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Après la condamnation judiciaire, le tribunal médiatique pour Kerviel

par Jérémy de Rugy, le 22 mai 2014

L’ « affaire Kerviel » est tirée du nom de l’ex-trader, inculpé pour avoir fait perdre près de cinq milliards d’euros à son ancien employeur, la Société Générale. Le 19 mars dernier, la justice a confirmé sa peine de prison (trois ans ferme) mais elle a, surtout, effacé les dommages et intérêts stratosphériques réclamés à Jérôme Kerviel par la banque. Évidemment, Acrimed n’entend pas se prononcer sur le fond judiciaire de cette affaire : la culpabilité, ou non, de Jérôme Kerviel ; la coresponsabilité, voire la complicité, ou non, de la haute hiérarchie de la Société Générale – une banque dont la responsabilité proprement économique et sociale n’est que trop évidente.

En revanche, il y aurait beaucoup à dire sur la bulle médiatique entourant le condamné depuis qu’il a entamé une « longue marche » au départ du Vatican il y a déjà plusieurs semaines ; iTélé et BFMTV, notamment, scrutant ses gestes et enregistrant le moindre de ses soupirs. Un spectacle poignant clos par son arrestation, dimanche 18 mai vers minuit, à son retour en France. Quelques heures plus tôt, le JT de France 2, n’hésitant pas à en faire l’évènement du jour, ouvrait sur les tribulations de l’ex-trader…

Le sommaire du JT présenté, Laurent Delahousse entre immédiatement dans le vif du sujet et introduit un premier reportage : « À quoi joue Jérôme Kerviel ? On avait d’abord cru que l’ex-trader avait choisi la méditation et la marche pour faire passer son message, son combat, et puis, depuis quarante-huit heures, on l’a retrouvé devant les micros et caméras au côté de son avocat, multipliant les volte-face et interpellant le Président de la République. Il devait se rendre en France pour effectuer sa peine de trois ans de prison ferme, ce matin il avait choisi de rester en Italie, et voilà que ce soir, à 19 heures, il enfile son sac à dos et reprend la route. Direction : la France. Anne-Charlotte Hinet, Audrey Richier et Frédéric Cerulli ».

Le décor est posé. Vient ensuite le déroulé de la journée. En voix off, Anne-Charlotte Hinet décrit Jerôme Kerviel – « sac sur le dos, rasé de près » – et attaque avec les seules questions qui vaillent : « Ira-t-il jusqu’au bout ? Passera-t-il la frontière ? ». La journaliste revient ensuite sur les volte-face, « qui n’[ont] pas manqué », l’intransigeance de l’Élysée, qui « a déjà fait savoir que le Président n’accéderait pas  » aux demandes de Kerviel, et le soutien du père Patrice Gourrier à travers un jeûne. Tout en impartialité, la journaliste s’applique ensuite à montrer qu’elle n’est pas dupe des démarches de Kerviel, en convoquant un « expert en communication » pour nous démontrer qu’il s’agit avant tout d’une stratégie… de communication :

- Anne-Charlotte Hinet : « […] Tapage médiatique selon la Société Générale. Un coup de communication pour Jérôme Kerviel et il n’en est pas à son premier. Lui qui depuis le début a toujours cherché via les médias à transformer l’affaire Kerviel en affaire Société Générale... et en combat contre la finance. Passé en quelques années du statut de trader sans scrupules à celui de pourfendeur du système. Pour les spécialistes, la communication... c’est sa seule carte à jouer. »
- Frank Tapiro (expert en communication) : « La stratégie on va dire et son époque judiciaire étant finies, euh, et se terminant par une peine de prison, il ne lui reste que la communication, que le buzz, et justement en sortant du bois et en essayant de créer une... un mouvement populaire autour de lui. »
- Anne-Charlotte Hinet : « Dans son comité de soutien, insiste la journaliste, douze stratèges en communication et un chef d’orchestre : son avocat David Koubbi, ici en t-shirt [images du reportage]. Un habitué des coups médiatiques qui accompagne son client jusqu’au Vatican pour rencontrer le pape. Occuper l’espace médiatique le temps d’un week-end avant, peut-être, le temps du silence... celui de la prison. »

On s’étonnera d’abord d’entendre une journaliste fustiger ainsi « une stratégie de communication » qu’aucun média, le JT de France 2 en premier lieu, n’était obligé de relayer avec autant de zèle s’il l’estimait aussi nulle que non avenue…

Ensuite, si dans cette histoire la communication est une arme, on ne saurait exclure qu’elle soit utilisée aussi par la Société Générale. Du côté de Kerviel, cela passe par les images et cette marche de la rédemption, ardemment suivie par les médias, qui collent l’homme tel un essaim d’abeilles. En face, bien que les moyens financiers soient autrement colossaux, on ne saura pas combien de conseillers et autres stratèges sont mobilisés par la Société Générale pour faire valoir (aussi efficacement) son point de vue et son argumentation – à moins qu’il ne s’agisse de… communication – qui ne varient pas d’un iota : la banque a été trompée, il était impossible de flairer les imprudences de Kerviel, et donc, elle n’est coupable de rien.

Pourtant, comme l’a notamment démontré Martine Orange, de Mediapart, dans plusieurs enquêtes fouillées, l’affaire ne semble pas se limiter pas à la seule responsabilité de Kerviel [1]. Mais, curieusement, nulle mention de ces zones d’ombre dans le JT de France 2. Les journalistes de la chaîne publique n’ayant pas enquêté par eux-mêmes pour avaliser l’une ou l’autre versions de l’affaire, on serait en droit d’attendre qu’ils se montrent plus prudents et moins affirmatifs, en tout cas plus impartiaux.

Dans la foulée du reportage, Laurent Delahousse et Dominique Verdeilhan délaissent les aspects médiatiques de l’affaire pour échanger, en plateau, sur l’avenir judiciaire de Jérôme Kerviel :

- Laurent Delahousse : « Pour y voir plus clair, quelques points avec notre spécialiste judiciaire. Bonsoir Dominique Verdeilhan. »
- Dominique Verdeilhan : « Bonsoir Laurent. »
- Laurent Delahousse : « Dominique, que risque Jérôme Kerviel et que va-t-il faire désormais ? »
- Dominique Verdeilhan : « Alors écoutez, passer la frontière est une chose, se rendre dans un commissariat à Menton en est une autre. En tout cas, sur le sol français, Jérôme Kerviel sera arrêté et transféré dès demain dans une prison française. Si au dernier moment il se ravise et reste en Italie, eh bien la France lancera cette semaine un mandat d’arrêt européen qui donnera pouvoir à tout policier européen de l’interpeller. Alors cela prendra quelques jours, tout simplement parce que c’est une procédure qui passe par la voie diplomatique. »
- Laurent Delahousse : « Alors, autre point : sa demande d’immunité pour certains témoins auprès du Président de la République est tout simplement infondée. Ce n’est pas du ressort du chef de l’État. »
- Dominique Verdeilhan : « Ah, ben non, parce que c’est même une demande à laquelle l’Élysée ne répondra jamais. Tout simplement parce que cela n’a aucune existence juridique. La seule protection de témoin prévue l’est dans des dossiers touchant au banditisme... on est donc bien loin de la finance. Le passage vers la case prison est donc obligatoire. Pas question non plus de bracelet électronique ou de semi-liberté car Jérôme Kerviel a été, rappelons-le, condamné à trois ans de prison ferme. »

Que peut retenir le téléspectateur du traitement, en à peine plus de trois minutes, de cette affaire passablement complexe ? À coup sûr que tout est limpide, incontestable et gravé dans le marbre : la Société Générale, à peine mentionnée dans cette double séquence du JT de France 2, en ressort immaculée, alors que la défense de Jérôme Kerviel est présentée comme une coquille vide uniquement basée sur des coups d’éclat médiatiques.

Quid de la sanction infligée à la Société Générale par la Commission bancaire en 2008 ? Quid de la récente annulation des dommages et intérêts que Kerviel avait été condamné à verser à son employeur en première instance ? Quid du silence de certains témoins motivé par la peur des représailles, évoqué par Mediapart ? Autant de points qui, sans exonérer Jérôme Kerviel de quoi que ce soit, permettraient d’apporter un éclairage moins unilatéral sur l’affaire et sur les pratiques spéculatives à la Société Générale, et qui pourtant, ne seront pas portés à la connaissance des téléspectateurs du service public…

Il faut dire que les autres médias ne semblent guère faire mieux. Ainsi, dans un article publié le même jour, Le Monde revient avec virulence sur la « superproduction hollywoodienne livrée clés en main aux chaînes d’information  » par Kerviel, décrit comme un véritable « Goliath médiatique » – et au Monde non plus on ne s’interrogera pas sur la responsabilité des médias dans cet emballement… médiatique autour de l’ex-trader ! L’article pointe aussi le « coup de génie » opéré par Kerviel lors de sa prétendue rencontre avec le pape, l’audience étant publique et la foule nombreuse (près de « 40 000 personnes  »).

Un goût de la vérité qui n’empêche pas la journaliste de présenter un peu plus loin Kerviel comme le « héros de la gauche de la gauche », omettant alors que les questionnements viennent de tous bords (Nicolas Dupont-Aignan, une poignée de députés UMP, etc.). On appréciera également l’énumération des chefs d’inculpation de l’ex-trader, « renvoyé devant le tribunal pour abus de confiance, faux et usage de faux et introduction de données informatiques frauduleuses », le rappel de sa condamnation à trois ans de prison, prononcée en 2010, puis « confirmée par la cour d’appel de Paris » en 2012, et… l’omission du dernier arrêt de la cour de cassation, qui a vu une partie de la condamnation s’effondrer (les dommages et intérêts) (voir Post scriptum). Encore un sens aigu de la précision et de l’équilibre de l’information.

Encore une fois, il ne s’agit en aucune manière de se prononcer ici sur la culpabilité respective de Jérôme Kerviel et de la Société Générale. Mais à se focaliser de la sorte sur les errements d’un seul et sur le grand barnum médiatique que sa « stratégie de communication » nourrit, les médias manquent à leur obligation d’informer. Surtout, ils esquivent, en le glissant sous le tapis d’une polémique aussi opportune que stérile, tout débat sur la responsabilité sociale de la banque française en particulier, et de façon plus générale, sur les dérives de la haute finance.

Jérémy de Rugy

Post Scriptum - L’auteure de l’article du Monde incriminé nous signale deux erreurs. La première tient à notre incompétence juridique : l’arrêt de la Cour de cassation casse bien celui de la Cour d’appel condamnant Kerviel à verser des dommages et intérêts faramineux à la Société Générale, mais cette décision ne les annule pas purement et simplement : un nouveau procès aura lieu pour déterminer leur montant. La seconde, moins excusable, tient à un manque de vérification de notre part : si l’arrêt de la Cour de cassation n’était pas mentionné dans l’article que nous épinglons, l’auteure en avait bien rendu compte dans le journal et sur son blog.

Notes

[1] Du témoignage édifiant d’un trader pointant la fausse innocence des dirigeants de la Société Générale, aux bandes possiblement tronquées par la banque, en passant par le versement de certaines indemnités de licenciements généreuses pour museler d’ex-employés, les zones d’ombres ne manquent pas. (Articles en accès payant)

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