I. Une victime
Voici ce que l’on a pu lire sur page Facebook de l’humoriste :

Ainsi Jean Quatremer, dit Frère Jean des Bruxellois [1], est une victime. Une victime de la violence, mais pas n’importe laquelle : une violence « scripturale », qu’il eut Ă©tĂ© plus simple et plus modeste de dĂ©signer comme une violence « Ă©crite », si le plaignant Ă©tait quelconque. Une violence qui Ă©manerait de « l’extrĂŞme gauche et droite » – selon une Ă©lĂ©gante formule qui ressasse l’amalgame, dĂ©licat et nuancĂ©, que Jean Quatremer cuisine « Ă intervalles rĂ©guliers ». Une violence que, selon sa victime, l’article des Inrockuptibles « excuse » : alors que l’article « explique », non une « violence scripturale », mais une exaspĂ©ration comprĂ©hensible face Ă l’arrogance de Frère Jean et de quelques-uns de ses confrères. Une exaspĂ©ration dont il aurait Ă©tĂ© la victime « en essayant de rĂ©pondre avec humour Ă ces agitĂ©s du clavier ».
Humour ce selfie adressé, non à des méprisables agités, mais à de non moins méprisables manifestants ?

« Humour » mĂ©prisant et mĂ©prisable, Ă n’en pas douter.
Et, dans un sanglot, notre victime d’affirmer : « En bref, selon l’excellent confrère de cette gazette branchĂ©e, nous avons bien cherchĂ© ce qui nous arrive ». Rien de tel Ă©videmment dans l’article des Inrockuptibles qui prĂ©sente les Ă©changes d’amabilitĂ©s comme un « rituel mĂ©diatique » (ce qu’il n’est pas) : « une scène de théâtre sur laquelle les discussions ont pris l’allure d’une guerre de tranchĂ©es, oĂą chaque tweet est comme un missile lancĂ© Ă la gueule de l’adversaire Ă©crasĂ© mais tenace », un « jeu, aussi infantile qu’infâme ».
Et comme une victime comme Quatremer, du moins, selon Quatremer soi-mĂŞme, ne l’est jamais assez, celui-ci invente : « Le seul droit qui nous est reconnu par les Inrocks, c’est de disparaĂ®tre, nous les ennemis du peuple Ă la botte de Bruxelles ». Rien de tel, Ă©videmment. Mais Frère Jean cauchemarde dĂ©jĂ son exil en SibĂ©rie ou son enfermement Ă Guantanamo ! Et de sous-entendre que l’auteur des articles des Inrocks aurait pu excuser les attentats contre Charlie Hebdo, en ajoutant finement : « Il faut que je retrouve la chronique que ce journaliste a Ă©crite au lendemain des attentats de Charlie... »
Laissons Jean Quatremer Ă sa polĂ©mique contre Les Inrocks. En effet, aux « agitĂ©s du clavier » rĂ©pond un pensif de la plume d’oie. Et voici l’un des brillants rĂ©sultats de sa mĂ©ditation : des agitĂ©s, donc, « dont FrĂ©dĂ©ric Lordon, Acrimed et ArrĂŞts sur images sont les tĂŞtes de gondole qui lĂ©gitiment la haine », alors que Frère Jean est tout humour et tout amour.
Tout humour, comme on l’a vu. Et tout amour quand il accuse Daniel Schneidermann d’être un « rouge-brun » ou quand il caresse ainsi FrĂ©dĂ©ric Lordon :

Tout humour et tout amour, comme le montre également la collection de tweets que nous avons répertoriés en annexe pour ne pas heurter les internautes trop sensibles.
Mais ni amour ni humour quand Jean Quatremer englobe dans sa vindicte FrĂ©dĂ©ric Lordon, Acrimed et ArrĂŞts sur images en prĂ©tendant qu’ils lĂ©gitimeraient la haine qui prend pour cibles d’innocents mĂ©diacrates. Ainsi, quiconque conteste, arguments Ă l’appui, la « pensĂ©e Quatremer » et, en ce qui nous concerne, les pratiques du journalisme dont Frère Jean est le hĂ©raut, apporterait son concours non pas Ă l’hostilitĂ© critique, mais Ă la haine vengeresse que cette pensĂ©e et ces pratiques suscitent et que dĂ©cuple l’arrogance de notre victime.
Il fallait oser un tel « dĂ©ferlement de bĂŞtises » : Jean Quatremer a osĂ© !
II. Un tsunami
Sur son blog, Jean Quatremer transforme ce déferlement en tsunami.
Tout commence par un recueil de tweets. Il faut donner acte à Frère Jean, bien qu’il ne fasse pas la différence, que certains d’entre eux ne relèvent pas du persiflage, mais sont gratuitement insultants et, à l’évidence, condamnables quand ils comportent des menaces.
Mais quels sont, en général, les auteurs de ces persiflages et invectives ? Réponse en deux tweets :

Ainsi Jean Quatremer consacre un long billet de son blog Ă « 300 zozos » dont une « sĂ©rie de faux nez » (pour parler comme nos deux Ă©minents journalistes), parce que certains d’entre eux sont les auteurs de tweets outranciers !
Quelle aubaine pour notre martyr de la vérité qui tient là un prétexte pour esquiver toute confrontation avec des arguments de fond et pour tenter de jeter le discrédit, à grands renforts d’amalgames, de mensonges et de calomnies, sur toutes celles et tous ceux qui osent le critiquer.
– Jean Quatremer amalgame ! Il tire parti d’une « hystĂ©risation » Ă laquelle il contribue en rabattant sur ces tweets vengeurs toutes les critiques qui lui sont adressĂ©es pour les rĂ©duire en cendres. Et Frère Jean des Amalgames s’en donne Ă cĹ“ur joie. Dans ce long plaidoyer pro domo, le très scrupuleux ami de l’exactitude, pour dĂ©fendre ses prises de positions sur la Grèce, caricature et mĂ©lange invectives et arguments et transforme en bouillie, sans jamais mentionner la moindre source, tous les arguments qui lui sont opposĂ©s. Ă€ quoi, le très affable ami des distinctions ajoute, pour pimenter cette ratatouille, une pincĂ©e d’équivalence entre MĂ©lenchon et Le Pen. Une pincĂ©e seulement, Ă peine plus discrète que ses insinuations rĂ©currentes d’une identitĂ© des « extrĂŞmes » :

Un amalgame « insultant », comme le relève Ă juste titre, mais seulement quand il doit le subir, un dĂ©mocrate patentĂ© :

– Jean Quatremer ment ! « Aucun de mes articles, aucune de mes notes de blog n’est jamais citĂ© », dit-il, confondant allègrement des tweets de 140 signes et des articles. Il est vrai qu’Acrimed – coupable lĂ©gèretĂ© ! –, dans la rubrique « Mauvaise Grèce » n’a publiĂ© que deux analyses exclusivement consacrĂ©es Ă Frère Jean des VanitĂ©s : « Sur Arte, Jean Quatremer psychanalyse la Grèce » et « La Grèce vue par LibĂ©ration : la ligne Bruxelles-Quatremer ne fait pas l’unanimitĂ© ». Jean Quatremer ment et il le sait, puisqu’il se promettait de « rĂ©pondre pièce par pièce » Ă ces deux articles dans le droit de rĂ©ponse que nous lui avions proposĂ©. L’échange de tweets que nous avons eu avec lui Ă ce sujet 6 juillet est tellement grivois que nous le reproduisons en annexe (avant ses dĂ©clarations d’humour et d’amour). Jean Quatremer ne nous a malheureusement pas donnĂ© de nouvelles depuis... Il est vrai qu’il est plus facile d’amalgamer toutes les critiques, des plus argumentĂ©es aux plus stupides, pour Ă©viter de devoir rĂ©pondre aux premières…
– Jean Quatremer calomnie ! Mentionnant Ă contresens et non sans vanitĂ©, un article de FrĂ©dĂ©ric Lordon [2], il ajoute : « Cette volontĂ© d’éradiquer, au sens propres (sic), des journalistes qui seraient l’incarnation du libĂ©ralisme honnie, on la retrouve aussi sur des sites spĂ©cialisĂ©s dans la "critique" des mĂ©dias comme Acrimed ou ArrĂŞt sur Images […] ». Nous mettons Frère Jean des Calomnies au dĂ©fi de trouver dans nos articles depuis 1996 un seul appel Ă rĂ©duire au silence ou Ă censurer un quelconque journaliste. Notre critique (sans guillemets) du pluralisme anĂ©miĂ© rend nul (au sens propre et sans « s ») le procès (provisoirement sans qualificatif) selon lequel « il s’agit de l’interdire, de dĂ©courager l’expression d’opinions divergentes, de mettre en place, par la violence des mots, une police de la pensĂ©e ». En revanche, une telle « police de la pensĂ©e » recrute notamment au sein de la mĂ©diacratie.
– Jean Quatremer sait (1) ! Il sait que « des gens (…) plaquent sur un pays qu’ils ne connaissent pas leurs a priori idĂ©ologiques. » Et nous savons que la gauche libĂ©rale dont il se rĂ©clame (Ă bon droit) est dĂ©nuĂ©e de tout « a priori idĂ©ologique » ! Il sait que « tout le monde a un avis sur le sujet, sans doute pour y avoir passĂ© 15 jours de vacances ». Ce qui, Ă ses yeux, ne donne aucune lĂ©gitimitĂ© pour parler de la situation du pays. Sauf que son altesse a elle-mĂŞme cĂ©dĂ©, par le passĂ©, Ă l’enthousiasme des vacances pour dĂ©livrer une « analyse » sur la Grèce...

– Jean Quatremer sait (2) ! Il sait que seuls ses pairs, quand ils partagent ses analyses, sont dignes de dĂ©battre avec lui. Grâce Ă Internet, dit-il, « poser une question, partager une rĂ©flexion avec un philosophe, un physicien, un politique est devenu possible. Mais cette proximitĂ© nouvelle et bienvenue ne veut pas dire que toute parole se vaut. Ainsi, un journaliste, lorsqu’il Ă©crit un article, publie une note de blog ou tweete, fait son mĂ©tier. Il donne de l’information ou fait une analyse basĂ©e sur une connaissance intime d’un sujet. Il a recueilli des faits, rencontrĂ© des acteurs et livre son travail au public. Ceux qui le prennent Ă partie en vocifĂ©rant le font avec leur sentiment et leur passion, sans fait Ă leur disposition ».
On notera avec intérêt que chaque tweet de Jean Quatremer témoigne de son excellence journalistique. On relèvera plus sérieusement que, selon Frère Jean des Sommités, si on le prend au mot, chaque journaliste fait preuve d’excellence journalistique, et donc que tous les journalistes sont au-dessus de toute critique. Le commun des citoyens peut poser des questions et partager des réflexions : c’est tout ! Car son savoir n’égalera jamais, selon l’un des meilleurs d’entre eux, celui des journalistes, tous excellents et à tous égards.
Certes, tous les points de vue n’ont pas une Ă©gale densitĂ©, mais, « vocifĂ©rations » mises Ă part, la plupart d’entre eux ont une Ă©gale dignitĂ© : Ă ce titre, ils se valent presque tous. Et l’opinion d’un journaliste ne vaut pas mieux que n’importe quelle autre : telle est la dure loi du dĂ©bat dĂ©mocratique, n’en dĂ©plaise Ă notre martyr de la vĂ©ritĂ© – cette vĂ©ritĂ© dont il serait le dĂ©tenteur en compagnie de tous ceux qui, comme lui, dĂ©crètent que les faits coĂŻncident avec les interprĂ©tations partiales qu’ils en donnent.
Quoi qu’en dise notre prétendu détenteur du monopole de la compétence, un journaliste n’est pas propriétaire des faits dont il rend compte et que d’autres faits peuvent compléter. Ces faits sont mis à la disposition (par des journalistes, mais pas seulement) de toutes celles et de tous ceux qui veulent s’en emparer pour se faire une opinion et, le cas échéant pour la faire connaître. L’excellent journaliste n’a donc pas le monopole d’analyses que d’autres analyses peuvent contester. C’est cette prétention exorbitante à l’analyse exclusive, plus que cette analyse elle-même, qu’Acrimed met en question.
Mais qu’importe, finalement, Jean Quatremer ?
III. Un symptĂ´me
Ne lui en déplaise, Frère Jean est avant tout un symptôme. Ce n’est pas sa personne qui est en cause, mais ce qu’il écrit et ce qu’il personnifie : un journalisme dont il n’est que l’une des incarnations et la fonction que ce journalisme remplit.
Dominants dominĂ©s par leur propre domination [3], les nouveaux chiens de garde – car c’est d’eux qu’il s’agit – sont aveugles Ă la violence sourde qu’ils exercent quand, Ă plusieurs voix mais Ă sens unique, ils mènent dans les principaux mĂ©dias des croisades qui renvoient Ă l’enfer du « populisme », du « complotisme », de « l’antisĂ©mitisme », du « totalitarisme » (tout Ă la fois ou sĂ©parĂ©ment), mais aussi des passions basses et des haines recuites, les citoyens rĂ©fractaires Ă ces chefs d’œuvre de pĂ©dagogie. Jean Quatremer n’est que l’un d’entre eux.
Cette violence sourde n’est que l’auxiliaire de dominations économiques, sociales et politiques. Mais elle n’en est pas moins une violence qui suscite une légitime défense dont toutes les modalités ne sont pas également estimables. À la différence des insultes, mais aussi des amalgames, mensonges et calomnies (coucou, Frère Jean !), la virulence polémique peut ne pas altérer le contenu… et n’interdit pas de rêver.
Partageons donc un rĂŞve (ce qui dans un article consacrĂ© Ă Jean Quatremer est, il faut en convenir, particulièrement difficile) : le rĂŞve d’un journalisme qui n’écraserait pas les enquĂŞtes sous les commentaires et ne minerait pas la prĂ©sentation des faits par des interprĂ©tations partiales. Ce journalisme prĂ©senterait ses propres « analyses » pour ce qu’elles sont : des parti-pris. Il exposerait le plus sobrement possible, dans toute controverse, la diversitĂ© de positions en prĂ©sence et ferait entendre lui-mĂŞme la polyphonie des arguments, au lieu d’en confier une maigre diversitĂ© Ă des tribunes libres. Informer, c’est aussi cela.
Les nouveaux chiens de garde cesseraient alors d’aboyer leur « pĂ©dagogie » : celle-lĂ mĂŞme qui interdit que le rĂŞve d’une information effectivement pluraliste devienne rĂ©alitĂ©.
Henri Maler (rédacteur d’insultes) et Julien Salingue (collectionneur de tweets)
Annexes
1. Jean Quatremer a réponse à tout
PrĂ©cision prĂ©alable : Jean Quatremer ayant « bloquĂ© » le compte d’Acrimed, c’est celui de Julien Salingue qui nous a permis de « converser » avec son Ă©minence le 6 juillet dernier.
[Dernière minute (27 juillet, 13h) : Après @acrimed_info et @Hmaler, le grand démocrate @quatremer vient de bloquer @juliensalingue. La lutte contre la haine continue !]
Acte 1

Acte 2

2. Jean Quatremer est tout amour et tout humour
Jean Quatremer, comme il aime à le répéter, n’insulte jamais, lui, ses interlocuteurs :

Il se contente de manier l’humour, comme le prouvent ces quelques captures d’écran :





Jamais d’insulte.