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Le JT de France 2 prend la défense des plantes vertes de PSA

par Adriano Brigante, le 18 décembre 2012

Les téléspectateurs de France 2 ont peut-être été saisis d’un sentiment de déjà-vu, lors du 20h du 12 décembre 2012. Ce jour-là, des salariés de PSA Aulnay ont pénétré dans un bâtiment administratif du constructeur automobile à Poissy et causé quelques dégâts matériels, comme à l’époque où la colère et le désespoir avaient conduit des salariés de Continental à détruire quelques ordinateurs bon marché à la sous-préfecture de Compiègne – une « violence » à l’égard de matériels de bureau que ne s’étaient pas privés de condamner de nombreux médias comme nous l’avions relevé. Et, comme à l’époque, le traitement de cet épisode par le 20h de David Pujadas fut à sens unique.

Signe de l’importance et de la gravité de l’évènement, c’est en ouverture du journal, immédiatement après l’annonce du sommaire, que David Pujadas annonce : « Avant de développer ces titres, ces débordements à Poissy, en marge de manifestations syndicales à Peugeot PSA ». Ainsi se trouve introduit un reportage que le présentateur replace fugitivement (mais alors, très fugitivement !) dans son contexte : « 1 500 suppressions de postes supplémentaires venaient d’être annoncées. ». Annoncées par qui ? Pourquoi ? On ne sait. Et on ne le saura pas. Juxtaposée à la précédente, la phrase qui suit va à l’essentiel selon Pujadas. « Plusieurs dizaines de salariés sont entrés dans les bureaux, ils ont détruit du matériel. Tiphaine de Tricornot. »

Avant de savourer patiemment et en détails le reportage, on regarde et on écoute :

Les pots de fleurs de PSA IMG/flv/JT_France2_Ouvriers_PSA_Aulnay_121212_301.flv
Les pots de fleurs de PSA

Oublions David Pujadas et suivons mot à mot et plan par plan le reportage.

- « Au départ, c’était une simple manifestation des salariés PSA d’Aulnay » À l’écran, un nuage de fumée noire dont on ne voit pas la source, et un bâtiment à l’arrière-plan, avec un bandeau en surimpression où l’on peut lire « PSA : Violences à Aulnay ». Le téléspectateur peut s’attendre au pire. Quelle est donc l’ampleur de ces « débordements » annoncés par David Pujadas ? Poissy brûle-t-il ? Après un mouvement de caméra, on devine que la fumée provient en fait de quelques pneus qui brûlent. « Mais »

- « Mais très vite, la situation dégénère ». À défaut de nous apprendre immédiatement quelle est l’origine de cette situation – l’annonce de 1500 suppressions d’emplois supplémentaires – le reportage prétend distinguer la norme et la « dégénérescence », que voici :

- « Plusieurs dizaines de sympathisants CGT pénètrent violemment dans le bâtiment. » Comment l’auteure du reportage a-t-elle reconnu qu’ils étaient tous « sympathisants de la CGT » ? On ne sait. Mais la violence ? Certes, la caméra est un peu chahutée (ce qui est bien normal, puisque le cameraman est au milieu des manifestants qui se bousculent pour entrer dans le bâtiment). Mais, on ne voit aucune image de violence physique (comme un vigile agressé pour forcer l’entrée, par exemple).

- « En une dizaine de minutes, ils renversent tout sur leur passage. Les dégâts matériels sont importants. » Comme à Compiègne, où l’action des salariés nous avait valu ce commentaire : « Ils passent d’un bureau à l’autre de la sous-préfecture et saccagent tout sur leur passage. » À Poissy, les dégâts matériels que l’on voit à l’écran sont en effet cataclysmiques : trois présentoirs jetés par terre, un petit écran plat arraché du mur et brisé au sol, ainsi que trois plantes en pot renversées. Manifestement, la déco a beaucoup souffert ! À n’en point douter, si des dégâts plus graves étaient à recenser, France 2 n’aurait pas manqué de les filmer ou de les mentionner. Et si on nous assène que « les dégâts matériels sont importants », il faut croire la journaliste sur parole, car les images ne montrent rien de tel et le commentaire ne fournit pas plus de précisions. On enchaîne :

- « Les dégâts matériels sont importants, mais le leader de la CGT refuse de condamner ces agissements. » Comme s’il existait une quelconque obligation, fût-elle morale, de désavouer les manifestants et d’admettre que leur action est totalement illégitime.

- Jean-Pierre Mercier, délégué CGT chez PSA Citroën, dispose alors de huit secondes pour s’expliquer : « Moi, je ne condamne pas ce qui s’est passé aujourd’hui. [...] Oui, le rapport de force, ça, moi je... je... je suis convaincu qu’il y a que ça qui peut faire reculer la direction d’Aulnay, aujourd’hui. » Même si l’on n’entend pas les questions de la journaliste, on constate que les propos de Jean-Pierre Mercier ont été grossièrement coupés. Pourquoi ? Il bafouillait ? C’était trop long ? En tout cas, on ne saura pas de sa bouche ce qui motivait l’action des salariés, ni les raisons de son refus d’obtempérer à une demande de condamnation. En vérité, les deux phrases retenues permettent surtout de le montrer sous un jour arbitrairement belliqueux.

Mais sans doute n’est-il pas à plaindre, puisqu’on lui a donné la parole. On se souvient de David Pujadas sommant Xavier Matthieu, délégué syndical de Continental, de regretter la violence alléguée des salariés, et expliquant par la suite sur France Info qu’une « exposition de 2 minutes 30 en ouverture du journal » était une aubaine inespérée pour lui : bassesse du procédé et pathétique justification que nous avions commenté à l’époque. France 2 a donc renoué avec les bonnes vieilles habitudes, et s’est même surpassée, en n’accordant cette fois-ci que huit misérables secondes en fin de reportage à Jean-Pierre Mercier. Manifestement David Pujadas a fait des émules au sein de la rédaction de France 2 !

Vient ensuite (enfin !) la seule phrase du reportage qui énonce la cause des événements qui nous ont été montrés, mais sans la présenter comme telle : « La veille, le groupe PSA avait annoncé le non-remplacement de 1 500 départs à la retraite. » En tout et pour tout, cinq secondes d’explications masquées, sur un reportage qui en fait 57. Cinq secondes qui ne disent rien de la violence, bien réelle celle-ci, des suppressions d’emplois et de l’insécurité économique de milliers de familles. Au contraire, on enfonce le clou en désignant les « vraies » victimes, qui peuvent compter sur la justice pour entendre leurs doléances : « La direction a porté plainte, cet après-midi. » Preuve supplémentaire de l’ignoble injustice de ces dégâts matériels ? « Les autres organisations syndicales ont, quant à elles, dénoncé ces agissements. » Si même les autres syndicats réprouvent... Fin du reportage [1].

Une fois le reportage terminé, David Pujadas enchaîne : « Et face au chômage, le gouvernement a donc adopté, en conseil des ministres, sa nouvelle arme. C’était la proposition numéro 33 du candidat François Hollande : le contrat de génération. » Ainsi se trouve immédiatement rétabli « l’équilibre », en montrant une réaction calme, concertée et rassurante des institutions « face au chômage ». Le même procédé, qui permet en quelque sorte de scénariser le fil des événements et d’attribuer les rôles, avait déjà été utilisé par David Pujadas à la fin de l’interview de Xavier Mathieu : « Merci Monsieur Mathieu, d’avoir été en direct avec nous. Un mot encore. Il y a dix minutes tout juste, Luc Chatel, secrétaire d’État à l’Industrie, proposait ces discussions tripartites après les événements donc de cet après-midi. Merci, Monsieur Mathieu. »

***

Comme lors de l’incident de la sous-préfecture de Compiègne, tout a été fait ici pour rendre injustifiables quelques dégâts matériels sans commune mesure avec la violence des décisions de suppressions de postes de travail et de leurs conséquences catastrophiques sur des milliers de vies humaines. Il faut dire aussi qu’une bousculade, du terreau répandu sur le sol et des ouvriers en tenue de travail scandant des slogans dans un immeuble de bureaux offrent des images si spectaculaires que ce serait une faute professionnelle de ne pas les exploiter et de leur consacrer l’ouverture du JT ! À l’inverse, la plongée subite dans la précarité de centaines de familles ne fournit guère d’images exploitables, et la détresse de salariés privés de leur moyen de subsistance n’est pas très télégénique, surtout à l’approche des agapes de fin d’année…

Ainsi, les acteurs du mouvement social et les contestataires sont régulièrement conviés dans les médias pour faire amende honorable lorsqu’une action ou de simples propos dépassent les formes convenues de la négociation (comme ce fut le cas par exemple pour Olivier Besancenot, questionné sur sa violence, quand bien même n’était-elle que verbale, ainsi que nous le montrions ici-même). Mais on attend encore de voir un grand patron licencieur enjoint de présenter des excuses en direct à 20 heures pour ce qu’il fait subir à ses employés. Le reportage consacré à la défense des pots de fleurs de PSA est une illustration de la pensée de David Pujadas. Selon ce dernier, comme nous l’avions relevé ici-même, le journalisme « souffre d’abord de conformisme et de mimétisme. » Un conformisme que notre journaliste, rebelle dans l’âme, diagnostique ainsi : « L’idée que par définition le faible a toujours raison contre le fort, le salarié contre l’entreprise, l’administré contre l’État, le pays pauvre contre le pays riche, la liberté individuelle contre la morale collective. » On l’aura bien compris, l’anti-conformisme à la sauce Pujadas consiste à trouver que la violence du plus fort est beaucoup moins contestable que la violence du plus faible...

Adriano Brigante (avec Ricar pour la vidéo)

Notes

[1] On notera que contrairement à l’épisode de la sous-préfecture de Compiègne, jamais il n’est ici fait mention explicitement (du moins verbalement) de « violences » (à un adverbe près), mais d’« agissements » et de « débordements ». Ce n’est certes pas un progrès fulgurant, mais sans doute faut-il se féliciter qu’au parti pris et au déséquilibre de l’information ne s’ajoute pas des assertions mensongères...

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