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Bolloré, Direct Matin et Autolib’, multirécidivistes du conflit d’intérêt

par Thibault Roques, le 20 juin 2014

Vincent Bolloré et Direct Matin, quotidien gratuit dont il est propriétaire via sa filiale Bolloré Médias, n’en sont plus à leur coup d’essai : à l’instar d’autres capitaines d’industrie, l’homme d’affaires se sert de son journal sans vergogne pour en faire une vraie vitrine commerciale, confondant allègrement information et publicité.

Alors qu’il y a quelques semaines à peine, nous relevions la confusion des genres à laquelle s’adonnait une fois de plus Direct Matin  [1], rien ne semble avoir changé depuis. Financé exclusivement par la publicité, le journal se livre régulièrement à de la publicité plus ou moins clandestine, et ce de façon éhontée puisque son patron en personne se charge d’assurer la promotion de ses activités et de ses intérêts.

Autolib’ et autocélébration

En effet, puisque l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Vincent Bolloré himself n’hésite pas à payer de se personne : ainsi s’est-il mis en scène récemment dans son propre journal afin de promouvoir son propre service d’autopartage.

Manifestement, le journaliste chargé de mener l’interview n’est pas là pour gâcher la fête puisqu’il présente d’emblée le mariage entre Autolib’ et PagesJaunes comme :

« Une union destinée à encore mieux partager. Autolib’ et PagesJaunes mettent en commun leurs compétences pour proposer aux utilisateurs du réseau d’auto-partage francilien une toute nouvelle fonctionnalité. »

Le ton est donné, et la suite de l’entretien sera à l’avenant, mélange de questions hautement impertinentes et de réflexions perfides à propos du couple nouvellement formé. « Est-ce un aperçu de la voiture de demain ? » ose-t-il d’abord ; puis, visiblement déjà converti, il en oublie même de poser une véritable question : « Grâce à cette application, le lien entre les Français et leurs commerçants est aussi renforcé… », laissant le champ libre à l’autocélébration de ses interlocuteurs…

Qui mieux que Bolloré ?

… Interlocuteurs qui ne se privent pas de prendre le relais car en matière d’autopromotion, le directeur du groupe Bolloré n’a de leçon à recevoir de personne. Tout semble en effet matière à émerveillement et chacun vante les bienfaits de la collaboration à venir, le nouvel outil, voire la révolution en marche.

Comment, au juste, « Vincent Bolloré, PDG du groupe Bolloré, et Jean-Pierre Remy, à la tête de Solocal Group, se félicitent de cet outil « "auto-mobile"  » ? En étant résolument offensif et prophétique ! Si le PDG de Solocal Group estime que la nouvelle application « est très intuitive, car, une fois à bord de sa Bluecar, le conducteur ne doit pas être confronté à un guide complet. Il s’installe, appuie, et est guidé. Un service très simple, très pratique et très efficace », Vincent Bolloré, sans doute inspiré par son partenaire, a plus de mal encore à cacher son optimisme enthousiaste – qui frise l’injonction ou la vente forcée : « Voilà, à mon avis, quelque chose qui va être adopté tout de suite par les utilisateurs. » (…) « En Ile-de-France dans un premier temps, puis nous essaierons de le mettre en place ailleurs, le plus vite possible. Il n’y a pas de raison que les utilisateurs de Bordeaux (via Bluecub) et de Lyon (via Bluely) ne demandent pas à en bénéficier ». À moins que ce soit par charité que le milliardaire développe son réseau et ses affaires, soucieux de ne priver personne des outils indispensables de demain.

Nous notions déjà dans le n°2 de notre magazine Médiacritique(s), daté de janvier 2012 (p. 10), que « Direct Matin, propriété du groupe Bolloré, se transformait en agence de pub pour... Bolloré ». Si « ce cas de conflit d’intérêts avait l’avantage d’être évident » [2], il n’en reste pas moins fâcheux et en dit long sur l’état d’une presse dite gratuite obsédée par les annonceurs et la rentabilité immédiate d’une denrée comme une autre, l’information. Il y a plusieurs années de cela, du reste, François Bonnet, alors rédacteur en chef des projets éditoriaux au sein du groupe La Vie-Le Monde et responsable du projet Paris Plus dont faisait partie Direct Matin, invitait à la méfiance face à cette « sorte de presse d’industrie pensée et formatée pour des publicitaires où l’enjeu de l’information n’existe plus. » Ce constat désolé et désolant n’a malheureusement rien perdu de son actualité.

Si l’autoreportage - mélange improbable d’autopromotion et de publireportage - est monnaie courante, notamment dans Direct Matin [3], rien ne devrait obliger le lecteur à s’y habituer, encore moins à l’accepter.

Comme le soulignait Karl Kraus à propos des dérives de la presse autrichienne du début du XXe siècle, « la pire espèce de mal est l’accoutumance au mal ». Or l’extrême tolérance avec laquelle ce genre de pratiques iniques est accueilli encore aujourd’hui ne laisse pas d’étonner.

Thibault Roques

Notes

[1] Lire « Direct Matin en flagrant délit de publicité clandestine ».

[2] Voir ici-même : « Bolloré, Direct Matin et Autolib’ : un cas d’école ».

[3] Le site Rue89 rappelait par exemple dans un article intitulé « Direct matin ne se lasse pas de ses scoops sur Autolib’ » que « la Bluecar, modèle choisi par Autolib’, est produite par Batscap, filiale du groupe Bolloré, lui-même propriétaire de Direct Matin. Ce dernier détail est épargné aux lecteurs de quotidien gratuit. »

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