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La reine Christine Ockrent et le journalisme de haute fréquentation

par Henri Maler, Naïma Benhebbadj, le 12 février 2013

Les films Fin de concession de Pierre Carles et Les Nouveaux Chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat ont familiarisé les spectateurs qui les ont vus avec l’un des cercles d’entente et de connivence qui, en France, réunit journalistes et gens de pouvoir : « Le Siècle ». Un autre de ces cénacles, international et beaucoup plus important celui-là, mérite attention : le Groupe Bilderberg (dont on peut consulter le site officiel et lire une présentation synthétique sur Wikipedia) qui a vu la participation de quelques éminences médiatiques, parmi lesquelles Christine Ockrent, délicatement surnommée la reine Christine. Comment justifier cette (haute) fréquentation ? Telle est la question que Natacha Polony a tenté de poser à Christine Ockrent sur le plateau d’« On n’est pas couché » (France 2) le 2 février 2013.

Mais d’abord qu’est-ce qui légitime une telle question ? Le groupe Bilderberg réunit annuellement et dans le plus grand secret, pour des conférences et des débats, 130 participants environ de l’élite économique, politique et… médiatique internationale, cooptés par un comité directeur. Le secret absolu qui entoure ces rencontres peut nourrir toutes sortes de spéculations. Si rien ne permet d’établir que des décisions stratégiques concertées soient prises à l’occasion de ces rencontres, leur existence même matérialise celle d’un réseau et d’un pouvoir d’influence en marge des institutions dominantes et à leur service. Qu’est-ce que des journalistes, tenus au secret, peuvent bien aller faire, non dans cette galère mais dans cette sauterie de grande classe ? N’est-ce pas Christine Ockrent ?

Quand un homme ou une femme journaliste participe aux cercles du pouvoir, ce n’est pas pour informer sur ceux-ci quand ils sont fermés. Alors pourquoi ? Ce n’est pas, évidemment, pour participer à d’obscurs complots. Alors pourquoi ?

S’il faut reconnaître un grand talent à Christine Ockrent, c’est dans l’art de ne pas répondre aux questions qu’on lui pose. En dépit de ses innombrables contorsions dont on lira la transcription ci-dessous, la reine Christine, dont la royauté tire orgueil de sa participation et de la fréquentation d’autres éminences, lâchera finalement que celle-ci a pour but, non pas de s’informer pour informer, mais de s’informer pour se former : apprendre modestement auprès des « meilleurs ». Se former et former, sans doute, à ces éminentes pensées, les publics en manque de pédagogie.

1. La Reine ironise

- Où l’on apprend comment tenter de neutraliser une question avant même qu’elle soit posée.

- Laurent Ruquier : « Une dernière question Natacha  »
- Natacha Polony : « Puisque nous parlons de vision du journalisme, on peut par exemple vous interroger sur le cercle Bilderberg. Auquel vous avez participé trois fois. Qui est un cercle fondé par David Rockefeller en 1954…  »
- Christine Ockrent (ironise en interrompant Natacha Polony) : « Haaa, quelle horreur ! »
- Natacha Polony (poursuit sa question) : « … qui est un cercle qui réunit des gens de pouvoir, de la finance…  »
- Christine Ockrent (récidive) : « Mais, quelle horreur !  »
- Natacha Polony : « … des chefs d’État. Non, pas quelle horreur. Simplement, je m’interroge… »
- Christine Ockrent (ter) : « Maiiis, c’est épouvantable qu’un journaliste aille s’informer ! » (rires du public)

2. La Reine va répondre

- Où l’on apprend comment demander à répondre à une question avant même qu’elle soit terminée.

- Natacha Polony (poursuivant calmement et fermement) : « Si je peux juste me permettre… Vous dites qu’un journaliste aille s’informer. Or, quand on interroge des gens qui ont participé à ces réunions… »
- Christine Ockrent (affectant un soudain intérêt pour la question ) : « Oui, oui. »
- Natacha Polony : « … ils répondent : “je ne peux rien dire de ce qui s’y passe. Car pour la liberté de parole, nous devons respecter une certaine confidentialité.” Est-ce que ce n’est pas exactement le contraire, justement, du métier de journaliste ? Et est-ce que réellement il est nécessaire… »
- Christine Ockrent : « Pardonnez-moi, si je peux répondre… »
- Natacha Polony (décidée à aller jusqu’au bout) : « Je peux juste terminer ma question. Oui excusez-moi, voilà : Est-ce que réellement, il est nécessaire d’aller dans ce genre de cercle pour s’informer ou est-ce que ce n’est pas participer à des cercles de pouvoir ? »
- Laurent Ruquier : « On a compris la question. La réponse de Christine Ockrent  ».

3. La Reine répond

- Où l’on apprend comment éluder une question en déformant son sens et en répondant à une autre.

- Christine Ockrent : « Je crois que vous avez… avec tout le respect que j’ai pour votre parcours professionnel (ironie à peine voilée), une vision un peu conspirationniste des choses. »

S’interroger sur les motivations de la participation d’une journaliste à un cercle de pouvoir fermé, c’est se voir immédiatement taxer de conspirationnisme ; un argument… royal !

Reprenons :

- Christine Ockrent : « Je crois que vous avez… avec tout le respect que j’ai pour votre parcours professionnel une vision un peu conspirationniste des choses. Il existe un certain nombre de clubs de réflexion, souvent anglo-saxons. Parce que c’est une tradition plus anglo-saxonne que française. Et ce qu’on appelle le Bilderberg a été créé, je crois, il y a une quarantaine d’années aux Pays-Bas. Ce sont des gens qui se réunissent une à deux fois par an. Vous avez des membres permanents et vous avez pour la France… heu… quelqu’un qui est en l’occurrence… heu… un grand assureur… heu… qui décide d’inviter deux ou trois personnes pour participer au Bilderberg de telle ou telle année. Il y a très souvent des journalistes. Et même parfois, ça c’est très rare UNE journaliste et des confrères éminents… »
- Natacha Polony (souriant) : « Certes. »
- Christine Ockrent : « … y sont allés ! »

Une pointe de « féminisme » vaniteux de celle qui a « réussi » et toujours la même antienne : comme elle l’a fait à plusieurs reprises au cours de l’émission et déjà dans cette séquence, Christine Ockrent se défend en arguant que ce qu’on lui reproche est monnaie courante au sein des médias et parmi ses « éminents confrères ».

Reprenons :

- Christine Ockrent : « des confrères éminents… y sont allés ! Quel est l’intérêt de ce genre de réunion ? C’est que… vous côtoyez des gens… C’est comme Davos : vous côtoyez des gens que vous ne pouvez pas approcher autrement. Vous entendez des experts auxquels vous n’avez pas accès autrement. Et donc vous enrichissez vos connaissances ! Ça n’a rien… ce n’est pas un complot. »
- Natacha Polony : « Ce n’est pas une question de complot. »
- Christine Ockrent : « Ce n’est pas le complot du capitalisme libéral pour gouverner le monde parce qu’ils sont tous méchaaaants. »

Elle agite au même moment ses mains autour de son visage, pour souligner par cette gesticulation grotesque à quel point le sont aussi ceux qui osent s’interroger sur le groupe Bilderberg. Tous complotistes, bien sûr.

- Natacha Polony (calmement) « Ce n’est pas une question de complot. C’est une question de positionnement du journaliste. »

4. La Reine justifie ses fréquentations

- Où l’on apprend que fréquenter les cercles de pouvoir en dehors de toute justification journalistique se passe de justification.

Reprenons :

- Natacha Polony : « Ce n’est pas une question de complot. C’est une question de positionnement du journaliste. »
- Christine Ockrent (interrompant Natacha Polony en manifestant son agacement) : « Eh bien, vous demandez à un certain nombre de confrères…  »
- Natacha Polony (persistant à poser sa question) : « Est-ce qu’en l’occurrence, il est sain… Si je peux terminer.  »
- Christine Ockrent (terminant sa phrase précédente) : « … Vous faites vos enquêtes… Tous les journalistes français… »
- Natacha Polony (parvenant enfin à achever sa question) : « Est-ce qu’il est sain qu’un journaliste se retrouve dans une position où il ne va pas pouvoir exercer son rôle de journaliste ? Est-ce qu’il est sain qu’il soit avec des gens qui fréquentent les cercles de pouvoir, sans qu’il puisse justement les interroger, leur parler et en rendre compte ? Est-ce que là, il n’y a pas un mélange des genres ? »
- Christine Ockrent : « Mais, il n’est pas nécessairement en mission. Il peut très bien discuter avec Henry Kissinger ou avec… heu… le roi de Prusse. C’est quoi un journaliste à votre avis ? C’est quelqu’un qui cause qu’à des journalistes ?  »

De nouveau elle agite les mains de manière ridicule autour de sa tête tentant de railler Polony.

- Natacha Polony : « Non, c’est… »
- Christine Ockrent : « En disant : “Bah y a que des méchants, y a que des puissants. Alors, il ne faut surtout pas s’informer !” »

Nouvelles grimaces pour tenter de disqualifier ceux que leur stupide naïveté incite à poser d’absurdes questions.

- Natacha Polony : « C’est quelqu’un qui évite les liens avec les cercles de pouvoir pour justement… »
- Christine Ockrent : « Oh bah oui, ça c’est bien connu… Bien sûr ! »
- Natacha Polony : « … pour garder une certaine liberté quand il interroge ces personnes-là.
 »
- Christine Ockrent : « Bien sûr ! Donc tous les patrons de presse, tous les rédacteurs en chef ne devraient absolument voir personne pour rester vierges de toutes espèces de contamination. »
- Natacha Polony (sur un ton amusé) : « Y a peut-être un juste milieu entre voir personne et baigner dans les cercles de pouvoir. »
- Christine Ockrent : « Il me semble que vous avez une vision un peu… un tout petit peu… heu… Je vais pas choisir un adjectif agressif ? » (Mimique faussement embarrassée et sourire moqueur en direction de Laurent Ruquier)
- Laurent Ruquier : « Oh, vous pouvez… »
- Christine Ockrent : « Non, voilà un tout petit peu particulière… »
- Natacha Polony : « Ça s’appelle la déontologie journalistique ! Pardonnez-moi. »
- Christine Ockrent : « … un tout petit peu particulière de votre métier. Que vous pratiquez pourtant avec talent ! » (Elle souffle bruyamment, nous signifiant que finir sa phrase lui a coûté un pénible effort. Elle est récompensée par un petit rire du public.) « Haaa, j’y arrive. »
- Natacha Polony : « Je suis désolée, mais le fait de ne pas fréquenter des cercles de pouvoir en dehors d’un cadre… »
- Christine Ockrent (l’interrompt de nouveau) : « Bon, ben je suis désolée. Alors, vous demanderez à votre ancien patron Jean-François Kahn… »
- Natacha Polony : « … journalistique me semble l’évidence. »

Mais puisque d’autres le font…

5. La Reine n’a pas le monopole de ces fréquentations. Alors…

- Où l’on apprend donc que puisqu’elle fait comme beaucoup d’autres, c’est à eux qu’il faut demander.

Reprenons :

- Christine Ockrent : « Et puis vous demanderez à Franz-Olivier Giesbert. Et puis vous demanderez à Jean-Marie Colombani. Et puis vous demanderez au… hélas au très regretté Érik Izraelewicz. »
- Natacha Polony (très satisfaite) : « Jean-François Kahn, justement, n’est pas vraiment du genre à fréquenter ce genre de cercle. Et… »
- Christine Ockrent (ironique l’interrompt) : « Ah ben, tiens ! Non, il ne fréquente personne Jean-François Kahn ! »
- Natacha Polony : « … Et c’est d’ailleurs pour ça qu’il fait partie des gens qui m’ont appris le métier. »
- Christine Ockrent (ironique) : « Ah ben, tiens ! Non, il fréquente personne Jean-François Kahn ! Ben bravo, Très bien. Bah pour ça, vous avez des choses à vous dire entre vous. C’est très bien ! »

Épilogue : la Reine ne fréquente pas tous les réseaux

- Laurent Ruquier (éclate d’un rire complice avec la dernière remarque d’Ockrent, soutenu par les applaudissements du public) : « Allez, on va passer à quelques questions ou réflexions sur Twitter. Christine Ockrent, vous avez un compte Twitter ? »
- Christine Ockrent : « Ah non ! »
- Laurent Ruquier : « Vous n’êtes pas sur les réseaux sociaux ? Vous en entendez assez comme ça ? C’est ce que vous dites ?  »
- Christine Ockrent : « Oui ! Oh ben là ce soir, j’en ai pris ma dose pour un moment ! »

Naïma Benhebbadj et Henri Maler

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