de lire un autre bouquin « Argent public, fortunes privées » mais ce qu’il "n’écrit" pas, c’est que son auteur est journaliste au Nouvel Obs : Olivier Tocser.
Ce livre qui s’ajoute à la liste de ceux des copains que toute la presse nous a offert le compte-rendu : ceux de Pierre Briançon (« Messier Story »), sur lequel Le Monde paraît bien péremptoire : « celui qui fera référence » (sic) et de William Manuel, de Reuters (« Le Maître des illusions »), et celui qu’annonce France-Soir (15 novembre) de Martine Orange du ... Monde, prévu pour 2003.
Messier, qui s’y connaît en référence culturelle, évoquait sur Europe 1 « l’univers impitoyable de Dallas qui n’est rien à coté de son expérience ».

Dallas est bien une fiction bien fade comparée à la bataille que se sont livrés les grands médias à l’occasion de la sortie de son pensum.

N.B. Sur le site de Pour Lire Pas Lu  : Jean Marie Messier et les médias ou QUAND LE PPA LÉCHAIT MESSIER

Notes

[1] Comme beaucoup d’éditorialistes prolixes, Val est un peu "léger" sur les faits. Les voici. En 1997, Vivendi, propriétaire du Point et de L’Express, entreprend de s’en débarrasser. Le Point tombera dans l’escarcelle de Pinault. Mais, alors que Le Monde et Dassault sont sur les rangs pour L’Express, Vivendi renonce à céder L’Express prenant prétexte d’un mouvement d’humeur de la rédaction à l’encontre du Monde (la rédaction de L’Express a voté en faveur de... Dassault). Six ans après, L’Express a été cédé à la Socpresse (Le Figaro) dont le deuxième actionnaire, après la famille Hersant, est désormais... Dassault. Voir notamment PLPL "Messier caressait Ramina...mais n’oubliait pas que le PDG du Monde est un fat" et " "Le Monde" réel ", enfin la version de Messier dans son livre "Mon vrai journal" (nov. 2002) ("bonnes feuilles" parues dans... "L’Express") (Note d’Acrimed, janvier 2003.)

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