Les "manifestations de joie"
– "Union sacrée" : Sous ce titre, Pierre Marcelle, dans Libération (13-09-2201, p. 35), relève fort justement :
" Dans les images diffusĂ©es en boucle sur toutes les tĂ©lĂ©s, l’islam s’incarna tout au long de la nuit de mardi dans les " manifestations " de quelques Palestiniens, Ă Naplouse, JĂ©rusalem et au Liban-Sud, oĂą l’on remarqua surtout que ce que les perroquets imbĂ©ciles de la tĂ©lĂ© qualifiaient d’ " explosions de joie " ne nous fut restituĂ© qu’en plans brefs et serrĂ©s, sur lesquels on ne dĂ©nombra jamais plus d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles certaines qui sous trois kalachnikovs brandies vers Allah, traversaient le champ avec un ostentatoire souci de s’en dĂ©marquer. " .
Et Pierre Marcelle de conclure :
" face à une opinion vite susceptible de faire de tous les " Arabes " (terme générique) de potentiels terroristes, dire et redire non ".
– Le Monde, Ă son tour, sous-titre ainsi un article intitulĂ© "Les responsables palestiniens s’efforcent de montrer leur solidaritĂ©" (Le Monde du 14-09, p. 5) :
"L’ampleur des manifestations de joie a Ă©tĂ© exagĂ©rĂ©e", et reconnaĂ®t que "les images de la tĂ©lĂ©vision ont sans aucun doute donnĂ© Ă l’Ă©vĂ©nement une dimension disproportionnĂ©e". Non sans prĂ©ciser que" la plupart des personnes rencontrĂ©es se rĂ©jouissaient sans vergogne de cette AmĂ©rique plongĂ©e dans le malheur".
Pas un mot ici sur la Palestine plongée dans le malheur : ce sera pour un autre article...
– TF1 a moins de scrupules. Le 14 septembre vers 21 heures, la chaĂ®ne rediffuse ces images, sans prĂ©ciser ni Ă quelle date elles ont Ă©tĂ© prises, ni dans quelles circonstances. Mais c’est pour expliquer que les dirigeants palestiniens s’emploient ... Ă les minimiser. Il faut attendre le journal de 13 heures, le samedi 15 septembre pour entendre Isabelle Marque parler, au dĂ©tour d’une phrase de "manifestations de joie, mĂŞme extrĂŞmement limitĂ©es".
– Sur France 2, en revanche, l’Ă©mission du mĂ©diateur du 15-09 donne Ă Charles Enderlin (correspondant Ă JĂ©rusalem) est l’occasion de prĂ©ciser - mieux vaut tard que jamais - que ces images ont Ă©tĂ© tournĂ©es par des agences de presse et qu’il faut "relativiser" l’importance de ces manifestations : quelques dizaines de Palestiniens Ă JĂ©rusalem-Est et 2000 Ă 4000 Ă Naplouse. Pierre Thuillier prĂ©tend alors que ces images ont Ă©tĂ© diffusĂ©es en prenant du recul : cela ne nous avait pas frappĂ©. En tout cas, la profondeur du "sentiment antiamĂ©ricain et antiisraĂ©lien" - pour parler comme Charles Enderlin - nous sera expliquĂ© une prochaine fois. Sans doute pour ne pas risquer de confondre explication et justification…
(Première publication : 13 et 15-09-2001)
Si certains responsables et journalistes de tĂ©lĂ©vision reconnaissent , après coup et partiellement, un dĂ©faut de prudence et d’explication, ils se rassurent Ă bon compte., en prĂ©tendant qu’ils ont très vite rĂ©tabli la vĂ©ritĂ©, l’Ă©quilibre et la complexitĂ©. Imperturbable, en revanche, Catherine Nayl (TF1) - flagrant dĂ©lit de mensonge - dĂ©clare : "Nos correspondants ont montrĂ© que la rĂ©alitĂ© Ă©tait plus complexe que ces quelques scènes". Quand ? Après combien de diffusions complaisantes ? [Source : TĂ©lĂ©rama du 22 au 29 septembre, p. 94 et 95.]
Première publication : 05-10-2001)
Ethnocentrisme
La plupart des mĂ©dias font preuve, en ces circonstances, d’un ethnocentrisme quasi-spontanĂ© et totalement irresponsable.
Les sentiments collectifs des peuples - de tous les peuples - sont les produits des expĂ©riences historiques qu’ils ont vĂ©cues. L’Ă©motion, quand elle gagne de larges secteurs de la population europĂ©enne, n’est pas a priori marquĂ© du sceau d’une rationalitĂ© dont l’Occident aurait le monopole face Ă la dĂ©raison, que l’on qualifiera, indiffĂ©remment, d’arabe ou de musulmane.
Comment s’Ă©tonner que la sympathie spontanĂ©e avec les victimes amĂ©ricaines puisse faire dĂ©faut ou manquer de chaleur, quand on connaĂ®t les expĂ©riences que certains peuples ont faites de la puissance amĂ©ricaine ? A-t-on le droit de montrer, voire de stigmatiser, des rĂ©actions - de l’indiffĂ©rence Ă la haine -sans rien dire de leurs mobiles ? Pourquoi le devoir d’information tourne-t-il court quand il s’agit, non de justifier, mais de comprendre ?
Quels sentiments entretient-on - Ă moins que l’on ne vise Ă les susciter - quand on diffuse des propos ou que l’on exhibe des images qui tĂ©moigneraient des rĂ©actions des foules du Moyen-Orient et d’AmĂ©rique Latine, sans dire un mot des violences ouvertes ou cachĂ©es qu’elles ont eu Ă subir, venant d’une superpuissance, dont le moins que l’on puisse dire, est que la politique Ă©trangère n’est pas guidĂ©e par la compassion ?
Pourquoi toutes ces questions - que certains journalistes se posent - sont-elles éludées ? De quelle indépendance le journalisme dominant osera-t-il encore se prévaloir ?
(Première publication : 17-09-2001)
– Ainsi dans Libération du 15-16 septembre 2001.
Le monde entier en une double page, mais dĂ©vorĂ©e aux deux tiers par des photos et des titres. Un premier titre dit, Ă peu près, le contenu de l’article : "L’hommage rendu d’un bout Ă l’autre de la planète a mis au jour les nouveaux clivages politico-culturels". Un second titre prĂ©tend nous Ă©clairer sur le sens du prĂ©cĂ©dent : "SolidaritĂ© occidentale, schizophrĂ©nie musulmane, indiffĂ©rence latino-amĂ©ricaine".
Vous avez bien lu : schizophrénie musulmane
(Première publication : 16-09-2001- sous le titre "Schizophrénie musulmane" )
– Ou encore, sous la plume de Laurent Joffrin, dans Le Nouvel Observateur du 20-26 septembre (page 89).
"Le regard d’en face" : sous ce titre qui oppose une fois encore "nous" et les "autres", Laurent Joffrin, nous propose de partager, son grand effort de comprĂ©hension :
"Et si l’on essayait - un instant - de dĂ©centrer nos consciences occidentales ? Et si l’on s’efforçait, mĂŞme maladroitement de comprendre un tant soi peu l’Ă©tat d’esprit d’un habitant du Caire, d’Alger ou d’Islamabad ?".
La bonne idĂ©e ! Mais pourquoi faut-il en limiter l’usage Ă "un instant" ? Pourquoi nous inviter Ă une "empathie provisoire", et seulement provisoire ? Et d’ailleurs pourquoi cette invitation ?
Joffrin répond : "Pour juger des représailles nécessaires"…
OĂą l’on voit que l’objectif immĂ©diatement militaire risque fort de censurer la noble intention "provisoire"…
C’est qu’il s’agit, pour Laurent Joffrin, de nous expliquer d’abord pourquoi le terme de "croisade" Ă©tait mal choisi, "non que le prĂ©sident ait mĂ©taphoriquement tort".
Mais voilĂ : "L’ennui, c’est que le mot a un autre sens : la mobilisation de tous les chĂ©tiens contre l"islam impie".
Il y a donc eu erreur sur la métaphore…
Suivent alors les rĂ©sultats de l’"empathie provisoire" : laissons au lecteur le soin de les apprĂ©cier. Reste la conclusion :
"quand il s’agira de mettre en marche les forces armĂ©e de la dĂ©mocratie, animĂ©es d’un juste courroux, on devra, malgrĂ© tout, se livrer Ă une introspection. Un examen de bonne conscience… ".
L’introspection nĂ©cessaire Ă la bonne marche des "armĂ©es de la dĂ©mocratie" occidentale.
(Première publication : 20-09-2001)
Islamologie
Sur les chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision - la presse Ă©crite est souvent plus prudente -, la langue automatique employĂ©e par nombre de journalistes, quand elle ne procède pas directement Ă l’amalgame entre Islam, Islamisme et terrorisme, se contente de le suggĂ©rer.
Ainsi, le " monde arabe " - tout aussi peu unifiĂ© que d’autres " mondes " - se confond avec le " monde musulman ", au sein de laquelle s’agite une " nĂ©buleuse terroriste ", quand ce n’est pas une " nĂ©buleuse islamique " (Sur France 3, le 11-09).
Une fois constituĂ©s ce " monde " et cette " nĂ©buleuse " - ces images de l’autre destinĂ©es Ă constituer un " nous autres " et Ă faire peur -, les distinctions deviennent secondaires. Quelques journalistes les mentionnent ou, de prĂ©fĂ©rence, se dĂ©faussent sur quelques spĂ©cialistes ou responsables politiques (Lionel Jospin, dans sa dĂ©claration du mercredi 12 septembre) pour qu’ils assurent ce service minimum.
Les jours suivants, ce "service" sera renforcé par de multiples reportages sur les réactions de français musulmans.
C’est Ă eux de dĂ©mentir !
(Première publication : 13 et 15-09 2001- sous le titre " Autocritique de l’amalgame ?")
Mais après que Georges Bush se soit rendu dans une mosquĂ©e pour dĂ©clarer - Ă l’intention (pour des motifs politiques comprĂ©hensibles) de l’"opinion" des pays dont la majoritĂ© de la population est de confession musulmane, au moins autant qu’Ă l’intention de ses concitoyens - que "l’islam, c’est la paix", les reportages sur la tolĂ©rance islamique se sont multipliĂ©s sur les chaĂ®nes de tĂ©lĂ©. Une relation de cause Ă effet ?
(Première publication : 19-09-2001)
Subtilités figaresques
Le 13-09-2001, dans Le Figaro, Michel Schifres éditorialise :
" Notre solidarité, notre soutien, notre compassion vont au peuple américain, lui qui nous a rendu notre liberté et qui appartient à notre civilisation "(je souligne).
Va pour la guerre des civilisations ?
Mais Schifres s’interroge :
" Comment avons-nous pu oublier que les idées de martyr et de cause demeurent le mirage des peuples désespérés et des religions expansionnistes, nous qui sommes également héritiers du sacrifice et de la barbarie " ?
HĂ©ritiers de cela, et de bien d’autres choses...
Pourtant, que l’on ne s’y trompe pas :
" Il ne s’agit pas de battre, une nouvelle fois sa coulpe et de faire entendre le long sanglot de l’homme blanc (...) ".
Ouf !
– Le 13-09-2001, Le Figaro interroge Pascal Bruckner : " Comment prendre la mesure d’un tel Ă©vĂ©nement ? ".
Pascal Bruckner rĂ©pond en substance que les politiques n’ont pas assez prĂŞtĂ© attention au cinĂ©ma amĂ©ricain, au " prophĂ©ties d’Hollywood ", comme titre l’article pour rĂ©sumer son propos. Pascal Bruckner a pris la mesure...
D’ailleurs, " le monde musulman est un monde Ă part (...) Nous prisons la vie individuelle, alors que dans les franges radicales du monde musulman la vie personnelle ne vaut rien. Puisqu’on promet aux martyrs soixante vierges et une Ă©ternitĂ© d’orgasmes. Or il faut bien souligner que c’est un rĂŞve de frustrĂ©s, je dirai mĂŞme d’abrutis "
(Première publication : 13-09-2001)
– Max Clos, dans Le Figaro du 14-09-2001, s’interroge : "Faut-il condamner l’Islam ?".
Et répond :
"Des voix s’Ă©lèvent un peu partout, y compris en France, pour condamner par avance une "attitude manichĂ©enne" qui condamnerait en bloc l’Islam. Le terrorisme islamiste ne serait, selon ces voix, qu’une dĂ©viation ne concernant qu’une petite minoritĂ© de musulmans, ne justifiant en rien une rĂ©action militaire brutale. On rĂ©pondra que que le manichĂ©isme peut certes conduire Ă des excès et des injustices.
Mais comment ignorer que les criminels qui ont frapprĂ© le coeur des Etats-Unis, ceux qui Ă©gorgent en AlgĂ©rie ou qui oppriment les femmes en Afghanistan, le font au nom d’Allah".
Donc ?
(Première publication : 14-09-2001- Sous le titre "Eloge du "manichéisme", par Max Clos)
– Deux semaines après les attentats aux États-Unis, Max Clos, dans son " Bloc-notes", publié dans Le Figaro du 28 septembre, laisse libre cours à son délire.
"[…] Depuis les attentats du 11 septembre, la communautĂ© musulmane se dĂ©clare victime de manifestations d’hostilitĂ©. Question : qui est victime, les croyants ou les 7000 morts de New York et de Washington ? Qui est persĂ©cutĂ© dans les banlieues Ă risque, les " jeunes " ou bien les enseignants agressĂ©s, les policiers attaquĂ©s, les conducteurs de bus caillassĂ©s, les pompiers harcelĂ©s ? Mercredi, s’est ouvert devant la cour d’assises de Versailles le procès du policier Pascal Hiblot, accusĂ© d’avoir tuĂ© en 1991, Ă Mantes-la-Jolie, un jeune AlgĂ©rien conduisant un vĂ©hicule volĂ© au cours d’un " rodĂ©o " après qu’il eĂ»t renversĂ© et mortellement blessĂ© une femme policier. Une manifestation est organisĂ©e devant le tribunal. Les " jeunes " rĂ©clament la " justice ", c’est-Ă -dire une lourde condamnation pour le policier. SchĂ©ma classique. Mais ils n’en restent pas lĂ . L’affaire dĂ©gĂ©nère en dĂ©monstration pro-islamique, au cours de laquelle on acclame les chefs des pays arabes et l’on conspue les AmĂ©ricains. Islam pacifique ? Une " guerre sainte " a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e Ă l’Occident. Nous sommes en danger, en situation de lĂ©gitime dĂ©fense, et l’ennemi est identifiĂ©. Le choix est entre se battre ou se laisser Ă©gorger comme des moutons bĂŞlants."
Quelques heures après la publication de cet article, le policier Hiblot, qui avait tirĂ© dans le dos de la victime, Ă©tait acquittĂ© par la cour d’assises de Versailles. Pour une fois, les policiers n’auront pas Ă©tĂ© "persĂ©cutĂ©s " au profit des " jeunes ".
(Première publication : 03-10-200, sous le titre "L’ennemi musulman, par Marx Clos "- Avec PLPL)
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Puisque nous sommes tous américains (3)
Haro sur l’ennemi intĂ©rieur : l’"antimondialisme"