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La grève incompréhensible et injustifiée des instituteurs parisiens

par Olivier Poche, le 30 janvier 2013

Mardi 22 janvier, les instituteurs parisiens se sont massivement mis en grève et ont défilé contre le projet de loi pour la « Refondation de l’école », présenté le lendemain au Conseil des ministres. Si le mauvais traitement médiatique que les grévistes ont eu à subir a été d’inégale gravité [1], la tonalité d’ensemble laisse à penser que l’alternance n’a rien enlevé aux grands médias de leur goût pour « la » réforme, de leur dégoût pour ceux qui La refusent, ni surtout de leur capacité à donner des leçons en lieu et place d’informations.

Certes, qui aurait eu le loisir, l’envie et la patience de tout lire, tout écouter et tout voir de ce que journaux, radios et télés ont pu dire de cette grève serait sans doute parvenu à se forger une vision d’ensemble et à recueillir des informations détaillées sur ses tenants et aboutissants… Il n’en demeure pas moins qu’un « citoyen lambda », se contentant d’un ou deux médias pour s’informer sur la réforme proposée, la concertation qui l’a précédée, et la mobilisation des instituteurs qu’elle a entraînée, n’en retirera bien souvent qu’une vision tronquée et incompréhensible, fustigeant les grévistes – et s’exprimant, comme il se doit, dans cette langue automatique du journalisme par temps de grève, que nous connaissons malheureusement si bien.

« Incompréhensible » : c’est un des leitmotive éditocratiques devant la mobilisation des instituteurs parisiens, dont le caractère massif pouvait en effet surprendre. D’ailleurs, on interroge parfois les lecteurs pour savoir s’ils partagent cette perplexité [2] :

Certes, c’est précisément le rôle des médias de rendre compréhensible ce qui ne l’est pas au premier abord, et il pourrait y avoir là une sorte de défi, stimulant, pour des journalistes tentés de faire leur métier, en présentant le dossier dans toute sa complexité, le détail du projet de loi comme les arguments et les revendications de ceux qui s’y opposent… Mais, sans surprise, dans les principaux médias on a plutôt eu droit à des présentations parcellaires et biaisées. Quelques aperçus sur le meilleur du pire.

Sur Europe 1, « on est un peu perdu »

Mardi 22 janvier, dans « Europe 1 midi », le journal de la mi-journée, 4 min 30 (sur 25 min) sont consacrées au mouvement de grève, score honorable, même si le mercaptan échappé de l’usine rouennaise bénéficiera de deux minutes supplémentaires. Le problème, c’est qu’en 4 min 30, on n’apprendra pas grand-chose.

C’est d’abord Marion Calais qui propose un résumé très personnel du mot d’ordre des manifestants : « Ils dénoncent le retour de la semaine de 4 jours et demi en primaire ». Cette « dénonciation » n’existe que dans l’esprit de M. Calais (et nombre de ses confrères), mais qu’importe ! Elle se tourne alors logiquement vers... « Fabien Cazeaux franchement on est un peu perdu, il y a eu une concertation sur cette réforme, tout le monde a discuté, alors qu’est ce qui cloche d’un coup, aujourd’hui ? ». Et Fabien Cazeaux de proposer un « décryptage » (sic), en 45 secondes chrono, dont voici l’essentiel :

« Eh bien c’est le passage à l’acte qui pose problème […] l’objectif c’est d’alléger la journée des écoliers, tout le monde était d’accord là-dessus […] mais du coup qu’est-ce qu’on fait faire aux enfants en dehors des cours, ça c’est au cœur de la grève des enseignants parisiens aujourd’hui, alors que justement Paris est particulièrement bien doté en termes d’équipements de culture, de loisirs. À Paris et ailleurs, il y a aussi la question de la formation des animateurs qui prendront en charge les enfants qui se pose. Enfin des questions de gros sous, à la fois pour les syndicats […] les mairies quant à elles s’alarment d’une flambée de leurs dépenses […] »

Un « décryptage », donc, qui est d’abord une série de questions. Et comme « on est un peu perdu », on invite Pauline Leclerc, secrétaire académique du SE-UNSA Paris… pour les lui poser et tenter d’y voir plus clair ? Pas exactement…

C’est Patrick Roger qui attaque : « Alors franchement pendant la concertation, on a entendu un “oui” certain à la réforme, maintenant c’est “non” comme le disait Fabien Cazeaux à l’instant. Est-ce que vous n’êtes pas en train de vous battre pour obtenir des compensations à ce mercredi supplémentaire – travaillé, hein ! »

En clair : « franchement », vous n’avez pas l’air de savoir ce que vous voulez – à part de l’argent, non ? Et quand Pauline Leclerc répond que la concertation portait sur le fond, « les programmes, la manière dont on enseigne, etc. Là on a une réponse sur la forme, avec “ben ça ira mieux avec 4 jours et demi” », Marion Calais la coupe pour lui asséner une objection de bon sens, qui montre malheureusement qu’elle n’a rien compris – ou rien écouté : « Mais alors est-ce que la concertation c’était pas le moment d’exprimer vos doutes sur la forme, plutôt qu’après, une fois que le décret a été présenté ? »

En clair : même si vous savez ce que vous voulez, de toute façon c’est trop tard. Quant aux deux dernières questions, toutes deux dues à Patrick Roger, elles se passent de commentaires :

« Alors si vous aviez Vincent Peillon, là, en face de vous, que lui diriez-vous en deux mots ? »

« D’un mot encore, Pauline Leclerc, on a entendu des écoliers ce matin sur Europe 1, dans des écoles primaires à Paris, qui rapportaient ce que leur avaient dit des profs en disant “le mercredi c’est nul, on va plus travailler, etc.”, c’est normal de donner son avis comme ça quand on est instit’ ? »

Et quand on est le journaliste titulaire de la tranche 11h30-13h sur une grande radio nationale, c’est « normal » de poser ce genre de questions ?

L’Express a tout compris : cette grève est « injustifiée »

La veille de la journée de mobilisation, c’est L’Express qui se distingue par un petit chef-d’œuvre. Sobrement intitulé : « Rythmes scolaires : pourquoi la grève des enseignants parisiens est injustifiée », l’article propose un argumentaire contre « une grève dont les mots d’ordre sont difficilement compréhensibles ». Et s’ils sont difficiles à comprendre, ce n’est pas parce que bien peu de médias se donnent la peine de les expliquer, mais parce qu’elle est injustifiable. C’est du moins ce que prétend démontrer l’article, en trois points, déclinés avec un aplomb ministériel : D’abord « la concertation a eu lieu », ensuite cette « réforme répond aux revendications des syndicats »sic  : on comprend l’incompréhension générale ! – et enfin « l’argument avancé par les grévistes de l’allongement de leur temps de travail, sans contrepartie » n’a pas lieu d’être, puisque « le temps de travail des enseignants de primaire reste fixé à 24 heures par semaine ». Alors, où est le problème ?

Le problème est que la teneur en information de ce genre d’article est à peu près nulle : suite d’assertions péremptoires qui sont autant de points de vue et de prises de positions, cet article est un éditorial, qui gagnerait, au moins, à être signalé comme tel.

Le triomphe du Monde

Mais quand on lit l’éditorial du Monde, on se demande si l’on ne préfère pas encore l’éditorial masqué de L’Express. Dans l’éditorial du Monde, on exprime sans fard, sans scrupule et sans retenue son soutien rituel à La Réforme, et sa détestation, non moins automatique, des opposants, corporatistes et privilégiés. Ce jour-là, le titre est tout en nuance : « L’école, ou le triomphe du corporatisme ».

L’argumentaire est simple, bien qu’un peu bancal, sans doute à cause d’un enthousiasme réformiste mal maîtrisé : « tout le monde ou presque » est d’accord pour réformer les rythmes scolaires. La réforme Peillon a « rouvert le dossier », mais la « révolution » annoncée n’aura pas lieu, puisqu’il se contente de raccourcir les journées d’une « demi-heure », sans toucher à la durée de l’année scolaire. On croit comprendre que Le Monde va critiquer cette pseudo-réforme qui accouche d’une souris, mais non : les instituteurs se mettant en grève, craignant « de perdre dans l’affaire un privilège qui remonte à la monarchie de Juillet », et tentant par ailleurs « d’entraîner les parents dans leur combat », la sentence du Monde tombe, implacable : « Ce corporatisme étriqué est lamentable » [3].

Pour appuyer ce verdict, on trouve en page intérieure deux articles : le premier fait le point sur la contestation parisienne, en offrant généreusement un paragraphe (10 % de l’article) aux arguments des grévistes… avant d’y répondre lui-même !

Une « remise à plat » ? Elle a déjà eu lieu, semble-t-il, au moins à deux reprises ces dernières années […] « Pas d’apport démontré pour les élèves ? » Si un sujet fait consensus parmi les spécialistes, c’est bien la nécessité de mettre un terme à la semaine de 4 jours...

Le second, qui se présente comme une « analyse », se penche sur la stratégie de Peillon, qui « fonce tête baissée, outré des égoïsmes adultes » sur le « front du primaire », mais reste prudent sur le reste – non sans raison : « On voit déjà avec les rythmes combien il est compliqué de défendre l’intérêt de l’écolier, c’est-à-dire de celui qui dans le système ne fait pas grève et ne manifeste pas. » Heureusement que les écoliers, méprisés des instituteurs grévistes, peuvent compter sur les journalistes du Monde pour défendre leurs intérêts.

***

Tout le monde est d’accord sur la nécessité de cette réforme, la concertation a eu lieu, et voilà que les instituteurs, devant l’obstacle, refusent brutalement de sauter : voilà ce que l’on risque de retenir de la couverture médiatique de cette mobilisation, c’est-à-dire une vision partielle et partiale. Fait par exemple rarement rappelé dans les journaux et éditoriaux des 21-23 janvier, la fameuse « concertation » de décembre s’est close par… une première manifestation, à l’appel du SNUipp-FSU, et de cinq autres syndicats (Snudi-FO, Se Unsa, Sud Éducation, Cnt-Ste et CGT Éduc’Action) pour… « protester contre le manque de concertation du gouvernement sur la question de la réforme des rythmes scolaires et mettre en avant les priorités des professeurs », comme le signalait par exemple Métro, le 19 décembre 2012 [4].

Rappelons par ailleurs que, s’il est vraisemblable que parmi les grévistes et manifestants de mardi certains s’opposent purement et simplement au passage à 4 jours et demi, les syndicats qui impulsent le mouvement n’en refusent pas le principe, mais les conditions et les modalités d’application [5]. Mais pour les zélateurs de « La Réforme », quelle qu’elle soit, c’est tout ou rien.

Quant au projet de loi plébiscité par tout le monde et sa mère, il a été rejeté, le 8 janvier, par le Conseil supérieur de l’éducation (CSE), avant de l’être à nouveau, trois jours plus tard, par le Comité technique ministériel : deux instances consultatives qui n’ont pas empêché Vincent Peillon de présenter son projet au Conseil des ministres. Détail du vote au CSE, composé, selon le site du ministère, de « membres représentant les personnels, les usagers et les partenaires de l’État dans l’action éducative » : 5 voix pour, 23 contre, 30 abstentions et 14 refus de vote.

Faut-il en conclure qu’à part ces 5 voix « pour », personne ne se soucie de « l’intérêt de l’enfant » ? Au lieu de donner des leçons tous azimuts, en renvoyant tout le monde dos à dos (dans le meilleur des cas), nos médias, auto-proclamés défenseurs de la veuve et de l’écolier, ne serviraient-ils pas mieux « l’intérêt des enfants », des parents, des enseignants, en expliquant (le détail du projet de loi et ses conséquences concrètes), en informant (sur les arguments des opposants à la Réforme – ou plus exactement les partisans d’une autre réforme), en enquêtant (sur les conditions d’exercice du métier d’instituteur, la situation de l’école, ses moyens, ses objectifs…) – et pas seulement un jour de grève ? On peut rêver !

Notes

[1] Les opposants à cette réforme proposée par un gouvernement « de gauche », et qui n’est pas destinée spécifiquement à faire des économies, ne se sont pas heurtés à un mur uniforme d’hostilité médiatique. Le 13 heures de Jean-Pierre Pernaut y a par exemple consacré un sujet intitulé : « Combien ça coûte »...

[2] Mais il faut reconnaître que, malgré une « Une » qui laissait présager le pire (« Nos enfants ne méritent pas ça »), la double page de l’édition papier Parisien consacrée à la réforme Peillon est plus complète sur les raisons de l’opposition que celle, par exemple, de Libération.

[3] Naturellement, l’éditorialiste anonyme du Monde peut compter sur le soutien de l’éditocrate en chef de L’Express, Christophe Barbier, qui dans son « édito vidéo » adresse un « carton jaune » à Vincent Peillon, qui risque de céder à la « tentation de la co-gestion : pour que les syndicats soient calmes, c’est tout simple, il faut gérer le ministère de l’Éducation nationale avec eux ». Mais Barbier a encore de l’espoir : « Il est intelligent, Vincent Peillon. Il faudra qu’il arrive à ruser avec le corporatisme des enseignants. »

[4] Si quasiment personne n’a rappelé ce fait, une photo de la manifestation illustrait, sans plus de commentaire, la double page du Monde et celle du Parisien.

[5] On peut évoquer aussi le mouvement des « dindons », ignoré des médias qui avaient pourtant adoré celui des « pigeons », qui propose sur leur site une pétition pour demander « l’abandon immédiat de la remise en question des rythmes scolaires, absolument pas prioritaire à nos yeux, tant que d’autres points fondamentaux n’ont pas été revus ».

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