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(Dé)formation de journalistes : le programme consternant d’un stage du CFPJ

par Blaise Magnin, le 8 octobre 2012

François Ruffin nous avait déjà appris à quel point l’école de journalisme la plus prestigieuse de France, le CFJ, s’appliquait à inculquer à ses étudiants les fondements d’un « journalisme insipide, aéfepéisé, routinisé, markétisé, sans risque et sans révolte, dépourvu de toute espérance  » [1]. Cette école privée facture la formation initiale de deux ans 7 000 euros (à titre de comparaison, les frais d’inscription pour une année de master à l’université se montent à 250 euros) et s’inscrit désormais dans une holding : le groupe CFPJ [2]. En son sein le CFPJ–Médias propose des sessions de formation continue. Et la médiocrité de ces enseignements à l’intention des professionnels ne semble rien avoir à envier à celle de la filière classique, et à des tarifs plus exorbitants encore. Illustration avec la formation intitulée « Écrire pour la génération Y » (dont on peut lire le programme en « Annexe »).

La génération imaginaire

L’intitulé de ce stage, pour abscons qu’il soit, évoque néanmoins les pires travers d’un journalisme « de société » qui, sans cesse à l’affût de prétendues « nouvelles tendances », prend les vessies de concepts publicitaires aussi creux que jetables pour les lanternes de l’analyse sociologique. Car cette mystérieuse « génération Y » - « analysée » sous toutes les coutures par de grands titres nationaux [3] - ne désigne rien d’autre que « les jeunes », « les 18-30 ans », voire les « 18-25 », censés appartenir à une génération « zappeuse » et « multimédia ».

Outre qu’il est absurde de rassembler sous le seul critère de l’âge l’ensemble des jeunes de 18 à 30 ans sans autre distinction de statut socio-économique, il est tout aussi inepte de prétendre les caractériser par une appétence homogène pour des nouvelles technologies de l’information et de la communication dont les usages sont éminemment variables en fonction du milieu social, et en particulier du bagage scolaire et culturel. Mais, ces objections évidentes n’effraient pas le CFPJ qui, cédant à la lubie du moment des grands « rubricards sociétaux », propose dans ce stage de cerner en 14 heures « le fonctionnement et les centres d’intérêt » (sic) de la jeunesse française rebaptisée « génération Y » !

Cibler « les jeunes »

Derrière son titre ronflant, affichant une ambition aussi démesurée que vide de sens, la formation consiste en réalité en une série de leçons de marketing éditorial qui visent à « adapter ses angles et son écriture à la cible jeune ». Sur ces bases, le programme du stage alterne les questionnements les plus saugrenus (« Économie : faut-il que la crise soit drôle pour qu’elle intéresse les jeunes ? »), des propositions de sujets les plus rebattus par un certain journalisme faisant commerce de sa frivolité (« sujets de société décalés »), et des conseils stylistiques qu’on pensait naïvement s’appliquer à tous les secteurs de la presse (« éviter encore plus les clichés habituels », « varier le vocabulaire », « favoriser la distance et le recul dans la rédaction de l’article »).

Mais c’est surtout à un journalisme de divertissement et d’opinion, superficiel et standardisé, qui abdique toute ambition pour gagner un public supposé abêti, que renvoie la présentation du stage : « écrire court, dense et simple pour une génération habituée aux messages express », « une écriture privilégiant la mise en scène et la forme », « les genres prisés par les jeunes : ceux qui favorisent le processus d’identification et permettent de raconter une histoire », « Vocabulaire : mêler "parler jeune" et autorité du discours journalistique », « goût pour des angles éditorialisants ou impliquant la subjectivité », ou encore, last but not least, « focus sur le gonzo journalisme » [4].

Un mal pour un bien

Si ce n’est sans doute pas avec de telles recommandations que la presse va conquérir durablement un lectorat « jeune » et redresser des ventes en berne, la formation « Écrire pour la génération Y » aura au moins le mérite de contribuer à la prospérité du CFPJ ! Facturé entre 800 et 1000 euros selon les sessions, il va sans dire que ce stage « d’approfondissement » de quelques heures exclut de fait tous les pigistes précaires ou les rédacteurs smicards pourtant a priori les plus intéressés par les dispositifs de formation continue.

On déplorera évidemment cette évolution mercantile d’un établissement qui contribue à structurer la profession journalistique… pourtant, tout en se demandant qui peut bien consentir à de tels tarifs pour s’entendre asséner clichés et platitudes pendant deux jours, on ne pourra que se féliciter que de jeunes journalistes égarés, qui n’auraient pas subi la formation initiale du CFJ et auraient la tentation de s’y perfectionner en suivant ce stage, soient ainsi préservés de ses enseignements !

Blaise Magnin


Annexe : le programme tel qu’il est proposé par le CFPJ

Ecrire pour la génération Y

Connaître la génération des 18-25 ans pour mieux comprendre son rapport à l’information.

Objectifs : Cerner le fonctionnement et les centres d’intérêt de la génération Y, zappeuse, multimédia. Adapter son écriture pour prendre en compte cette cible jeune. Fidéliser les jeunes qui bénéficient de l’abonnement gratuit pendant un an.

Public concerné : Rédacteurs, pigistes, chefs de services, rédacteurs en chef.

Programme. Analyser les caractéristiques du lectorat âgé de 18 à 25 ans

- Une génération qui évolue dans un contexte multimédia, marqué par la gratuité, l’immédiateté et la surabondance des sources d’information.
- La méfiance envers la presse traditionnelle et la recherche de sources alternatives.
- L’importance de la recommandation.
- Quelle presse pour les jeunes aujourd’hui ?

Diffuser des sujets appréciés des 18-25 ans

- La culture : musique, cinéma, BD, livres, jeux vidéos, télévision, people, souvent peu ou mal traités par la presse généraliste.
- Report sur des supports ultraspécialisés.
- Sujets de société décalés ou ignorés de la presse traditionnelle.

Développer des sujets qui rebutent
- Politique : comment parler sérieusement de politique à destination des jeunes ?
- Economie : faut-il que la crise soit drôle pour qu’elle intéresse les jeunes ?
- Faits divers : moins de comptes rendus et plus de récits.

Adapter son écriture à la génération Y
- Ecrire court, dense et simple pour une génération habituée aux messages exprès.
- Une écriture sobre : éviter encore plus les clichés habituels.
- Vocabulaire : mêler « parler jeune » et autorité du discours journalistique.
- Une génération de décryptage : favoriser la distance et le recul dans la rédaction de l’article.
- Jongler entre neutralité et ironie.
- Une écriture privilégiant la mise en scène et la forme.

Choisir des angles et des genres adaptés
- Inefficacité des angles traditionnels.
- Goût pour des angles éditorialisant ou impliquant la subjectivité.
- Focus sur le gonzo journalisme.
- Les genres prisés des jeunes : ceux qui favorisent le processus d’identification et permettent de raconter une histoire.

Notes

[1] Lire notre article « Les Petits Soldats du journalisme de François Ruffin (présentation par l’auteur) ».

[2] Voir sur le site du Monde diplomatique, « Le Centre de formation des journalistes saisi par l’argent-roi », février 2003.

[3] Voir par exemple, sur le site de L’Express, « Les jeunes de la "génération Y", un défi pour les entreprises »  ; sur le site du Monde, « La "génération Y" jugée ambitieuse et individualiste par ses aînés » ; sur le site de Libération, « Je suis de la génération Y, et alors ? ».

[4] « Gonzo journalisme » qui serait celui de « l’ultra subjectivité »… ou comment faire comme si le journalisme traditionnel était celui de l’ultra objectivité !

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