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Conflit en Syrie : les éditocrates s’habillent en kaki

par Mathias Reymond, le 23 septembre 2013

Comme les escargots lorsque tombent les premières gouttes de pluie, à chaque projet de guerre humanitaire et à chaque intention de lâcher quelques bombes, les va-t-en guerre sont de sortie. Guerre du Golfe, Yougoslavie, Kosovo, Afghanistan, guerre du Golfe la suite, Libye, les médias aiment donner la parole aux GI-Joe de la pensée géopolitique. Avec le conflit en Syrie, ils sont particulièrement nombreux… et particulièrement en forme.

Les commentateurs en tous genres ont été contraints de modifier leur analyse et leur plan compte tenu de l’agenda international. Il y a un « avant » et un « après » 9 septembre. En effet, le 9 septembre la Russie propose de soumettre les armes chimiques de la Syrie à un contrôle international. Avant cette proposition, la plupart des éditocrates étaient favorables à une intervention armée (ciblée et humanitaire – sic). Après, ces mêmes éditocrates étaient – toujours – favorables à une intervention armée (ciblée et humanitaire – re-sic).

L’état-major

Dans une nouvelle saison de cette série répétitive, le général en chef pourrait bien être Bernard Guetta. Depuis la fin du mois d’août il a délaissé sa cape bleue ornée d’étoiles pour un ensemble kaki sur lequel il espère apposer de nombreuses médailles. Dans Libération (3 septembre 2013), il revient sur les arguments des opposants à une intervention militaire en Syrie. Sa tentative de démontage consiste à aligner quelques lapalissades cocasses dont celle-ci : « Dès lors que des gaz de combat ont bel et bien été utilisés, celui qui a pu le faire est celui qui en avait et non pas celui qui n’en avait pas, le pouvoir et non pas l’insurrection. » CQFD. Puis il ajoute d’étonnantes remarques pour un spécialiste de la géopolitique : « rien ne dit que des frappes limitées précipiteraient une guerre mondiale ou même régionale. » Mais rien ne dit le contraire non plus.

La proposition russe du 9 septembre n’entame pas la virulence de ses arguments. Ainsi Bernard Guetta sur France Inter commente : « La seconde clarification apportée par ce coup de théâtre russe est qu’il est bel et bien nécessaire et non pas forcément aventureux ou va-t-en-guerre de ne pas accepter l’inacceptable et d’envisager de le sanctionner par la force. » Puis il ordonne : « Il ne faut pas, autrement dit, renoncer à la force. » (10 septembre) « À l’attaque ! » aurait-il ajouté en studio, une fois le micro coupé.

Le 27 août, Bernard-Henri Lévy – autre général de circonstance – se lâche dans « Le Grand Journal » sur Canal Plus : « Quand je vois les 75 % de pacifistes qui disent :’’tout sauf la guerre’’, quand j’entends ’’Paix, paix, paix’’, j’entends ’’mort, mort, mort’’. » « Et il n’y a rien d’autre de possible que la guerre ? » lui demande-t-on, « Mais tout a été tenté » réplique-t-il. C’était quelques jours avant la proposition russe acceptée par les États-Unis et la France... Sur RMC il maintient que « ne pas intervenir en Syrie serait une honte » (29 août). [1]

Puis, dans Le Point (12 septembre), il s’énerve contre ce qu’il appelle « la diplomatie d’opinion » et il argumente : « François Mitterrand ne se soucia pas de ’’l’opinion’’ quand il prit la décision historique d’abolir la peine de mort. Charles de Gaulle ne commença pas par sonder, amadouer, séduire, ’’l’opinion’’ quand, élu sur un programme prévoyant la poursuite de la guerre en Algérie, il décida de faire l’inverse. […] Gouverner c’est, aussi, déplaire. » Bombarder, c’est mieux...

Son collègue à la coupe au bol, le colonel André Glucksmann, est sur la même ligne : « Le mieux est d’éloigner la chute dans le pire, donc d’interdire le meurtre massif des enfants et le gazage d’une population morceau par morceau. Voilà pourquoi la réplique américano-française s’impose. » (Le Monde, 6 septembre). Une réplique ciblée et humanitaire, cela s’entend.

Les sous-officiers

Pour Laurent Joffrin, l’intervention est « inévitable » (Le Nouvel Observateur, 27 août), et il justifie cela avec un argument pour le moins friable : « L’absence de riposte des Occidentaux face à l’utilisation d’armes chimiques par le régime d’Assad délivrerait à tous les dictateurs de la terre un passeport pour la barbarie. » Il aurait pu avancer pareil argument pour encourager les interventions en Libye ou en Irak... Pourtant les ripostes des occidentaux, à l’époque, n’ont pas empêché le dictateur Assad de faire usage de la barbarie. Ensuite, Joffrin, spécialiste de tout et de rien, affirme que « Saddam Hussein mis à part, aucun pays n’a fait usage de l’arme chimique au combat depuis près d’un siècle. » Négationnisme ou bêtise [2] ? Le directeur du Nouvel Observateur a sans doute oublié qu’il y avait eu une guerre au Viet-Nam (petit pays, à droite sur la carte), et que durant ce conflit, l’armée des États-Unis avait usé et abusé d’armes chimiques. Puis, il ajoute, que « dans ces circonstances, il n’est qu’une solution : donner un avertissement sévère à ce régime insensé et barbare qui gaze sa propre population »... On comprend mieux pourquoi il ne sera jamais officier.

Dans l’émission, « Ce soir ou jamais » (France 2, 6 septembre), Frédéric Encel, géopoliticien de la télé, pense : « Je pense qu’il y a des guerres justes. Toutes les guerres ne sont pas faites pour le fric. » Puis il explique que « la puissance doit être assumée. […] Je ne suis pas pour une guerre, je suis pour une intervention symbolique. » Ouf ! Encel est contre la guerre.

Pas de quartier non plus dans « C dans l’air », sur France 5, avec deux émissions intitulées, les 2 et 4 septembre, « Y aller ou pas ? » et « Les frappes se précisent », qui n’ont donné la parole qu’à des intervenants favorables à une riposte américano-française (dont deux fois Christophe Barbier).

Les petits soldats

Dans Le Monde (26 août), Natalie Nougayrède semble excédée – mais la colère ne lui réussit guère : « Ne pas réagir avec fermeté à l’événement chimique syrien serait ouvrir la voie à l’ensauvagement de notre ère à l’échelle mondiale ». Puis, usant du même argument que Laurent Joffrin, elle écrit : « Ne rien faire reviendrait à donner un blanc-seing aux crimes contre l’humanité et à ruiner l’édifice de normes internationales élevé en rempart contre l’emploi d’armes de destruction massive. Le signal envoyé indirectement à l’Iran et à la Corée du Nord serait un message de laisser-faire. »

Plus amusant, l’article paru sur le site de France Info, le 27 août, s’interroge : « Comment rendre légitime une intervention militaire en Syrie ? ». L’auteur envisage ici « plusieurs scénarios [qui] permettraient de passer outre les vétos russes ou chinois. » Malin.

***

Évidemment Acrimed est bien incapable (et ne serait pas dans son rôle) de se prononcer sur une éventuelle intervention militaire en Syrie. De plus, les médias n’ont pas tous une attitude de suivisme dans ce conflit, mais force est de constater qu’une grande partie des chefferies éditoriales se complaisent dans leur rôle de commandants en chef des armées. Et s’il n’est pas étonnant de retrouver toujours les mêmes (Lévy, Glucksmann, Guetta, Encel...) promouvoir la guerre du haut de leur superbe ignorance, il est déplorable que du temps d’antenne ou des pages leur soient (encore) abondamment cédés pour qu’ils puissent claironner leurs opinions, plutôt qu’à des journalistes qui désireraient simplement informer sur les tenants et les aboutissants du conflit…

Mathias Reymond

Notes

[1] Dans ses péripéties médiatiques, Lévy dit aussi n’importe quoi. Il explique par exemple que « la Russie est un pays malade. La Russie est un pays exsangue dont le commerce extérieur, par exemple, est l’équivalent de celui des Pays-Bas » (Le Point, 29 août). Si la Russie a une balance commerciale de 81,3 milliards de dollars, proche de celle des Pays-Bas (77 milliards), elle se classe tout de même en cinquième position mondiale. Loin devant des pays comme la France (188e), la Grande-Bretagne (187e) et les États-Unis (bon dernier, avec une balance commerciale négative de – 487 milliards de dollars).

[2] Voir la remarquable enquête sur « Laurent Joffrin, le journaliste le plus bête de France ».

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