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Un journalisme du raccourci (extrait de La Banlieue du « 20 heures » de Jérôme Berthaut)

par Jérôme Berthaut, le 2 décembre 2013

Nous publions ci-dessous, avec l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur, un extrait de La Banlieue du « 20 heures ». Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, de Jérôme Berthaut [1] : un ouvrage que nous avons résumé ici-même.

Cet extrait propose une synthèse d’observations issues d’enquêtes de terrain menées entre 2003 et 2007 dans plusieurs rédactions, exposées dans les deux premières parties de l’ouvrage et qui en font le principal intérêt. À la vérité, ce résumé ne peut pas être vraiment compris sans les observations qui le fondent. À lire donc. (Acrimed)

Un journalisme du raccourci


Dans les médias (ou les rubriques) destinés à un public large (sur lesquels pèsent des enjeux économiques, politiques et/ou professionnels forts), l’organisation et le déroulement de la collecte des matériaux utiles à la confection des contenus paraissent (…) largement gouvernés par les projets de reportages (validés en amont par les cadres dirigeants des rédactions) et/ou par un simili-genre journalistique du « reportage en banlieue ».

Façonné par la répétition des discours publics et des productions journalistiques sur les quartiers populaires depuis plusieurs décennies, ce quasi-genre constitue une véritable trame discursive. Les commandes des chefs puisent d’ailleurs souvent parmi ces patrons (patterns) d’écriture, plus qu’elles ne les changent. Quand elles existent, les variations dans ces productions sur les quartiers populaires se résument bien souvent à l’introduction de nouvelles thématiques qui ne viennent renouveler les contenus qu’en apparence et à la marge.

Les pratiques de sélection du décor, de réunion des protagonistes, de collecte des discours et de mise en scène des « actions » semblent surtout destinées à mettre en mots et en images la spécificité et l’homogénéité d’un univers supposé distinct, celui des « banlieues ».

Les choix et les procédés des journalistes observés sur le terrain tendent à la fois à écarter les caractéristiques propres aux habitants rencontrés et aux lieux visités (lesquelles attestent de l’hétérogénéité des quartiers populaires), et, dans le même temps, à écarter ce qui conduirait à réinscrire ces habitants dans un espace social plus large (comme les milieux populaires, voire la population du pays, etc.). L’architecture, l’urbanisme, les personnages, les actes et même les opinions glanées par les reporters sont typifiés. (…)

Les projets de reportages définis en amont renferment des compromis éditoriaux qui articulent les logiques économiques et les logiques politiques pesant sur les médias, ainsi que les modèles d’excellence et les principes d’organisation professionnelle propres à chaque rédaction. Or, ce compromis doit être entretenu tout au long de la phase de fabrication hors les murs.

Comme le dit Jacques Siracusa, l’« angle » du reportage est une « mise en forme elliptique des besoins de la rédaction » et un « instrument […] reliant les supérieurs et leurs subordonnés », qui permet « l’échange d’informations dans la rédaction » et qui « canalise […] l’échange d’informations avec les sources ». Il est « un fil entre le bureau et le terrain », souvent redoublé par les consignes téléphoniques que distille, à distance, tout au long du déplacement, la hiérarchie [2].

L’attention portée à leur protection physique et à celle du matériel, l’enrôlement d’éclaireurs servant aussi d’escortes (intermédiaires locaux ou fixeurs salariés), l’obsession à comprimer les temps d’intervention sur place (pour des impératifs de productivité, mais aussi de sécurité), et enfin la focalisation quasi exclusive sur les protagonistes, les situations et les lieux justifiant leur « départ en mission », toutes ces pratiques donnent aux reporters dépêchés dans les quartiers populaires les traits de véritables commandos journalistiques.

On comprend dès lors les attitudes de rejet que ces méthodes de travail peuvent générer en retour chez certains habitants, confrontés à ces équipes de reportages menant des expéditions médiatiques furtives.

Mais l’inscription des journalistes dans cette configuration de travail a évidemment aussi des effets sur les schèmes de perception et les schèmes d’action que ces professionnels intériorisent. La compression des temps de production dans les médias d’information quotidienne, d’une part, et l’emprise des trames discursives et des cadres dirigeants des rédactions sur les contenus, d’autre part, poussent les journalistes à développer un art du raccourci.

Bien sûr, nous entendons d’abord par là une capacité à rentabiliser les délais de confection. Les reporters apprennent à emprunter des raccourcis sociaux, en routinisant le recours à des intermédiaires (bénévoles ou salariés comme les fixeurs) pour leur assurer un accès rapide, sécurisé et privilégié à des interlocuteurs présélectionnés.

Ces entremetteurs s’avèrent d’autant plus précieux que les reporters se plaignent de l’hostilité grandissante des habitants à leur égard.

Mais, on le voit à l’analyse des procédés de sélection des paysages urbains filmés comme à l’étude des discours recueillis via des modes de questionnement inductifs, ou encore à l’observation des pratiques de mise en situation des protagonistes, cet art du raccourci relève aussi de la capacité à faire surgir les représentations attendues. Celui-ci contient toujours un impératif de vitesse d’exécution, mais il relève aussi d’une exigence de simplification du monde social. Avec les habitants des quartiers populaires et les acteurs rencontrés sur place, les procédés de raccourcis journalistiques opèrent une réduction des identités sociales pour aboutir à un nombre restreint de figures typifiées (l’imam ; les « jeunes de banlieues » méritants, victimes ou déviants ; l’éducateur ; etc.). Ces pratiques, favorisées par la congruence des logiques économiques, politiques et professionnelles (comme la soumission aux modèles), vont de pair avec une méthode de travail qui relève d’un mode de production à rebours de l’information, laquelle consiste à inscrire, dans les projets de reportages, des conclusions préétablies.

Le recours à un journalisme du raccourci naît donc de la nécessité d’identifier le plus court chemin vers une réalité préconçue. Ce constat explique aussi la place grandissante accordée par les responsables de la rédaction aux qualités de débrouillardise et de rapidité dans la formation et la promotion des reporters que les travaux de sociologie sur les médias pointent régulièrement. Il n’est pas surprenant de voir s’appliquer à d’autres domaines d’actualité ce mode de production à rebours de l’information et ce journalisme du raccourci. Mais l’observation des reporters dans ces quartiers est particulièrement instructive et probante pour analyser ces procédés et leurs effets.

Les raccourcis journalistiques apparaissent en effet d’autant plus nécessaires à ces professionnels de l’information qu’il s’agit ici pour eux de trouver le plus court chemin pour se déplacer à l’autre extrémité de l’espace social, afin de rendre compte de milieux sociaux qui sont parmi les plus éloignés des leurs.

Les réductions de sens et les typifications n’en sont alors que plus voyantes, mais également plus violentes. Les journalistes évitent en effet les simplifications excessives lorsqu’elles concernent des interlocuteurs occupant des positions sociales plus élevées, non seulement parce qu’ils ont en commun certaines affinités et propriétés sociales (les professionnels de l’information évitent ainsi de se caricaturer eux-mêmes), mais également parce que ces interlocuteurs sont davantage en mesure de contester (ou de faire contester par des services de communication, par la menace de représailles judiciaires, etc.) ce type de traitements extrêmes.

Cela étant, nous ne sommes pas arrivés au terme du processus de production. L’assemblage du puzzle médiatique « de la banlieue » relève ensuite de la phase de mise en forme du produit fini (écriture/relecture, montage, diffusion). L’étude de cette ultime étape du processus de production fait apparaître une nouvelle forme de savoir-faire du journaliste-rédacteur, laquelle consiste à réussir la mise en récit des matériaux glanés sur le terrain conformément au projet initial de reportage. Ce stade de finition, où la contrainte des supérieurs peut s’exercer à nouveau directement sur les contenus, constitue la dernière occasion offerte au reporter de s’aligner sur les attendus formulés à l’égard d’un « reportage en banlieue ». C’est là aussi la dernière phase d’ajustement au métier et c’est dans la conformation durable aux attentes, lors de l’écriture finale, que se construisent les places dans les rédactions [3].

Notes

[1] Éditions Agone, septembre 2013, 430 p., 23 euros. Extrait du chapitre VII « Ce que « faire parler » veut dire : l’interview comme rapport de force symbolique », p. 274-278. Commander sur le site d’Agone.

[2] Jacques Siracusa, Le JT, machine à décrire , Sociologie du travail des reporters à la télévision, éditions De Boeck, mars 2001, p. 136-138.

[3] C’est donc à l’observation, dans un même mouvement, du processus de finition des reportages et d’ajustement des reporters eux-mêmes aux normes professionnelles et aux exigences éditoriales imposées par les responsables de la rédaction qu’est consacrée la troisième partie de l’ouvrage. (note d’Acrimed)

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