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Grognements dans le chenil de LCP contre le film Les Nouveaux Chiens de garde

par Henri Maler, le 13 mai 2014

Nous avons déjà, mais brièvement, évoqué cette magnifique et involontaire confirmation du film Les Nouveaux chiens de garde : un débat organisé à la suite de la diffusion du film sur la chaîne LCP avec pour seuls protagonistes Sa Suffisance Élie Cohen, Sa Véhémence Dominique Wolton et Sa Vanité Franz-Olivier Giesbert (tous trois hostiles au film), à l’exclusion de ses réalisateurs, de ses auteurs et des intervenants qui ont apporté leur concours [1].

« Médias, politiques, le même discrédit ? » : tel était le thème annoncé du papotage présenté par Émilie Aubry. Autant dire immédiatement qu’il n’en fut presque jamais question. Mais du film non plus, sinon pour affirmer qu’il était conventionnel et vieux, faux et con. Décryptage (et transcription quasi intégrale en fin d’article).

Prologue

Émilie Aubry présente ses invités : « Élie Cohen […] Vous en prenez pour votre grade effectivement avec ce documentaire… » Réponse de l’intéressé : « Non pas vraiment. » Puis : « Franz-Olivier Giesbert qu’on voit apparaître également… » Commentaire de l’intéressant : « Oui, mais pas beaucoup, pas assez je trouve, pas assez. » Et enfin : «  Dominique Wolton, spécialiste des médias ». Sourire du spécialiste. Ce qui donne à l’image trois exemplaires du narcissisme que d’impudentes déclarations vont confirmer.

Première question « de fond » : « Comment vous l’avez vu ou revu le film, Élie Cohen, dans lequel vous apparaissez largement ? »

I. Sa Suffisance Élie Cohen

Ainsi interpellé, Élie Cohen répond en gros et en détail [2]

En gros…

- Élie Cohen : « J’ai trouvé que c’était un exercice parfaitement conventionnel, qui consiste à dire dans un premier temps : "Il y a une poignée d’individus qui dirigent l’opinion publique et qui la façonnent, et les voici." On les nomme, strictement. Et puis après : "Cette minorité en fait n’a pas du tout les qualités qu’on lui prête, ce ne sont ni des vrais experts, ni des vrais journalistes, ni des vrais économistes... Ce sont de pures créatures du capital qui ânonnent l’évangile qu’on leur a enseigné." Et puis bien entendu ces prétendus experts sont en fait stipendiés, et donc on les dénonce publiquement en montrant même combien ils touchent. Je trouve que c’est vraiment le plus mauvais genre que l’on peut imaginer. »

L’économie manifestement n’est pas une science exacte. Évidemment, le film ne parle pas d’ « une poignée d’individus qui dirigent l’opinion publique et qui la façonnent ». Et si – quelle horreur ! – il les nomme (« strictement » ?), ce n’est pas pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils représentent et le quasi-monopole qu’ils exercent. S’ils ne sont pas de « pures créatures du capital » et « stipendiés » – c’est-à-dire payés (voire corrompus) pour agir à sa solde –, nombre d’entre eux sont grassement payés en raison de leurs fonctions dans des conseils d’administration. Sauf omission, le seul revenu mentionné dans le film est celui de Michel Godet, chantre du travailler plus pour gagner moins.

Mais tout cela, pour Élie Cohen, est, en gros, sans importance.

Et dans le détail

« Alors dans le détail c’est presque comique, poursuit l’économiste, parce qu’on a un économiste apparemment qui tance ses collègues qu’il appelle des demi-économistes, des quarts d’économistes.

« Dans le détail », la réplique d’Élie Cohen est à la fois dérisoire et lamentable. L’économiste « apparemment » n’est autre que Frédéric Lordon qui n’est pas moins économiste qu’Élie Cohen. Et si Lordon mentionne (en omettant les quarts d’économistes) des « demi-économistes », mais aussi des « économistes complets », c’est à UNE reprise et dans un contexte précis. En voix off, dans Les Nouveaux Chiens de garde : « À l’abri des regards indiscrets, les stars des médias apprennent en toute indépendance les mœurs du pouvoir et tendent l’oreille à leurs préoccupations. » Une séquence est alors consacrée au « Dîner du Siècle » ; elle est suivie de ces propos de Frédéric Lordon : « Dans tous ces clubs, c’est quoi le nom du jeu ? C’est le joyeux mélange. Journalistes, faux intellectuels, demi-économistes, économistes complets, hauts fonctionnaires, hommes politiques, hommes d’entreprise, patrons bien sûr… et tout ce petit monde est comme poisson dans l’eau et copain comme cochon. »

Mais cela, pour Élie Cohen, c’est un détail…

D’où parle Élie Cohen…

Et Élie Cohen, prenant à parti Frédéric Lordon - « économiste apparemment » - poursuit : «  On a envie de lui demander mais à partir de quelle position il parle, quelle est sa position académique éminente […] »

La « position académique » de Frédéric Lordon n’est pas moins éminente que celle d’Élie Cohen, puisqu’ils sont tous deux directeurs de recherche au CNRS. Mais à la différence d’Élie Cohen et de nombre de ses confrères, Frédéric Lordon n’exerce pas ces autres fonctions que le commentaire du film évoque en ces termes : « […] presque tous siègent aux conseils d’administration de grandes entreprises, collaborent à des banques, conseillent des fonds spéculatifs. Pourtant ce ne sont jamais ces fonctions-là qui sont mises en avant. Lorsqu’ils sont invités dans les médias, c’est sous leurs titres universitaires que les journalistes les présentent. » Et comme « ces fonctions-là », s’agissant d’Élie Cohen, ne sont pas mentionnées dans le film, n’hésitons pas à le compléter : en 2010, Élie Cohen figurait dans les « conseils administration » de Pages Jaunes, EDF Énergies Nouvelles, Stéria pour un total de jetons de présence de 107 212 euros [3].

Et Élie Cohen de préciser son « envie » : « On a envie de lui demander […], à quel titre il condamne par exemple Daniel Cohen pour ne citer que celui-ci, quelle est la légitimité qu’il s’auto-octroie pour juger de sa chaire de la qualité des travaux des uns et des autres. » Comme s’il était besoin de disposer d’un titre quelconque pour juger non de « la qualité des travaux des uns et des autres  », mais de la qualité leurs prestations médiatiques, par exemple de celle de Daniel Cohen qui déclarait – comme le rappelle le film – que la crise financière était finie… quelques semaines avant le krach d’octobre 2008.

Élie Cohen, ce marginal

Quand Émilie Aubry lui demande ce qu’il répond à ceux qui lui « reprochent d’imposer » sa « vision de l’économie et de la marche du monde », Élie Cohen nous livre cette émouvante confession : « […] si j’imposais ma vue, vraiment je serais très, très mauvais, parce que quand j’en juge par le jugement des Français, les Français sont majoritairement anti-mondialisation, majoritairement anti-économie de marché, ils sont anti-libéralisme et ils deviennent de plus en plus eurosceptiques. Si vraiment j’avais l’influence qu’on me prête, j’ai complètement échoué, moi et mes congénères, qui dominons les médias. »

Faut-il comprendre qu’il serait légitime qu’Élie Cohen et ses « congénères » dominent les médias, sous prétexte qu’ils seraient minoritaires dans l’opinion (qui, de surcroît, aurait les opinions… qu’Élie Cohen lui prête) ?

En vérité, selon Élie Cohen, lui-même et ses « congénères » ne domineraient pas assez les médias : « Moi je suis frappé de voir aujourd’hui que ce qui est recherché, c’est le point de vue dissonant. C’est le point de vue hostile à l’euro, c’est le point de vue hostile à la mondialisation, au libéralisme. » À croire que ces « points de vue dissonants », venant d’économistes hétérodoxes sont sur le point d’envahir les médias ! À n’en pas douter, un tel déni de réalité est « frappant »  ! Surtout quand, dans un ultime effort de confusionnisme, Élie Cohen évacue ainsi le problème posé par l’omniprésence médiatique des omniprésents : « Ce qui me frappe, à l’inverse de ce qui est dit ici [qui ne dit rien de tel…], c’est que l’opinion dominante n’est précisément pas l’opinion qui est véhiculée par le journalisme dominant. »

Manifestement, quand le doigt montre la lune, il n’y a pas que le fou qui regarde le doigt.

Après Élie Cohen, la parole revient à Franz-Oliver Giesbert. Mais nous gardons le meilleur pour la fin ! Retenons, en attendant quelques fragments des tirades de Dominique Wolton.

II. Sa Véhémence Dominique Wolton

Qu’oppose-t-il au film ? Exclusivement les banalités que ce spécialiste débite un peu partout : que les récepteurs ne sont pas idiots et que tout va mieux qu’en 1930.

La nomenklatura, c’est pas grave

Dans son (héroïque) critique de Pierre Bourdieu (que nous avons étudiée ici même), Dominique Wolton avait déjà affirmé, contre toute évidence et contre la totalité de l’œuvre de Pierre Bourdieu, que la conception de ce dernier « porte à croire que le récepteur reçoit en totalité et sans modification le message de l’émetteur et qu’il n’y a pas de décalage entre l’intention de l’émetteur et la réception ». N’écoutant que lui-même et n’entendant que ce qu’il ressasse, Dominique Wolton a découvert que le film repose sur la même faiblesse.

- Dominique Wolton : « La principale faiblesse du film, en dehors de la dénonciation et de la liaison... Ça suppose que les récepteurs sont idiots. En supposant même que toutes les hypothèses soient vraies […] Par contre, là où il y a quelque chose qui intellectuellement est complètement faux […] c’est que les récepteurs ne sont jamais des abrutis qu’on manipule. […] »

La « principale faiblesse »… de cette critique, c’est qu’elle ne repose sur rien, puisque le film n’aborde pas du tout la question de la réception des aboiements des chiens de garde dont il serait toutefois hasardeux d’affirmer qu’ils sont inaudibles.

Mais Dominique Wolton est sans doute trop pris par ses interventions dans les médias pour lire ce que nous disons nous-mêmes depuis belle lurette et sans attendre son imprimatur [4].

Mais une incise, omise ci-dessus, mérite d’être rapportée. Reprenons…

La dépendance des médias, c’est pas grave !

- Dominique Wolton : « En supposant même que toutes les hypothèses soient vraies : qu’il y ait des capitaines d’industrie, qui contrôlent les médias... Ce qui n’est pas vrai, il ne faut pas exagérer, on n’est plus en 1930 ni en 1960, il y a quand même beaucoup plus d’autonomie entre les propriétaires des médias et les rédactions. C’est même un des grands progrès en cinquante ans, que la plupart du temps dans le monde, les rédactions se sont autonomisées par rapport soit à l’État, quand c’est des médias d’État, soit aux propriétaires. […] »

Quand Dominique Wolton – ce qui est fréquent – cherche à tout dire en une seule phrase, il est rare qu’il y parvienne. On ne saura donc pas si, à ses yeux, il est faux ou seulement exagéré d’affirmer qu’il existe des capitaines d’industrie qui contrôlent les médias. Mais ce que dit Dominique Wolton est manifestement exagéré. Il suffit pour s’en convaincre de relever que quelques minutes plus tard il jugera nécessaire de renforcer l’autonomie des rédactions (et de se reporter au témoignage avisé de Franz-Olivier Giesbert qu’on lira plus loin) !

Et quoi d’autre ? S’énervant contre toute tentative de l’interrompre (au point que Giesbert crut bon de susurrer : « ce n’est pas un cours mais un échange »), Dominique Wolton a par la suite parlé de tout et donc de rien, sans être toujours inexact. Un seul problème : ces propos n’entretenaient aucun rapport ni avec le film ni avec le thème du débat tel qu’il était annoncé.

Mais avec Franz-Olivier Giesbert, nous avons été servis !

III. Sa Vanité Franz-Olivier Giesbert

Sa Vanité ose tout : c’est même à cela qu’on la reconnaît ! Et elle ose prononcer son verdict au nom du niveau intellectuel d’un auteur qu’elle n’a sans doute pas compris (à supposer qu’elle l’ait lu) et que tout oppose à elle : « Le seul problème de ce film, c’est que d’abord il se la pète. C’est-à-dire... Paul Nizan ! Si on voit le niveau intellectuel de Paul Nizan et que l’on compare avec celui du film, qui est quand même largement bêtasse... »

Conneries

Sa Vanité, donc, a trouvé que le film était « bêtasse » et con et même très con.

Une première fois : « Le problème de ce film - même s’il pose des bonnes questions je pense, on devrait en parler aussi, parce qu’il pose des vraies questions - mais il est con et vieux. Et pourquoi ? Bon, "con" on voit très bien pourquoi, et "vieux" parce qu’il parle de… de la presse d’avant. »

Et encore : « Moi, je veux revenir à ce film parce que ce qui est intéressant quand je dis – je mettrais d’autres adjectifs aussi – mais quand je dis qu’il est con et vieux, mais vraiment il est totalement déconnecté par rapport à la réalité d’aujourd’hui des médias. »

Et une dernière fois, à la seule évocation d’une scène : « C’est très con !… C’est très con !… C’est très con !… C’est très con ! »

Pour se montrer jeune et intelligent, Sa Vanité bavardera, à tort et à travers, sur la liberté qu’offre Internet. Comme si les médias dominants n’existaient plus… ni la médiacratie.

Selon Giesbert, il ne reste donc qu’un pamphlet d’inspiration antisémite ou maccarthiste : « C’est ce que l’on appelle le journalisme de liste : "Ceux-là ils sont méchants, ceux-là ils sont méchants..." Il y a Henry Coston qui est un spécialiste de cela, il disait : "Celui-là il est juif, celui-là il est juif, celui-là il est juif..." Et puis McCarthy aux États-Unis, il prenait les communistes. »

Rappelons simplement (et calmement…) que cela fut dit dans un débat de haute tenue sur LCP, et passons…

Indépendance

S’agissant de sa modeste personne, Giesbert surligne : « En plus ils n’ont pas trouvé grand-chose à part une phrase un peu tronquée […] ». Pourtant son impérissable pensée ne tient pas dans une seule phrase (nullement tronquée), mais dans l’extrait d’un entretien (archive France Inter, Radioscopie, Jacques Chancel, 1989). Voici cet extrait tel qu’il figure dans le film :

- Jacques Chancel : « On vous a parfois censuré. Par exemple, un article est prêt… avez-vous reçu un coup de fil de Robert Hersant vous disant : non, il n’est pas question qu’on fasse cet article-là, il n’est pas question que l’on titre de cette manière-là ? »
- Franz-Olivier Giesbert  : « Écoutez, ce sont des choses qui arrivent dans tous les journaux. Et ça me paraît tout à fait normal. Je pense que tout propriétaire a des droits sur son journal. Il a, lui, le pouvoir. Vous parliez de mon pouvoir. Enfin mon pouvoir, excusez-moi, c’est une vaste rigolade ! »
- Jacques Chancel : « Disons le pouvoir du journaliste ! Disons la responsabilité… »
- Franz-Olivier Giesbert : « Y a des vrais pouvoirs ! Les vrais pouvoirs stables, c’est le pouvoir du capital ! ça c’est le vrai pouvoir. Il est tout à fait normal que le pouvoir s’exerce. »

Or que dit France-Olivier Giesbert quinze ans plus tard ? Reprenons…

- Franz-Olivier Giesbert : « En plus ils n’ont pas trouvé grand-chose à part une phrase un peu tronquée parce que ma position je l’ai toujours dit...  »
- Émilie Aubry : (elle le coupe) « Oui vous défendez le capital... »
- Franz-Olivier Giesbert : « Non je ne le défends pas du tout, simplement si on n’est pas d’accord on s’en va ou on est viré. Mais c’est comme ça, et c’est comme ça tout le temps. Il faut accepter le jeu. Et puis sinon on va travailler dans des journaux dirigés par des journalistes, le problème c’est qu’il y en a de moins en moins, il n’y en a plus d’ailleurs....  »
- Émilie Aubry : « "Si TF1 appartient à Bouygues il est normal que Bouygues intervienne dans les conférences de rédaction", vous êtes vraiment d’accord avec cela ?  »
- Franz-Olivier Giesbert : « Rien n’empêche... D’abord évidemment quand on dirige bien on passe un pacte avec l’actionnaire et le propriétaire pour qu’ils n’interviennent pas, surtout pas à tout bout de champ comme le font certains, ça c’est clair, mais si on n’est pas content du système, rien ne nous empêche de créer des journaux, certains l’ont fait, d’ailleurs parfois ça a marché, parfois pas, c’est vrai qu’aujourd’hui la situation de la presse est un peu... »

Et Giesbert remet ça quelques minutes plus tard :

- Émilie Aubry : « Alors là je suis obligé de donner la parole à Franz-Olivier Giesbert puisque c’est précisément sur ce sujet-là qu’il est interviewé dans le film et que vous aviez l’air d’assumer parfaitement effectivement, sans doute par provocation, je n’en doute pas vous connaissant, que voilà c’est normal que le capital… d’une certaine manière… impose… »
- Franz-Olivier Giesbert : « Non, non… il n’y a pas de provocation dans l’idée que le propriétaire c’est le patron. C’est vraiment, je pense, j’ai toujours dit « il faut choisir son patron ». Il faut choisir quelqu’un avec lequel on sait que l’on pourra travailler … »
- Émilie Aubry : « En général ça ne se fait pas dans ce sens-là. »
- Franz-Olivier Giesbert : « Ben oui mais si ça ne se fait pas dans ce sens-là … Moi je ne comprends pas ces gens qui se plaignent du système dans des journaux qui appartiennent à ce que l’on appelle le grand capital. C’est stupide ! Dans ces cas-là… »
- Émilie Aubry : « Il en va de leur survie quand même généralement. »
- Franz-Olivier Giesbert : « Non mais il y a d’autres journaux pour ça. Il y a d’autres journaux. Il y a longtemps eu d’ailleurs, parce que c’est de moins en moins vrai, c’est sûr, mais il y a beaucoup eu… »
- Dominique Wolton : « Non mais un journaliste même s’il travaille comme ça… »
- Franz-Olivier Giesbert : « …d’autres journaux où ils pouvaient aller... Rien ne les empêche d’aller au Monde, d’aller dans tous ces journaux… les Échos autrefois et cetera… Aujourd’hui moi je pense que… non mais attendez de toute façon la phrase est tronquée… »
- Émilie Aubry : « La vôtre… »
- Franz-Olivier Giesbert : « oui […] on s’en va, on démissionne, on se fait virer, c’est-à-dire on n’est pas obligé de rester… […] On n’est pas obligé de rester. »

Les 36823 titulaires de la carte de presse en 2013, les journalistes en CDD à répétition, les pigistes et stagiaires apprécieront : selon Giesbert, ils ont le choix de leur patron et s’ils ne sont pas contents qu’ils s’en aillent !

À Dominique Wolton qui, pris d’un accès de bon sens, tente de lui objecter que « le marché est bon pour la nomenklatura pas bon pour des journalistes de classe moyenne », Giesbert réplique : « Non, non, il est même de moins en moins bon pour cette nomenklatura qui est complétement, dans ce film, vitrifiée […] »

Pauvre nomenklatura vitrifiée ! Pitié pour ses membres, bénéficiaires du mercato des médiacrates analysé sur notre site et mis en images dans le film.

Et sans reprendre son souffle, Giesbert poursuit : « Qu’est-ce qui est important dans la presse ? C’est l’indépendance. C’est ce mot. Et là d’ailleurs quand je vois des journalistes qui sont notoirement indépendants comme Jean-Pierre, Elkabbach, Laurent Joffrin, tout ça, qui sont traités plus bas que terre, c’est extrêmement choquant. C’est-à-dire que ce dont on a besoin, ce dont souffre le journalisme aujourd’hui, l’image de la presse c’est qu’elle n’apparaît pas indépendante. »

Avouons notre incapacité de dire un mot sur la peuplade des « tout ça ». Passons – provisoirement - sur Laurent Joffrin, ce réformateur permanent de la gauche que le film brocarde pour sa très déférente impertinence à l’égard de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy ! Mais Jean-Pierre Elkabbach, ce baron d’Empire et cette voix du groupe Lagardère !

Et par la magie d’une transition sans rapport avec ce qui la précède, Giesbert tire la conséquence de ce qu’il trouve choquant : « C’est-à-dire que ce dont on a besoin, ce dont souffre le journalisme aujourd’hui, l’image de la presse c’est qu’elle n’apparaît pas indépendante. » Comprenne qui pourra ! La presse a-t-elle besoin de ce dont elle souffre ou souffre-t-elle de ce dont elle a besoin ? D’une bonne image ou d’une réelle indépendance ?

Connivences

Pourtant au début de l’entretien, Giesbert s’était risqué à une concession : le film « pose des vraies questions c’est évident, il y a la consanguinité, il y a ce mariage parfois entre politiques et journalistes qui me choque personnellement... […] Au départ le débat est sain, et c’est vrai qu’il y a des tas de problèmes qui se posent dans la presse, moi je suis souvent assez mauvais camarade, je n’hésite pas à poser ces problèmes. » Concession aussitôt annulée. À Émilie Aubry qui le coupe pour lui demander s’il est « consanguin aussi », Frantz Olivier Giesbert répond : « […] Je crois que la connivence est nécessaire souvent quand on cherche des informations... [...] »

Et quelques minutes plus tard, on entend ce renouvellement troublé et troublant de la même audace critique : « […] je trouve qu’il reste tout de même quelque-chose de juste dans le film, mais qui est mal développé, et qu’on peut développer aussi ; c’est, disons, la relation parfois trouble entre le journalisme et le pouvoir, parce que le journalisme, il a besoin du pouvoir pour avoir des informations, même si c’est un de ses… bon. » Et à l’évocation du moindre exemple de cette « relation trouble », Giesbert, finement, tranche : « C’est très con ! … C’est très con ! … C’est très con ! … C’est très con ! »

* * *

Ce n’était pas tout. Mais tout le reste, à quelques banalités près, fut du même acabit, chacun défendant son os : qui, d’économiste officiel, qui, de sociologue officieux, qui, d’éditocrate patenté, renvoyant les « sensibilités différentes », comme cela fut dit, à leur purgatoire ou à Internet.

Henri Maler, avec un collectif d’Acrimed

- Cet article n’aurait pas pu être rédigé sans la transcription (partagée, car c’est long et fastidieux) réalisée par Sophia Aït Kaci, Vivien Bernard, Vincent Bollenot, Jérémie Fabre, Jean Pérès et Laure Simon.

Transcription (quasi) intégrale
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Notes

[1] Première diffusion, le 4 mai 2014.

[2] Jean Gadrey, sur son blog et sous le titre « Élie Cohen, « chien de garde » dans le déni et la caricature » a déjà dit tout le bien que l’on pouvait penser de la prestation d’Élie Cohen. Tout le bien ou presque...

[3] Selon Laurent Mauduit (qui pourtant ne pense pas grand bien du film lui-même comme on l’a relevé ici même), dans Les Imposteurs de l’économie, éd. Jean-Claude Gawsevitch, 2012, p. 60-61.

[4] Ici, en 2003 Ou encore dans ce compte-rendu d’un livre, en 2007. Ou encore là, en 2012.

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