Tout commence par une interview du ministre de l’économie le 20 aoĂ»t sur France Inter : « Je suis très sensible Ă ce ras-le-bol fiscal que je ressens de la part de nos concitoyens » explique Pierre Moscovici. Ses sources ? Lors de ses deux semaines de vacances, ses proches « ne lui ont parlĂ© que de ça du petit dĂ©jeuner au dĂ®ner », explique très sĂ©rieusement Le Monde en citant l’entourage de Pierre Moscovici.
On assiste dès lors Ă un phĂ©nomène mĂ©diatique singulier : le « ressenti » du ministre devient un fait social avĂ©rĂ©. Au lendemain de l’interview sur France Inter, Le Monde publie ainsi un article qui titre « Les contribuables constatent dĂ©jĂ les hausses d’impĂ´t dĂ©cidĂ©es en 2012 », et dĂ©crypte le « ras-le-bol » auquel Moscovici s’est dĂ©clarĂ© sensible. Il aura donc simplement fallu qu’un ministre fasse part de son impression et de celle de ses amis pour que des journalistes bien intentionnĂ©s s’appliquent Ă dĂ©montrer qu’il s’agit d’une rĂ©alitĂ© tangible.
LibĂ©ration, qui ne compte pas se laisser distancer par Le Monde lorsqu’il s’agit de relayer les rĂ©sultats des investigations estivales des ministres, apporte de nouveaux Ă©lĂ©ments dĂ©cisifs pour confirmer le « sentiment » de Moscovici : « Beaucoup de ministres et dĂ©putĂ©s ont constatĂ© sur leurs lieux de vacances la confirmation de ce que rĂ©pète l’opposition depuis des semaines : un dĂ©but de trop-plein fiscal ». DĂ©cidĂ©ment, les vacances portent conseil… Et si le gouvernement a renoncĂ© Ă financer la rĂ©forme des retraites en augmentant les impĂ´ts, le quotidien croit savoir que c’est pour ne pas « alimenter le ras-le-bol fiscal des Français » [1]. Un « ras-le-bol » prĂ©sentĂ© ici encore, sans distance, comme une prĂ©occupation « des Français » – alors qu’il constitue avant tout un enjeu de lutte politique entre la majoritĂ© et l’opposition.
On pouvait s’y attendre, Le Figaro, qui en matière de fiscalitĂ© a toujours confondu les intĂ©rĂŞts de son lectorat avec ceux des Français, se contente quant Ă lui de prendre note de ce que le ministre se soit rendu Ă l’évidence : « Pierre Moscovici a reconnu qu’il y a, en France, un problème avec le niveau des impĂ´ts ».
Cette Ă©vidence est partagĂ©e par Olli Rehn, le commissaire europĂ©en aux affaires Ă©conomiques et monĂ©taires, qui explique dans un entretien au JDD du 25 aoĂ»t que les impĂ´ts ont atteint un « seuil fatidique » en France, et prĂ©cise notamment que « la fiscalitĂ© de l’Ă©pargne et l’impĂ´t sur les sociĂ©tĂ©s ont aussi atteint des seuils trop Ă©levĂ©s », ou que la rigueur « doit passer par une baisse des dĂ©penses publiques et non par de nouveaux impĂ´ts ». Ses propos, qui suggèrent qu’il vaut mieux couper dans les dĂ©penses sociales que taxer les plus riches ou les entreprises, seront largement repris.
Cette Ă©vidence est aussi partagĂ©e par Jean-Louis Borloo, qui lance le 27 aoĂ»t une pĂ©tition nationale pour un moratoire fiscal. Cette initiative connait un certain succès mĂ©diatique puisqu’elle sera au moins reprise par TF1, RTL, Europe 1, Le Figaro, Le Parisien, L’Express, Le TĂ©lĂ©gramme, etc. En toute logique d’ailleurs : après avoir dĂ©crĂ©tĂ© que les Français (dans leur ensemble) Ă©taient excĂ©dĂ©s par le « matraquage fiscal », diffuser un tel appel revenait Ă faire Ĺ“uvre de salut public…
Pour se convaincre que le thème du « ras-le-bol fiscal » est largement une construction mĂ©diatique, il suffit de constater qu’il efface du dĂ©bat public un autre ras-le bol, au moins aussi crĂ©dible : le « ras-le-bol » de la stagnation ou de la rĂ©gression du pouvoir d’achat… Au lieu de souscrire Ă l’emballement mĂ©diatique, le rĂ´le d’un journalisme exigeant aurait Ă©tĂ© de s’interroger sur ce que les « ressentis » et les « on dit » de vacances, fussent-ils ministĂ©riels, recouvrent de rĂ©alitĂ© [2].
Et quand bien mĂŞme « ras-le-bol » il y aurait, concerne-t-il tous les Français et revĂŞt-il le mĂŞme sens pour chacune des catĂ©gories socioprofessionnelles ? Les cris d’orfraie du Medef et le mĂ©contentement des couches populaires, frappĂ©es de plein fouet par l’augmentation des impĂ´ts non progressifs (et notamment des impĂ´ts sur la consommation), et donc par la stagnation ou la baisse de leur pouvoir d’achat, sont-elles Ă placer sur le mĂŞme plan ?
C’est plus d’une dizaine de jours après l’irruption fracassante du « ras-le-bol fiscal » sur la scène mĂ©diatique que l’on voit apparaĂ®tre dans la presse des dossiers sur ce que, au juste, Ă©tait censĂ© recouvrir ce phĂ©nomène de « ras-le-bol fiscal ». Mieux vaut tard que jamais ? Voire. Car il s’agit plus souvent de justifier plutĂ´t que d’expliquer...
« Sarkozy-Hollande : 84 nouveaux impĂ´ts en deux ans » titre Le Monde le mercredi 4 septembre. Le quotidien dresse ainsi l’inventaire des hausses et crĂ©ations d’impĂ´ts rĂ©alisĂ©es depuis trois ans, avec un constat : « ceux-ci atteindront un record absolu en 2013, avec un taux de prĂ©lèvements obligatoires de 46,3 % du produit intĂ©rieur brut. » ; « Pluie d’impĂ´ts sur la France » titre quant Ă lui l’article qui rĂ©sume cette enquĂŞte dans le magazine du Monde. Le ras-le-bol fiscal existe-t-il ? En tout cas, pour Le Monde, il a toutes les raisons d’exister.
Autre enquĂŞte, celle de Rue 89, qui a le mĂ©rite de donner la parole au rĂ©dacteur en chef d’Alternatives Ă©conomiques, qui relativise la « pression fiscale » dĂ©noncĂ©e par le Medef (et en creux, par Le Monde) : « Les mesures supplĂ©mentaires prises pour 2013 n’ont probablement eu pour effet que de ramener la fiscalitĂ© des revenus et du capital des mĂ©nages Ă peu près au niveau qui Ă©tait le sien en 2000 avant la dĂ©bauche des baisses d’impĂ´ts pour les plus riches et les entreprises [3]. »
Une prise de distance qui est pourtant relativisĂ©e par un article intitulĂ© « Avec notre "fiscomètre", surveillez la pression fiscale », qui raille l’« impressionnante crĂ©ativitĂ© fiscale » en rĂ©capitulant les nouveaux impĂ´ts et taxes mis en place par François Hollande, participant ainsi Ă la fabrication de l’image et de l’idĂ©e du contribuable excĂ©dĂ©.
Ă€ ce stade, on s’étonne qu’il n’ait pas Ă©tĂ© fait mention de sondage. C’est La Tribune qui s’y colle, avec la difficile tâche de donner a posteriori rĂ©alitĂ© (du moins celle, très artificielle, que construisent les sondages) Ă un phĂ©nomène dont la rĂ©alitĂ© mĂ©diatique n’est plus Ă dĂ©montrer. Le seul sondage sur la question a donc Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© pendant l’étĂ© par le controversĂ© Opinion Way, spĂ©cialiste des sondages par internet. RĂ©sultats : pour 34 % des sondĂ©s la diminution des impĂ´ts est « tout Ă fait prioritaire », pour 41 % « plutĂ´t prioritaire », ce qui permet Ă La Tribune de conclure que oui, le ras-le-bol fiscal existe puisque pour 74 % la baisse des impĂ´ts est prioritaire.
Outre les biais sĂ©mantiques (une mesure « plutĂ´t prioritaire » est-elle prioritaire ?), outre ceux liĂ©s Ă la mĂ©thodologie du sondage (par internet) et Ă la pĂ©riode (le mois d’aoĂ»t), cette enquĂŞte d’opinion pose au moins deux problèmes.
Le premier, c’est que la baisse d’impôt est présentée comme un choix dans l’absolu, alors que comme le souligne Olli Rehn, si l’on n’augmente pas ou si l’on baisse les impôts, il faut tailler dans les dépenses dont une écrasante majorité relève de dépenses sociales. Détacher la question du montant de l’impôt de celle de ses usages par les pouvoirs publics revient à la dépolitiser et donc à lui ôter toute signification ! Qui plus est, formuler le problème sous cet angle permet de s’assurer à peu près à coup sûr une large majorité de répondants se déclarant favorables à une telle mesure – il est rare qu’une personne déclare spontanément s’opposer à une hausse de ses revenus.
Le second problème, c’est que de parler d’impĂ´ts tout court n’a pas de sens non plus. Les catĂ©gories populaires dont une bonne partie ne paie pas l’impĂ´t sur le revenu se contrefichent de son barème, qui obsède les plus aisĂ©s ; Ă l’inverse les impĂ´ts sur la consommation comme la TVA sont une prĂ©occupation constante pour les premiers alors que les seconds n’y prĂŞtent pas ou peu attention. Additionner leurs rĂ©ponses pour crĂ©er de toute pièce « l’opinion des Français » sur la question revient donc Ă additionner des carottes et des choux-fleurs. Mais peu importe, si cela permet de donner un vernis scientifique Ă l’emballement mĂ©diatique autour du « ras-le-bol fiscal »â€¦
EnquĂŞtes, contre-enquĂŞtes, sondages… LibĂ©ration fait, quant Ă lui, appel Ă une experte pour nous Ă©clairer sur la pression fiscale. Tout droit venue de l’universitĂ© de Chicago, Ioana Marinescu nous offre une petite dĂ©monstration de pĂ©dagogie nĂ©olibĂ©rale selon laquelle « il y a relativement peu Ă gagner en augmentant les impĂ´ts ». Et de conclure : « Ă©tant donnĂ© les minces gains Ă©conomiques, Pierre Moscovici n’a donc peut-ĂŞtre pas tort de s’inquiĂ©ter des retombĂ©es politiques du "ras-le-bol fiscal" des Français. » Un contrepoint aurait Ă©tĂ© bienvenu…
Dans l’Ă©ditorial de LibĂ©ration datĂ© du 25 aoĂ»t, « ComplexĂ©s », Sylvain Bourmeau nous livre une interprĂ©tation intĂ©ressante de cette sĂ©quence du « ras-le-bol fiscal » : « Le PS donne Ă©trangement le sentiment perpĂ©tuel de subir les assauts idĂ©ologiques de la droite. Comment comprendre autrement les propos dĂ©fensifs et mĂŞme complexĂ©s […] sur le niveau dĂ©crĂ©tĂ© "insupportable" des prĂ©lèvements obligatoires ou l’acceptation du dogme idiot selon lequel on ne saurait crĂ©er une nouvelle taxe ? »
On s’étonne que cette rĂ©flexion critique sur le « ras-le-bol fiscal » n’ait pas Ă©tĂ© davantage dĂ©veloppĂ©e dans les colonnes de LibĂ©ration… Dommage que les journalistes des grands quotidiens soient parfois si « complexĂ©s » quant Ă leur vocation Ă informer, et non Ă enfumer, leurs lecteurs.
Frédéric Lemaire