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Puisque nous sommes tous américains (3)

"Nous" et "Les Autres"

Puisque nous sommes tous américains (ou presque...), il y a "nous" et "les autres". Et les "autres" - indubitablement - doivent nous rendre des comptes, sans que nous ayons à faire de grands efforts pour comprendre, puisque "comprendre" ce serait immédiatement - ou presque - "justifier".
Ainsi dit la rumeur médiatique.
Et cela a commencĂ© le jour mĂŞme des attentats par l’exhibition - Ă©videmment rĂ©probatrice - de certaines "manisfestations de joie" qu l’on passa en boucle, avant de s’aviser que l’on faisait peut-ĂŞtre un peu trop…
(22 août 2002)

Les "manifestations de joie"

– "Union sacrĂ©e" : Sous ce titre, Pierre Marcelle, dans LibĂ©ration (13-09-2201, p. 35), relève fort justement :

" Dans les images diffusĂ©es en boucle sur toutes les tĂ©lĂ©s, l’islam s’incarna tout au long de la nuit de mardi dans les " manifestations " de quelques Palestiniens, Ă  Naplouse, JĂ©rusalem et au Liban-Sud, oĂą l’on remarqua surtout que ce que les perroquets imbĂ©ciles de la tĂ©lĂ© qualifiaient d’ " explosions de joie " ne nous fut restituĂ© qu’en plans brefs et serrĂ©s, sur lesquels on ne dĂ©nombra jamais plus d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles certaines qui sous trois kalachnikovs brandies vers Allah, traversaient le champ avec un ostentatoire souci de s’en dĂ©marquer. " .

Et Pierre Marcelle de conclure :

" face à une opinion vite susceptible de faire de tous les " Arabes " (terme générique) de potentiels terroristes, dire et redire non ".

– Le Monde, Ă  son tour, sous-titre ainsi un article intitulĂ© "Les responsables palestiniens s’efforcent de montrer leur solidaritĂ©" (Le Monde du 14-09, p. 5) :

"L’ampleur des manifestations de joie a Ă©tĂ© exagĂ©rĂ©e", et reconnaĂ®t que "les images de la tĂ©lĂ©vision ont sans aucun doute donnĂ© Ă  l’Ă©vĂ©nement une dimension disproportionnĂ©e". Non sans prĂ©ciser que" la plupart des personnes rencontrĂ©es se rĂ©jouissaient sans vergogne de cette AmĂ©rique plongĂ©e dans le malheur".

Pas un mot ici sur la Palestine plongĂ©e dans le malheur : ce sera pour un autre article...

– TF1 a moins de scrupules. Le 14 septembre vers 21 heures, la chaĂ®ne rediffuse ces images, sans prĂ©ciser ni Ă  quelle date elles ont Ă©tĂ© prises, ni dans quelles circonstances. Mais c’est pour expliquer que les dirigeants palestiniens s’emploient ... Ă  les minimiser. Il faut attendre le journal de 13 heures, le samedi 15 septembre pour entendre Isabelle Marque parler, au dĂ©tour d’une phrase de "manifestations de joie, mĂŞme extrĂŞmement limitĂ©es".

– Sur France 2, en revanche, l’Ă©mission du mĂ©diateur du 15-09 donne Ă  Charles Enderlin (correspondant Ă  JĂ©rusalem) est l’occasion de prĂ©ciser - mieux vaut tard que jamais - que ces images ont Ă©tĂ© tournĂ©es par des agences de presse et qu’il faut "relativiser" l’importance de ces manifestations : quelques dizaines de Palestiniens Ă  JĂ©rusalem-Est et 2000 Ă  4000 Ă  Naplouse. Pierre Thuillier prĂ©tend alors que ces images ont Ă©tĂ© diffusĂ©es en prenant du recul : cela ne nous avait pas frappĂ©. En tout cas, la profondeur du "sentiment antiamĂ©ricain et antiisraĂ©lien" - pour parler comme Charles Enderlin - nous sera expliquĂ© une prochaine fois. Sans doute pour ne pas risquer de confondre explication et justification…
(Première publication : 13 et 15-09-2001)

Si certains responsables et journalistes de tĂ©lĂ©vision reconnaissent , après coup et partiellement, un dĂ©faut de prudence et d’explication, ils se rassurent Ă  bon compte., en prĂ©tendant qu’ils ont très vite rĂ©tabli la vĂ©ritĂ©, l’Ă©quilibre et la complexitĂ©. Imperturbable, en revanche, Catherine Nayl (TF1) - flagrant dĂ©lit de mensonge - dĂ©clare : "Nos correspondants ont montrĂ© que la rĂ©alitĂ© Ă©tait plus complexe que ces quelques scènes". Quand ? Après combien de diffusions complaisantes ? [Source : TĂ©lĂ©rama du 22 au 29 septembre, p. 94 et 95.]

Première publication : 05-10-2001)

Ethnocentrisme

La plupart des mĂ©dias font preuve, en ces circonstances, d’un ethnocentrisme quasi-spontanĂ© et totalement irresponsable.

Les sentiments collectifs des peuples - de tous les peuples - sont les produits des expĂ©riences historiques qu’ils ont vĂ©cues. L’Ă©motion, quand elle gagne de larges secteurs de la population europĂ©enne, n’est pas a priori marquĂ© du sceau d’une rationalitĂ© dont l’Occident aurait le monopole face Ă  la dĂ©raison, que l’on qualifiera, indiffĂ©remment, d’arabe ou de musulmane.

Comment s’Ă©tonner que la sympathie spontanĂ©e avec les victimes amĂ©ricaines puisse faire dĂ©faut ou manquer de chaleur, quand on connaĂ®t les expĂ©riences que certains peuples ont faites de la puissance amĂ©ricaine ? A-t-on le droit de montrer, voire de stigmatiser, des rĂ©actions - de l’indiffĂ©rence Ă  la haine -sans rien dire de leurs mobiles ? Pourquoi le devoir d’information tourne-t-il court quand il s’agit, non de justifier, mais de comprendre ?

Quels sentiments entretient-on - Ă  moins que l’on ne vise Ă  les susciter - quand on diffuse des propos ou que l’on exhibe des images qui tĂ©moigneraient des rĂ©actions des foules du Moyen-Orient et d’AmĂ©rique Latine, sans dire un mot des violences ouvertes ou cachĂ©es qu’elles ont eu Ă  subir, venant d’une superpuissance, dont le moins que l’on puisse dire, est que la politique Ă©trangère n’est pas guidĂ©e par la compassion ?

Pourquoi toutes ces questions - que certains journalistes se posent - sont-elles Ă©ludĂ©es ? De quelle indĂ©pendance le journalisme dominant osera-t-il encore se prĂ©valoir ?

(Première publication : 17-09-2001)

– Ainsi dans LibĂ©ration du 15-16 septembre 2001.

Le monde entier en une double page, mais dĂ©vorĂ©e aux deux tiers par des photos et des titres. Un premier titre dit, Ă  peu près, le contenu de l’article : "L’hommage rendu d’un bout Ă  l’autre de la planète a mis au jour les nouveaux clivages politico-culturels". Un second titre prĂ©tend nous Ă©clairer sur le sens du prĂ©cĂ©dent : "SolidaritĂ© occidentale, schizophrĂ©nie musulmane, indiffĂ©rence latino-amĂ©ricaine".
Vous avez bien lu : schizophrĂ©nie musulmane

(Première publication : 16-09-2001- sous le titre "SchizophrĂ©nie musulmane" )

– Ou encore, sous la plume de Laurent Joffrin, dans Le Nouvel Observateur du 20-26 septembre (page 89).

"Le regard d’en face" : sous ce titre qui oppose une fois encore "nous" et les "autres", Laurent Joffrin, nous propose de partager, son grand effort de comprĂ©hension :

"Et si l’on essayait - un instant - de dĂ©centrer nos consciences occidentales ? Et si l’on s’efforçait, mĂŞme maladroitement de comprendre un tant soi peu l’Ă©tat d’esprit d’un habitant du Caire, d’Alger ou d’Islamabad ?".

La bonne idĂ©e ! Mais pourquoi faut-il en limiter l’usage Ă  "un instant" ? Pourquoi nous inviter Ă  une "empathie provisoire", et seulement provisoire ? Et d’ailleurs pourquoi cette invitation ?

Joffrin rĂ©pond : "Pour juger des reprĂ©sailles nĂ©cessaires"…

OĂą l’on voit que l’objectif immĂ©diatement militaire risque fort de censurer la noble intention "provisoire"…

C’est qu’il s’agit, pour Laurent Joffrin, de nous expliquer d’abord pourquoi le terme de "croisade" Ă©tait mal choisi, "non que le prĂ©sident ait mĂ©taphoriquement tort".

Mais voilĂ  : "L’ennui, c’est que le mot a un autre sens : la mobilisation de tous les chĂ©tiens contre l"islam impie".

Il y a donc eu erreur sur la métaphore…

Suivent alors les rĂ©sultats de l’"empathie provisoire" : laissons au lecteur le soin de les apprĂ©cier. Reste la conclusion :

"quand il s’agira de mettre en marche les forces armĂ©e de la dĂ©mocratie, animĂ©es d’un juste courroux, on devra, malgrĂ© tout, se livrer Ă  une introspection. Un examen de bonne conscience… ".

L’introspection nĂ©cessaire Ă  la bonne marche des "armĂ©es de la dĂ©mocratie" occidentale.

(Première publication : 20-09-2001)

Islamologie

Sur les chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision - la presse Ă©crite est souvent plus prudente -, la langue automatique employĂ©e par nombre de journalistes, quand elle ne procède pas directement Ă  l’amalgame entre Islam, Islamisme et terrorisme, se contente de le suggĂ©rer.

Ainsi, le " monde arabe " - tout aussi peu unifiĂ© que d’autres " mondes " - se confond avec le " monde musulman ", au sein de laquelle s’agite une " nĂ©buleuse terroriste ", quand ce n’est pas une " nĂ©buleuse islamique " (Sur France 3, le 11-09).

Une fois constituĂ©s ce " monde " et cette " nĂ©buleuse " - ces images de l’autre destinĂ©es Ă  constituer un " nous autres " et Ă  faire peur -, les distinctions deviennent secondaires. Quelques journalistes les mentionnent ou, de prĂ©fĂ©rence, se dĂ©faussent sur quelques spĂ©cialistes ou responsables politiques (Lionel Jospin, dans sa dĂ©claration du mercredi 12 septembre) pour qu’ils assurent ce service minimum.
Les jours suivants, ce "service" sera renforcé par de multiples reportages sur les réactions de français musulmans.

C’est Ă  eux de dĂ©mentir !

(Première publication : 13 et 15-09 2001- sous le titre " Autocritique de l’amalgame ?")

Mais après que Georges Bush se soit rendu dans une mosquĂ©e pour dĂ©clarer - Ă  l’intention (pour des motifs politiques comprĂ©hensibles) de l’"opinion" des pays dont la majoritĂ© de la population est de confession musulmane, au moins autant qu’Ă  l’intention de ses concitoyens - que "l’islam, c’est la paix", les reportages sur la tolĂ©rance islamique se sont multipliĂ©s sur les chaĂ®nes de tĂ©lĂ©. Une relation de cause Ă  effet ?

(Première publication : 19-09-2001)

Subtilités figaresques

Le 13-09-2001, dans Le Figaro, Michel Schifres Ă©ditorialise :
" Notre solidarité, notre soutien, notre compassion vont au peuple américain, lui qui nous a rendu notre liberté et qui appartient à notre civilisation "(je souligne).

Va pour la guerre des civilisations ?

Mais Schifres s’interroge :
" Comment avons-nous pu oublier que les idĂ©es de martyr et de cause demeurent le mirage des peuples dĂ©sespĂ©rĂ©s et des religions expansionnistes, nous qui sommes Ă©galement hĂ©ritiers du sacrifice et de la barbarie " ?

HĂ©ritiers de cela, et de bien d’autres choses...

Pourtant, que l’on ne s’y trompe pas :
" Il ne s’agit pas de battre, une nouvelle fois sa coulpe et de faire entendre le long sanglot de l’homme blanc (...) ".

Ouf !

– Le 13-09-2001, Le Figaro interroge Pascal Bruckner : " Comment prendre la mesure d’un tel Ă©vĂ©nement ? ".

Pascal Bruckner rĂ©pond en substance que les politiques n’ont pas assez prĂŞtĂ© attention au cinĂ©ma amĂ©ricain, au " prophĂ©ties d’Hollywood ", comme titre l’article pour rĂ©sumer son propos. Pascal Bruckner a pris la mesure...

D’ailleurs, " le monde musulman est un monde Ă  part (...) Nous prisons la vie individuelle, alors que dans les franges radicales du monde musulman la vie personnelle ne vaut rien. Puisqu’on promet aux martyrs soixante vierges et une Ă©ternitĂ© d’orgasmes. Or il faut bien souligner que c’est un rĂŞve de frustrĂ©s, je dirai mĂŞme d’abrutis "

(Première publication : 13-09-2001)

– Max Clos, dans Le Figaro du 14-09-2001, s’interroge : "Faut-il condamner l’Islam ?".

Et rĂ©pond :

"Des voix s’Ă©lèvent un peu partout, y compris en France, pour condamner par avance une "attitude manichĂ©enne" qui condamnerait en bloc l’Islam. Le terrorisme islamiste ne serait, selon ces voix, qu’une dĂ©viation ne concernant qu’une petite minoritĂ© de musulmans, ne justifiant en rien une rĂ©action militaire brutale. On rĂ©pondra que que le manichĂ©isme peut certes conduire Ă  des excès et des injustices.
Mais comment ignorer que les criminels qui ont frapprĂ© le coeur des Etats-Unis, ceux qui Ă©gorgent en AlgĂ©rie ou qui oppriment les femmes en Afghanistan, le font au nom d’Allah".

Donc ?

(Première publication : 14-09-2001- Sous le titre "Eloge du "manichĂ©isme", par Max Clos)

– Deux semaines après les attentats aux États-Unis, Max Clos, dans son " Bloc-notes", publiĂ© dans Le Figaro du 28 septembre, laisse libre cours Ă  son dĂ©lire.

"[…] Depuis les attentats du 11 septembre, la communautĂ© musulmane se dĂ©clare victime de manifestations d’hostilitĂ©. Question : qui est victime, les croyants ou les 7000 morts de New York et de Washington ? Qui est persĂ©cutĂ© dans les banlieues Ă  risque, les " jeunes " ou bien les enseignants agressĂ©s, les policiers attaquĂ©s, les conducteurs de bus caillassĂ©s, les pompiers harcelĂ©s ? Mercredi, s’est ouvert devant la cour d’assises de Versailles le procès du policier Pascal Hiblot, accusĂ© d’avoir tuĂ© en 1991, Ă  Mantes-la-Jolie, un jeune AlgĂ©rien conduisant un vĂ©hicule volĂ© au cours d’un " rodĂ©o " après qu’il eĂ»t renversĂ© et mortellement blessĂ© une femme policier. Une manifestation est organisĂ©e devant le tribunal. Les " jeunes " rĂ©clament la " justice ", c’est-Ă -dire une lourde condamnation pour le policier. SchĂ©ma classique. Mais ils n’en restent pas lĂ . L’affaire dĂ©gĂ©nère en dĂ©monstration pro-islamique, au cours de laquelle on acclame les chefs des pays arabes et l’on conspue les AmĂ©ricains. Islam pacifique ? Une " guerre sainte " a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e Ă  l’Occident. Nous sommes en danger, en situation de lĂ©gitime dĂ©fense, et l’ennemi est identifiĂ©. Le choix est entre se battre ou se laisser Ă©gorger comme des moutons bĂŞlants."

Quelques heures après la publication de cet article, le policier Hiblot, qui avait tirĂ© dans le dos de la victime, Ă©tait acquittĂ© par la cour d’assises de Versailles. Pour une fois, les policiers n’auront pas Ă©tĂ© "persĂ©cutĂ©s " au profit des " jeunes ".

(Première publication : 03-10-200, sous le titre "L’ennemi musulman, par Marx Clos "- Avec PLPL)

Suite
Puisque nous sommes tous américains (3)
Haro sur l’ennemi intĂ©rieur : l’"antimondialisme"

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