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« Questions du jour » : Caricatures de sondages et simulacre de démocratie

par Thibault Roques, le 2 septembre 2013

Les « vrais » sondages sont souvent des caricatures. Alors que dire des faux ? Véritable fiction journalistique, la question du jour est, comme le concédait Le Point récemment, un exercice auquel se livrent « beaucoup d’organes d’information » et qui se résume, le plus souvent, à « un micro-trottoir sur la Toile. » Faux sondage et vrai simulacre de démocratie en temps réel, la question du jour vise à saisir l’air du temps – essentiellement médiatique et politique. Censée prendre le pouls d’une opinion publique qui n’existe pas (du moins telle que les sondages prétendent l’enregistrer), ladite question fait surtout ressortir l’absence de réponse pertinente possible tout en révélant l’impensé journalistique. Car ces « référendums » reconduits chaque jour imposent les problématiques du moment davantage qu’elles n’exposent de véritables questions d’intérêt général. Quant à la « méthode »…

I. Faire divers, faire diversion

Quelques sorties estivales, aux mois de juillet août 2013, permettent de donner un aperçu du paysage, illustré ici par des captures d’écran (précédées en note de leurs dates et sources).

S’il est une chose qui frappe d’emblée, c’est la stupéfiante variété de ces questions, et leur renouvellement perpétuel, des plus insignifiantes aux plus « politiques », des plus intemporelles aux plus brûlantes. Ainsi, d’un jour à l’autre, « vos » journaux préférés vous interrogeront aussi bien sur ceci [1] :

que sur cela [2] :

Période estivale oblige, les questions d’actualité au sens le plus étriqué et éphémère du terme pullulent. Par exemple, quoi de plus rassembleur que le monde aquatique (mer, piscine, lac, etc.) dont on suppose, à tort ou à raison, qu’il concernera forcément, à un moment ou à un autre de l’été, la majorité de la population ? Personne ne s’étonnera donc d’être invité à répondre au genre de questions impérieuses qui suivent [3] :

Quant à savoir ce qu’est au juste un « baigneur imprudent » (voire si un noyé rentrerait dans cette catégorie et si oui, comment, alors, le « verbaliser »), et à mesurer à partir de quel moment on peut considérer qu’une plage est « suffisamment surveillée », difficile à dire. Les questions sont la plupart du temps tellement vagues, vastes ou absurdes que les réponses sont vouées à l’être également.

Une fois que les grands organes d’information ont défriché les questions incontournables du moment, alors seulement ils se laissent aller à quelques considérations plus légères ou plus intrépides, histoire d’aérer l’esprit de leurs lecteurs méritants [4] :

Force est de constater que la part belle est faite aux problèmes politiques et sociaux les plus urgents... À poser sur tout et n’importe quoi des questions sans réponse et sans conséquence plausibles, ces organes de presse « oublient » manifestement les « missions » que pourtant ils revendiquent : informer et enquêter (sérieusement). Mais surtout, ces pseudo-sondages contribuent à désinformer en transformant de fausses enquêtes d’opinion en données chiffrées qui seront exploitées et réutilisées comme de vrais résultats scientifiques, rigoureusement recueillis. C’est « l’effet micro-trottoir »…

II. Le micro-trottoir, tout un art

Comme le souligne Jean Stern [5], « ce sont tous les médias aujourd’hui pour lesquels le micro-trottoir est devenu un principe et un format de base de la fabrication de l’information. » Méthode à la fois rapide, peu coûteuse et féconde en chiffres (ré)utilisables immédiatement, ses produits semblent s’imposer à tous avec la force de l’évidence. Omniprésente dans le monde journalistique, elle incarne cependant le néant journalistique, soit « le degré zéro de l’information », comme nous l’avons plusieurs fois souligné [6]. Car les problèmes que posent ces sondages d’un jour sont multiples.

1. « Enflammer la toile » pour mieux éteindre le débat

La plupart des questions posées étant bidon, la formulation est à chaque fois cruciale pour espérer faire réagir le lecteur. Cela commence donc par les mots employés : ainsi, pour épater le client - et si possible l’appâter -, on lui demandera de façon insistante et légèrement racoleuse s’il est, à tel ou tel propos, « choqué » [7]

Où l’on voit bien comment le débat public est systématiquement distordu : en misant sur la corde sensible, sinon sensationnaliste, le concepteur de la « question du jour » cherche d’abord et avant tout à « faire du clic ; effet indirect non négligeable, ces sujets supposés « révoltants » occultent bien souvent d’autres questions sociales et politiques d’intérêt (plus) général.

2. Une « photo de l’opinion » ou l’opinion défigurée ?

En outre, comment ne pas s’attarder sur le défaut manifeste de représentativité de l’échantillon ? On observe en effet que les rares médias qui osent en dire plus sur la valeur qu’il faut accorder à leurs enquêtes sont clairs : ces dernières ne valent rien. Ainsi, sur le site de M6 consacré à « La question du jour », les auteurs le reconnaissent eux-mêmes : ils ne proposent rien d’autre qu’un

« Sondage à valeur non scientifique » : beau pléonasme. À moins que, pour les auteurs, le fait que ce « sondage » soit mis à jour chaque minute ne lui confère un supplément d’âme… et de scientificité !

De son côté, à l’occasion d’un sondage d’anthologie, Le Point s’est lui aussi efforcé de préciser la nature de son micro-trottoir. Pour mémoire, voici ce que demandait ce « sondage » publié le 23 juillet 2013 et commenté par Rue 89 le jour même sous le titre « Pour ou contre Hitler : le prochain sondage du Point.fr ».

Il a finalement été supprimé du site du Point après avoir été d’abord maintenu et assorti de quelques « explications » sur sa fabrication et sa raison d’être puis, plus tard, d’excuses.

Pour tenter de se justifier, Le Point, repaire de tous les Albert Londres de la planète médiatique, invoqua les devoirs les plus nobles du journalisme : « un journaliste ne s’interdit de poser aucune question, et surtout les plus dérangeantes ou les plus "sensibles" ». Ou plus exactement, celles qui permettent de faire le « buzz » et le « clash », non ?

Ce n’est pas tout. « Ce sondage, nous a-t-on dit, ne reprend pas la méthode des quotas, il est empirique, et ouvert à tous ceux qui veulent y répondre, et sans filtre. Et c’est en cela qu’il donne une photo de l’état de l’opinion à un instant T. » Ici encore, « empirique » est un bel euphémisme pour éviter d’admettre l’inanité de ces enquêtes qui n’en sont pas et, dans le cas présent, d’une « méthode » que les sondologues spécialisés les plus désinvoltes renieraient sans doute : comme si la méthode des quotas était la seule à fournir un échantillon représentatif et comme si les lecteurs du Point pouvaient garantir cette représentativité. Quant à la « photo de l’état de l’opinion à un instant T », ça en jette, non ?

3. Poser la question, imposer la réponse

Si, comme on l’a vu, les questions sont fréquemment ineptes, leur formulation même oriente voire induit souvent les réponses, mettant au jour l’un des travers principaux de ce type de procédé journalistique. En version Le Figaro, cela donne [8] :

Manière mal dissimulée de critiquer à peu de frais tel personnage public ou sa politique, les questions du Figaro, passé maître en la matière, se révèlent le plus souvent purement rhétoriques. On laisse apparemment l’opinion de chacun s’exprimer librement… en sous-entendant la « bonne réponse ».

Le Parisien, de son côté, n’est pas en reste : ses vraies-fausses questions accouchent régulièrement de vrais-faux plébiscites qui viennent conforter – ô miracle - ce que son auteur voulait faire dire à son « sondage ». Un exemple [9] :

Sous couvert de questions qui laissent a priori au lecteur le choix entre deux voire trois réponses possibles (oui, non, sans opinion), il s’agit en réalité de questions très fermées et très biaisées. Tout se passe comme si les journalistes ne cherchaient qu’à faire ratifier, par ceux qui les lisent, un verdict rendu d’avance [10].

4. Question(s) de présentation…

Plus subtile, la mise en page des questions, plus encore que leur formulation est aussi un outil permettant d’orienter les réponses, comme en témoigne ce qui suit [11] :

L’agencement de la page et des différents articles, soigneusement choisi, ne peut qu’aiguiller la réponse du lecteur pressé ou sans opinion préalable sur la question. L’Éducation nationale va mal ? Une solution s’impose : les professeurs doivent travailler davantage. De même que sur la situation à Marseille, il y a une réponse toute trouvée. Après le matraquage des articles préliminaires, peut-on réellement vouloir autre chose que « des mesures exceptionnelles pour rétablir la sécurité » [12] ?

Par conséquent, difficile de répondre de manière objective à de telles questions quand les gros titres et les photos qui les précèdent ou les accompagnent conditionnent à ce point le lecteur. Tout indique que les dés sont pipés : il y a bien souvent une réponse nettement plus « logique » et attendue que l’autre.

III. Consultation médiatique, illusion démocratique

À l’heure où le monde politique semble plus que jamais coupé du monde réel et où le citoyen aspire à être davantage partie prenante des affaires de la cité, on pourrait croire que les journalistes viennent opportunément combler les attentes de ce dernier en pratiquant le micro-trottoir au quotidien. Sans doute ces sondages « ouverts à tous ceux qui veulent y répondre, et sans filtre » font-ils de chaque lecteur un électeur en puissance susceptible d’exprimer, plusieurs fois par jour, par son vote, son opinion sur les sujets les plus divers. Pourtant, en feignant de donner la parole, le micro-trottoir confisque le débat. Car l’un des effets les moins aperçus et les plus pervers de cette sondomanie est l’illusion démocratique qu’elle entretient : paradoxalement, ces « études d’opinion » stimulent (un peu) et entravent (beaucoup) le débat public dans le même mouvement. À ses lecteurs, auditeurs et autres téléspectateurs, les questions offrent une occasion de donner son avis au sens le plus littéral du terme, ce qui, sans même parler de la capacité de chacun à « bien réceptionner » la question et à y répondre, masque d’autant mieux l’imposition des questions ou leur caractère biaisé.

C’est parce qu’elle offre, sur le mode de la consultation électorale référendaire chaque jour recommencée, la possibilité à tous de s’exprimer sur tout, que la question du jour donne un sentiment d’interactivité et d’implication accrue de chacun dans les choses de la cité. Pris dans cette « logique du clic », on ne cesse de « voter » « dans une situation qui est au fond celle de l’isoloir, où l’individu va furtivement exprimer dans l’isolement une opinion isolée » [13] sur une question isolée… et imposée. Les « votants » sont certes consultés chaque jour, mais on en vient à oublier que sont imposées les questions, et parfois les réponses. Et si l’on prolonge l’analogie électorale, on constate que ces référendums se soldent le plus souvent par des plébiscites comme l’attestent certains exemples présentés ci-dessus. Entretiens au rabais à l’origine, ils finissent par « faire vrai » aux yeux du lecteur tant ses résultats semblent incontestables et peu contestés.

Tout ceci pourrait prêter à rire si ces études, sondages et autres pseudo-enquêtes n’étaient pas repris et relayés à l’envi dans et par les médias, constituant in fine non seulement des problématiques imposées par eux et pour eux, mais ayant à terme force de preuve et de vérité alors que par leur nature même ils ne peuvent prétendre ni à l’une ni à l’autre. Loin de décrire des réalités ou des opinons pré-existantes, ces purs « artefacts dépourvus de sens » les prescrivent. Toutes ces questions en trompe-l’œil nourrissent donc l’illusion d’une miraculeuse vitalité démocratique… dans laquelle le citoyen est certes assailli de questions, mais sevré de débats effectifs et d’éléments de réponse rigoureux.

Thibault Roques

Notes

[1] Le « 12.45 » de M6, le 13 août 2013.

[2] Respectivement, le « 12.45 » de M6, le 19 août 2013 et Le Parisien, le 13 août 2013.

[3] Respectivement le « 12.45 » de M6, le 5 août 2013 et Le Parisien, le 2 août 2013.

[4] Le Parisien, successivement, le 31 juillet et le 3 août 2013.

[5] « Formation et déformation des journalistes ».

[6] Voir par exemple « Faux témoignage au « 13 heures » de TF1 : où est le bidonnage ? ».

[7] Le Parisien des 10, 11 et 8 août 2013.

[8] Le Figaro, le 2 août et le 8 août 2013.

[9] Le Parisien, le 5 août 2013.

[10] Voir ce que nous écrivions dans l’article précédemment mentionné : Le micro-trottoir est une « pratique journalistique qui prétend rendre compte de l’opinion "de la rue", […] ou l’entretien-vite-fait n’est trop souvent qu’un moyen pour les journalistes chargés de cette besogne de faire dire à leurs reportages... ce qu’ils souhaitent que leurs reportages disent. Questions biaisées, réponses amputées ou coupées au montage, vaine prétention à refléter "l’opinion" à l’aide de quelques témoignages soigneusement sélectionnés... Autant de pratiques qui ne laissent planer aucun doute sur ce procédé informatif : le micro-trottoir est à l’interview éclairant le téléspectateur ce que les "enquêtes d’opinion" sur Internet sont à l’enquête sociologique. »

[11] Le Figaro, 22 août 2013.

[12] Le Figaro, le 11 août 2013.

[13] Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », consultable ici même.

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