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Les maîtres-tanceurs, entre le sceptre et le goupillon

par Henri Maler, le 17 mai 2000

Où l’on voit que des épisodes apparemment mineurs de la vie politique ou intellectuelle révèlent, plus que d’autres, quelques mécanismes de pouvoir.

Régis Debray (sa vie, son œuvre) offre une ample matière à désaccords. L’essai qu’il vient de publier - L’emprise, Débat/Gallimard, 145 pages - ne fait pas exception. On aurait pu rêver, cependant, d’une critique qui aurait extrait de cet ouvrage très discutable les idées les plus suggestives. Mais, pour mener le débat nécessaire, peut-être faut-il attendre que la foudre venue des hauteurs du journalisme ait cessé de frapper.

Car cette fois les seigneurs de la presse se sont surpassés. Décrètant l’importance de l’enjeu et, du même coup, leur mobilisation générale, ils ont pris sur eux de rédiger leurs réactions. Promotion banale ? Pas exactement. La quasi-totalité des compte-rendus, contrairement à ce que laisse croire ce terme, ne rendent aucun compte du livre qu’ ils suggèrent de mettre au pilon. En tout cas, on ne pourra pas dire que son existence a été passée sous silence. Une véritable contre-promotion : elle permettra aux notables de la presse d’expliquer que Régis Debray a largement eu le droit à la parole et d’affirmer, comme ils ne cessent de le faire, que les intellectuels " antimédiatiques ", comme ils disent, sont les plus médiatisés. La contre-publicité est encore de la publicité. Joli piège. Difficile de ne pas y tomber.

Mais la réception du livre de Régis Debray est intéressante à un autre titre. Que dit en substance cet essai ? L’exercice du pouvoir spirituel - essentiellement religieux - serait désormais passé des mains des prêtres à celles des journalistes : ceux-ci formeraient une nouvelle cléricature qui dispose notamment d’un pouvoir d’ex-communication. Les objections ne manquent pas, à commencer par celle-ci : les soutiers de l’information, dans une profession très diversifiée, sont-ils vraiment, comme le laisse entendre Régis Debray, les prêtres de base d’un nouveau clergé ? Il reste que la réception des essais qui les concernent par les éditorialistes qui trônent au sommet de cette profession permet parfois de procéder à une vérification quasi-exprimentale de la validité de ces essais. Qu’on en juge par ce bref passage en revue des réactions de quelques éditorialistes multicartes.

Bernard-Henri Lévy est, comme on le sait, " incontournable ". Dans Le Monde, il est tantôt " éditorialiste extérieur à la rédaction ", tantôt " directeur " de sa propre revue, tantôt critique littéraire dans Le Monde des Livres. Dans Le Point, il n’est jamais que l’auteur de son " Bloc-Notes " hebdomadaire. Au printemps 1999, il avait réussi, en trois articles, à exclure le peuple serbe de la communauté humaine (dont il se serait lui-même exclu), à chasser le Chevènement de nos têtes (parce qu’il n’aurait plus tout à fait la sienne) et à bannir Régis Debray de la communauté intellectuelle (parce que, jusque dans son style, il ne mériterait plus le statut d’écrivain). En l’an 2000, il poursuit sa noble entreprise : 15 lignes pour affirmer que " le livre est bâclé" et ne contribue pas au "vrai débat " sur la presse que BHL appelle de ses vœux. Sans doute parce qu’il ne cesse d’y contribuer...

Philippe Sollers - autre " éditorialiste extérieur à la rédaction " du Monde - s’est confié cette fois au Figaro. Une formule lui suffit pour prendre sa revanche sur un essayiste qui ne l’avait pas ménagé : " Je trouve comique qu’on prenne Debray au sérieux ". Quel débat !

Le Monde, quant à lui, en sa qualité de quotidien de référence, nous a offert une belle leçon de déontologie. Devenant ainsi une sorte de supplément occasionnel des pages " Horizon-Débats ", dédiées à des tribunes libres où Olivier Mongin intervient régulièrement, Le Monde des Livres a confié à ce dernier, en sa qualité de directeur d’Esprit, la lourde tâche professionnelle de dire tout le mal qu’il pense et dont on attendait qu’il le dise, de l’essai de Régis Debray. Libération ne pouvait pas être en reste. Jean-Michel Helvig s’est octoyé une page des Rebonds dont il est le grand arbitre pour dire, lui aussi, tout le mal qu’il convient du Livre qui ne mérite pas d’être lu.

Laurent Joffrin, Jacques Julliard et Jean Daniel éditorialisent - on le sait aussi - dans le même journal : Le Nouvel Observateur. Trois éditorialistes, trois exécutions symboliques. Laurent Joffrin - que l’on peut également retrouver sur France Inter (ou dans le rôle du remplaçant de Jacques Julliard sur LCI ) - a officié le premier : un article entier destiné à dénoncer un livre vide. Jacques Juillard - titulaire sur LCI (avec Claude Imbert du Point ) de la chaire des débats balisés d’avance, a pris la relève : " je n’insisterai guère ici sur le récent livre de Régis Debray, dont Laurent Joffrin a dit la semaine dernière tout ce qu’il fallait en dire ". Mais Julliard ne peut s’empêcher d’ y aller de son effort de compréhension : " Oublions vite cette méchante dissertation khâgneuse ". Ainsi, " tout ce qu’il faillait en dire ", ayant été dit deux fois, il appartenait à Jean Daniel de le redire. Ce qui fut fait, mais avec plus de nuance, dans le journal dont il est le directeur ...et dans Le Figaro.

A la notion de lynchage médiatique (dont on a dit qu’il avait été une victime), Debray oppose la notion d’ex-communication. Le clergé médiatique comme variante du Saint-Office ? Les analogies peuvent être trompeuses. Mais de l’analyse de Debray, notait Jean-François Kahn, " il serait assez amusant qu’elle se heurtât à une nouvelle vague de fulminations excommunicationnelles ". C’est fait.

Ce n’est pas forcément définitif : les évêques viennent de convier Jacques Gaillot à rejoindre leur communauté ; Jean Daniel invite la brebis égarée à rejoindre le troupeau. Le fera-t-elle ? Nous verrons bien. Mais l’on aurait tors de se désintéresser - sous prétexte qu’ils ne nous concernent pas - des jeux de pouvoirs qui, même entre dominants, font les délices de la domination. De toute domination...

Henri Maler

Références : Laurent Joffrin, " Un an après son pamphlet sur le Kosovo- Debray et les " curés " médiatiques ", Le Nouvel Observateur, 13-19 avril 2000 ; Jacques Juillard, " Messieurs les procureurs, bonsoir ", Le Nouvel Observateur, 20-26 avril 2000 ; Jean Daniel, " Avec le temps ", Le Nouvel Observateur, 27 avril-2 mai 2000 ; Bernard-Henri Lévy, " Le Bloc-notes ", Le Point, 21 avril 2000 ; Jean-Michel Helvig, " Régis Debray, martyr autoproclamé ", Libération, mardi 18 avril 2000 ; Jean-François Kahn, " La dictature des médias ", Marianne, n° 155, 10-16 avril 2000, p.14-18 ; Jean Daniel, Philippe Sollers, Le Figaro, 13 avril 2000.

Tribune libre, parue dans L’Humanité du 17 Mai 2000 sous le titre Les maîtres tanceurs (Version initiale) -

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