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« Tous pour l’art », ou quand Arte fait sa téléréalité

par Blaise Magnin, le 14 janvier 2013

L’art contemporain est réputé hermétique aux profanes. Et, comme d’autres pratiques culturelles jugées élitistes, il est ignoré par les programmes des grandes chaînes généralistes. Qu’Arte y consacre une « série documentaire » semblait donc pleinement répondre à sa vocation de chaîne culturelle. Pourtant, l’émission « Tous pour l’art », diffusée en six épisodes de 40 min en novembre et décembre derniers [1], et censée, selon le descriptif de la série, permettre au grand public de comprendre « ce qu’est l’art contemporain » ou ce qui « définit vraiment une œuvre artistique », apparaît davantage comme un produit de divertissement télévisuel que comme un outil cathodique de démocratisation culturelle…

En effet, en organisant une « master class » pour jeunes artistes, comme d’autres chaînes peuvent le faire pour la gastronomie ou la chanson de variété, Arte a cédé à son tour à la vogue de la téléréalité et à ses dispositifs stéréotypés, si formatés que trois participants sur sept ont préféré quitter « la master class » avant son terme – comme nous l’a confié Alice Mulliez, l’une des candidates démissionnaires. Et finalement, « Tous pour l’art » n’a épargné au téléspectateur aucune des (grosses) ficelles de ce type de programme.

1. La sélection

Pourtant, Arte s’était donné les moyens de ses ambitions. Plusieurs mois avant le tournage, la chaîne franco-allemande lançait une plateforme interactive permettant à des artistes européens de postuler, et qui reçut plus de 2000 candidatures d’étudiants, de jeunes artistes et d’autodidactes présentant leurs travaux en ligne [2]. Les internautes, guidés sur le site internet par « des modules interactifs et ludiques permettant de se glisser dans la peau d’un galeriste (…), dans celle d’un critique (…), ou d’imaginer l’architecture d’un musée idéal », ou encore par « des leçons filmées présentant les points de vue d’acteurs majeurs de l’art contemporain », étaient alors invités à voter pour dégager une première sélection de 180 artistes.

C’est à ce stade que débutait le premier épisode de la série avec l’inévitable séance de casting que propose toute émission de téléréalité digne de ce nom. Cet épisode consacré à la sélection finale, à Paris, Berlin et Bruxelles, des sept participants à la « master class », reprenait d’ailleurs tous les codes de réalisation attendus : gros plan sur le candidat face aux jurés, courtes présentations de quelques candidats relatant leur parcours et annonce des résultats devant le reste du groupe après un insoutenable suspense. Bien sûr, ne manquait aucun des procédés habituels de dramatisation : jugements cinglants des membres du jury (« c’est une peinture dénuée d’intérêt » ; « ça ne va pas du tout, c’en est presque énervant  »), solennité pompeuse au moment du rendu des résultats (« nous avons dû prendre une décision, et l’heureux élu qui aura le privilège de partir en master class à Berlin est… »), scènes de liesse et de déception, réactions convenues des candidats sélectionnés (« je suis content, mais ce n’est pas fini », « c’est très excitant pour nous tous », « cette fois on y est »), comme de ceux pour qui « l’aventure s’arrête là » et que l’on filme en train de remballer leurs œuvres ou de quitter les lieux (« et voilà, je repars vers mon atelier avec ma poupée et mon vélo »).

Quelle vertu pédagogique trouver à un tel spectacle alors qu’à aucun moment les critères de sélection n’ont été explicités, malgré la volonté affichée par l’émission de présenter les modalités de jugement d’une œuvre d’art ? Sans doute aucune : l’épisode constitue surtout une parodie de concours où l’on se repaît de la cruauté des professeurs à l’égard des mauvais élèves, et d’où ressort l’idée qu’en toute circonstance il y a des vainqueurs et des vaincus qui doivent s’incliner devant leurs juges… Heureusement, un des membres du jury, sans que cela ne l’engage à grand chose, sut entretenir l’espoir : « Ils ont comme semé quelque chose en moi, et je vais les suivre tous, pas seulement les trois vainqueurs. »

Si la sélection se résuma à un exercice d’élimination dont on peine à saisir la logique, c’est que les objectifs de la « master class » étaient tout sauf clairs. Selon certains membres du jury, il s’agissait de « former ceux qui pataugent », pour d’autres de conseiller de jeunes espoirs afin de les aider à « gravir une marche grâce à cette émission », une autre encore jurait de faire découvrir au public les talents les plus prometteurs, qui devaient, suprême récompense, « accéder à la célébrité »… Quant au générique de l’émission, il proposait de dévoiler « qui sont les artistes de demain ».

2. Comme à l’école…

Ce qui est certain, c’est que le programme de cette « master class » fut pensé dans un souci permanent de scénarisation. Dans chaque épisode les sept candidats devaient relever des défis artistiques qui entretenaient une atmosphère de compétition permanente, et avaient visiblement vocation à les désarçonner... En effet, loin d’être conçus pour illustrer les ressorts et les formes de la création contemporaine, les exercices imposés autour de l’autoportrait, du nu, ou de la référence à une œuvre de musée relevaient au contraire du classicisme le plus académique, et devaient permettre, comme auprès d’étudiants en première année des Beaux-Arts, de « tester leur connaissance en histoire de l’art », ou de « savoir s’ils sont capables de dessiner ». Des épreuves indispensables et portant sur l’essentiel, puisque « même un enfant de trois ans » est capable, comme chacun sait, de barbouiller une toile abstraite ou d’empiler les matériaux d’une installation ! Ou comment, dans une émission de promotion de l’art contemporain, donner de la consistance aux stéréotypes les plus éculés et méprisants à son égard…

Ne tenant aucun compte des centres d’intérêt des participants ou de leurs besoins pour que leur pratique et leur réflexion personnelle progressent, ces figures imposées devaient surtout fournir la matière de scènes, formatées pour être distrayantes, conformes aux canons de la téléréalité. Avec comme inconvénient de susciter des situations totalement artificielles : alors que la maturation de leur travail prend parfois des mois, les jeunes artistes se voient sommés de concevoir et de réaliser « une œuvre d’art » en moins de deux jours. Si bien que lorsque trois candidats « sacrifient une nuit de sommeil », ce n’est pas parce qu’ils sont emportés par une flamme créatrice inextinguible, mais parce qu’ils cherchent à finir à temps un travail auquel ils n’étaient en rien préparés et qu’ils devront présenter devant des caméras quelques heures plus tard. Après que le règne de la télévision a permis dans le monde intellectuel et journalistique la prolifération du « fast thinking » [3], voilà donc qu’Arte innove en inaugurant la « fast création »…

Cette contrainte temporelle et la perspective de l’évaluation permettent aussi d’installer un faux suspense faisant le délice du commentaire (« il est minuit, dans neuf heures le jury sera là » ; « ils attendent l’arrivée des jurés, le stress a laissé place à la curiosité  ») et fournissant les meilleurs plans pour le réalisateur : des participants contrits, fatalistes ou confiants (« c’est trop tard pour changer » ; « si je commence à appréhender… je vais voir ce qui se passe et puis voilà... si ça peut le faire… » ; « je suis prête… et contente d’avoir fini !  »), et les verdicts plus ou moins lapidaires du jury.

Quant aux « artistes confirmés » censés tenir lieu de « mentor » et guider les sept candidats dans les exercices créatifs successifs, leur rôle aura semblé pour le moins limité. Ainsi, le premier des « invités de marque » de la « master class », l’artiste suisse Dieter Mayer, censé orienter les jeunes artistes dans leur production, affirmait qu’il répugne à « juger les œuvres d’art » et préféra engager une discussion sur la place de l’artiste dans la société… Le second de ces visiteurs, Damien Deroubaix, un artiste français installé à Berlin, semblait quelque peu perplexe quant au rôle qu’il devait jouer : « Il y en a qui n’ont pas démarré, entre ceux qui font le ménage, ceux qui cherchent à comprendre ce qui se passe… mais sinon, ceux qui ont posé des bases solides sont sur le bon chemin, oui, oui… » Le dernier tuteur convoqué pour accompagner les jeunes artistes dans la réalisation d’une « œuvre provocante » – tarte à la crème de l’art contemporain –, doutait même à l’issue de l’épreuve de la pertinence du sujet proposé : « C’est une tâche difficile, je n’aurais pas su quoi faire moi non plus, c’est peut-être la preuve qu’on ne peut pas choquer sur commande si ce n’est pas quelque chose qui fait partie intégrante de notre travail » ! Sans grande utilité pédagogique à travers leurs brèves interventions, ces « mentors » auront donc surtout servi de caution pour la production, et leur notoriété de produit d’appel pour l’émission…

3. Comme à la télé…

Alors que les procédés infantilisants utilisés pour mettre en scène la « master class » et que l’incongruité des exercices semblaient irriter certains candidats, les logiques de la réalisation et les exigences de la production d’images installaient un sentiment d’irréalité peu propice à la mise en œuvre sereine d’une activité créatrice. Ainsi, selon Alice Mulliez, une des candidates démissionnaires, de nombreuses prises de vue étaient scénarisées, les participants devant par exemple mimer l’inspiration ou s’affairer sur commande dans l’atelier ; l’annonce de tous les sujets fut tournée le même jour, si bien que les présentateurs qui tenaient aussi le rôle de jurés changeaient de tenue pour tourner les différentes scènes... Pire, pendant dix jours les quatre artistes francophones n’ont pu bénéficier des services d’un interprète professionnel afin de communiquer normalement avec les autres participants, les jurés et les artistes devant les superviser – théoriquement du moins –, lesquels étaient pour la plupart germanophones !

Mieux encore, le commentaire se félicite tout au long de l’émission que la « master class » se déroule à « Berlin, la capitale de l’art, avec ses innombrables musées et galeries et un commerce de l’art en plein boom, Berlin est le grand pôle de la création artistique contemporaine » ; il se gargarise de l’installation de l’atelier dans « le quartier branché de Prenzlauer Berg », ou de l’exposition prévue dans « une galerie de la Postdamer Strasse, la nouvelle rue branchée de la scène artistico-culturelle ». Pourtant, les concurrents n’en verront… rien du tout ! Jamais ils n’auront le loisir de s’immerger dans cette vie culturelle foisonnante, de se mêler aux acteurs de ce bouillonnement artistique, de visiter les grands musées ou ces lieux branchés que l’on vante au téléspectateur. Bref, du pur affichage, pour une « master class » qui aurait pu se tenir à Bergerac ou à Dortmund sans que cela change grand-chose au contenu de l’émission…

Excédés notamment par l’artificialité du déroulement de cette « master class » et par les contraintes imposées par la réalisation pour faire entrer les séquences successives dans le format de la téléréalité, trois des participants décidèrent d’abandonner le tournage au début du cinquième épisode. Sans que ces départs entraînent la moindre inflexion, la production persista par la suite à créer de toute pièce une effervescence et une tension de pacotille : les quatre participants restants apprirent ainsi en cours d’épreuve que leurs travaux seraient exposés dans une galerie – et le commentaire de s’extasier : « Le lendemain, les artistes sont à nouveau sur le pied de guerre, ils doivent attaquer leur deuxième exercice. »

La même dramatisation fictive prévalut dans le dernier épisode, présenté ainsi : « Il est temps maintenant pour eux d’affronter l’ultime épreuve de l’aventure Tous pour l’art : exposer au ZKM de Karlsruhe », dont on apprend qu’il est « un lieu exceptionnel, de renommée mondiale », au sein duquel, lorsque « le compte à rebours a commencé, nos quatre artistes doivent maintenant gérer leur stress, ne pas se laisser envahir par le doute, et surtout faire des choix opportuns », jusqu’à ce que sonne « l’heure de vérité » avec l’ouverture de l’exposition qui a fait « se déplacer une foule importante comprenant nombre de professionnels de l’art et des médias. Autant de regards qui seront décisifs pour l’avenir de nos artistes », à qui Arte a offert « un futur qui s’annonce prometteur »… Cette pédagogie du succès faisant son miel de « la chance unique » donnée par la télévision à des artistes anonymes d’accéder subitement à la notoriété médiatique pour que leur « rêve se réalise », semble bien mal appropriée aux particularités du monde de l’art et donne une vision très étriquée de ce que peut-être l’accomplissement artistique… Mais peu importe que le quart d’heure de célébrité que la télédiffusion concède soit éventuellement (et probablement) sans lendemain… Peu importe aussi que l’histoire de l’art foisonne de « refusés » et de réprouvés dont la gloire posthume surpasse de très loin celle de leurs contemporains à succès : l’important est que la télévision puisse célébrer son propre pouvoir de consécration.

***

Comme on pouvait le craindre, enfermé dans le cadre étroit et les recettes éprouvées d’une « master class » telle que les conçoivent en série les producteurs de téléréalité, « Tous pour l’art » ne pouvait être autre chose qu’un divertissement audiovisuel conçu pour être « efficace ». Et l’émission ne pouvait prétendre, malgré les proclamations vertueuses de ses concepteurs, exposer au grand public les voies de la réflexion et de la production artistiques contemporaines, parfois déroutantes et souvent très abstraites. Le résultat n’est que l’illustration de l’incompatibilité de la temporalité et des procédés fictionnels de la téléréalité avec les logiques de la création artistique. Et de fait, l’exposition finale de Karlsruhe ne comptait presque aucune des œuvres produites au cours de la « master class », les jeunes artistes ayant préféré présenter des travaux réalisés avant ou après…

Le choix des deux principaux « jurés » et animateurs de l’émission s’inscrit d’ailleurs pleinement dans sa démarche générale : loin d’être des spécialistes à la légitimité incontestable, Christiane Zu Salm « une grande figure des médias en Allemagne », et Peter Raue, un avocat berlinois, sont surtout présents dans le monde l’art en qualité de collectionneurs. Comme si apprécier une œuvre d’art était d’abord l’affaire de ceux qui peuvent se l’offrir…

On ne peut que déplorer la légèreté, pour rester courtois, avec laquelle Arte s’est emparé de ce projet ambitieux et difficile… Le travail artistique y apparaît souvent caricaturé, ses spécificités et ses exigences ignorées, et les artistes méprisés. Quant aux téléspectateurs qui souhaitaient découvrir un univers habituellement réservé à quelques privilégiés, ils auront dû se contenter d’un spectacle bas de gamme, superficiel, et scénarisé comme le premier programme de téléréalité venu. Qu’il soit signé Arte n’excuse rien – bien au contraire…

Notes

[1] Et que l’on peut toujours visionner sur le site qu’Arte a dédié au programme.

[2] Créations qui sont encore exposées dans « la galerie » du site « Tous pour l’art ».

[3] Qui désigne le produit indigeste et insipide des « réflexions » improvisées par des penseurs médiatiques invités à s’exprimer sur les sujets les plus variés.

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