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La transformation du public en masse selon Charles Wright Mills (extrait)

Charles Wright Mills, sociologue amĂ©ricain dĂ©cĂ©dĂ© en 1962, a travaillĂ© sur la place des Ă©lites aux États-Unis. VĂ©ritable icĂŽne de la gauche intellectuelle, il a publiĂ© « L’Ă©lite au pouvoir » en 1956. L’Ă©diteur Agone a eu la bonne idĂ©e de traduire et de rééditer cet ouvrage en 2012. Nous vous proposons quelques extraits consacrĂ©s aux mĂ©dias. (Acrimed)

La transformation du public en masse nous intĂ©resse particuliĂšrement, car elle nous fournit un indice essentiel pour comprendre l’élite au pouvoir. Si cette Ă©lite est vraiment responsable devant une communautĂ© de publics, ou mĂȘme si son existence est simplement reliĂ©e Ă  cette communautĂ©, elle a une signification tout Ă  fait diffĂ©rente de celle qu’elle a si ce public se transforme en une sociĂ©tĂ© de masse. Et il faut Ă©tudier au moins quatre dimensions si l’on veut saisir les différences entre public et masse.

1. Il y a d’abord le rapport numĂ©rique entre les donneurs d’opinion et les receveurs ; c’est la façon la plus simple d’évaluer la signification sociale des mĂ©dias de communication organisĂ©s. C’est la transformation de ce rapport, plus que tout autre facteur, qui reprĂ©sente l’élĂ©ment essentiel des problĂšmes du public et de l’opinion publique dans l’évolution récente de la démocratie. À une extrĂ©mitĂ© de l’échelle des communications, on a deux hommes qui parlent personnellement l’un avec l’autre. À l’extrĂ©mitĂ© opposĂ©e, on a un porte-parole qui parle impersonnellement, par l’intermĂ©diaire d’un rĂ©seau de communications, Ă  des millions d’auditeurs et de spectateurs. Entre ces deux extrĂȘmes, il y a les rassemblements et les rĂ©unions politiques, les sessions parlementaires, les dĂ©bats des tribunaux, les petits cercles de discussion dominĂ©s par un homme, les cercles de discussion ouverts dans lesquels la parole circule librement entre cinquante personnes, etc.

2. La deuxiĂšme dimension dont nous devons nous occuper est la possibilitĂ© de rĂ©pondre Ă  une opinion par une autre sans craindre de reprĂ©sailles internes ou externes. Les conditions techniques des moyens de communication, en imposant un rapport numĂ©rique plus faible entre les parleurs et les auditeurs, peuvent supprimer la possibilitĂ© de rĂ©pondre librement. Il peut exister des rĂšgles non officielles, reposant sur la sanction des conventions et sur la structure non officielle des groupes qui mĂšnent l’opinion, pour dĂ©cider qui peut parler, quand et pendant combien de temps. Ces rĂšgles peuvent ĂȘtre compatibles ou non avec les rĂšgles officielles et avec les sanctions institutionnelles qui rĂ©gissent le processus de communication. A la limite, nous pouvons concevoir un monopole absolu des communications s’adressant Ă  des groupes soumis de consommateurs de mĂ©dias qui ne peuvent pas rĂ©pondre, mĂȘme « en privĂ© ». A l’extrĂȘme inverse, il peut exister des conditions et des rĂšglements favorisant le dĂ©veloppement vaste et symĂ©trique de l’opinion.

3. Il nous faut aussi considĂ©rer la relation qui existe entre la formation de l’opinion et sa rĂ©alisation sous forme d’action sociale, la facilitĂ© avec laquelle l’opinion peut influencer les dĂ©cisions capitales. Bien entendu, la possibilitĂ© qu’ont les hommes de mettre collectivement en pratique leurs opinions est limitĂ©e par la position qu’ils occupent dans la structure du pouvoir. Cette structure peut ĂȘtre telle qu’elle limite de façon dĂ©cisive leur capacitĂ© d’agir ; elle peut au contraire permettre ou mĂȘme favoriser une telle action. Elle peut confiner l’action sociale au domaine local, ou elle peut Ă©largir le champ des possibilitĂ©s ; elle peut rendre l’action intermittente, ou lui donner une plus ou moins grande continuitĂ©.

4. Enfin, il faut se demander Ă  quel point l’autoritĂ© institutionnelle, avec ses sanctions et ses moyens d’action, pĂ©nĂštre dans le public. Le problĂšme ici est de connaitre le degrĂ© d’autonomie vĂ©ritable dont le public dispose vis-Ă -vis de l’autoritĂ© instituĂ©e. À un extrĂȘme, aucun agent de l’autoritĂ© officielle ne se manifeste dans le public autonome. A l’extrĂȘme inverse, le public est terrorisĂ© et uniformisĂ© par l’infiltration de mouchards et la mĂ©fiance universelle. [
] À la limite, la structure officielle du pouvoir coĂŻncide, pour ainsi dire, avec le mouvement libre des discussions, et par consĂ©quent le supprime. En combinant ces divers points, nous pouvons construire de petits modĂšles ou diagrammes de plusieurs types de sociĂ©tĂ©s. Comme le « problĂšme de l’opinion publique », tel que nous le connaissons, est posĂ© par l’éclipse du public bourgeois classique, nous ne nous occupons ici que de deux types, le public et la masse.

Dans un public, comme nous le comprenons :
a. il y a pratiquement autant de gens qui expriment des opinions que de gens qui en reçoivent ;
b. les communications publiques sont organisĂ©es de telle sorte qu’on a la possibilitĂ© immĂ©diate et rĂ©elle de rĂ©pondre Ă  toute opinion exprimĂ©e en public ;
c. l’opinion formĂ©e par une discussion de ce genre aboutit facilement Ă  une action rĂ©elle, dirigĂ©e mĂȘme, si c’est nĂ©cessaire, contre le systĂšme d’autoritĂ© existant ;
d. les institutions d’autoritĂ© ne pĂ©nĂštrent pas dans le public, qui fonctionne donc de façon plus ou moins autonome. Quand ces conditions se trouvent rĂ©unies, nous avons le modĂšle pratique d’une communautĂ© de publics, et ce modĂšle se conforme de trĂšs prĂšs aux divers principes de la thĂ©orie dĂ©mocratique classique.

À l’extrĂ©mitĂ© inverse, dans une masse  :
a. il y a beaucoup moins de donneurs d’opinion que de receveurs – en effet, la communautĂ© de publics devient un assemblage abstrait d’individus qui reçoivent leurs impressions des mĂ©dias de masse ;
b. les communications sont organisĂ©es de telle sorte qu’il est difficile ou impossible à un individu de répondre immĂ©diatement et de façon efficace ;
c. la rĂ©alisation de l’opinion sous forme d’action est dirigĂ©e par des autoritĂ©s qui organisent et canalisent cette action ;
d. la masse n’a aucune autonomie vis-Ă -vis des institutions – au contraire, les agents des institutions autorisĂ©es pĂ©nĂštrent dans la masse et rĂ©duisent toute autonomie qu’elle pourrait avoir dans la formation d’une opinion par discussion.

Pour distinguer le public et la masse, le plus facile est de comparer leurs modes de communication dominants : dans une communautĂ© de publics, la discussion est le moyen de communication primordial, et les mĂ©dias de masse, s’ils existent, ne font qu’élargir et animer la discussion, en reliant un public primaire aux discussions d’un autre. Dans une sociĂ©té de masse, les mĂ©dias organisĂ©s sont le type de communication dominant, et les publics se transforment en marchĂ©s de mĂ©dias, formĂ©s de tous les hommes exposĂ©s au contenu des divers mĂ©dias. Quel que soit le point de vue adoptĂ©, nous nous rendons compte, quand nous regardons le public, que nous avançons à grands pas vers la sociĂ©tĂ© de masse.

[
Et] à bien des Ă©gards, la vie publique actuelle ressemble plus Ă  une sociĂ©tĂ© de masse qu’à une communautĂ© de publics. Pour dĂ©crire l’évolution qui s’est produite, nous pouvons une fois de plus employer le parallĂšle historique entre le marchĂ© Ă©conomique et le public d’opinion. En rĂ©sumĂ©, c’est la transformation de pouvoirs petits et dissĂ©minĂ©s en pouvoirs concentrĂ©s, et la tentative de monopole faite par des centres puissants qui, Ă©tant partiellement cachĂ©s, sont des centres d’autoritĂ© mais aussi de manipulation. La petite boutique qui sert les habitants du quartier est remplacĂ©e par l’anonymat de la compagnie d’importance nationale. La publicitĂ© de masse remplace l’influence personnelle de l’opinion dans les relations entre le marchand et le client. Le dirigeant politique branche son discours sur un rĂ©seau national et parle, en mettant la note personnelle appropriĂ©e, Ă  un million d’hommes qu’il n’a jamais vus et ne verra jamais. Certaines catĂ©gories professionnelles, certaines industries « travaillent dans l’opinion » et sont payĂ©es pour manipuler impersonnellement le public.

Dans le public primaire, la compĂ©tition d’opinions se dĂ©roule entre des hommes dĂ©fendant certaines idĂ©es qui correspondent Ă  leurs intĂ©rĂȘts et Ă  leur mode de pensĂ©e. Mais dans la sociĂ©tĂ© de masse formĂ©e de marchĂ©s de mĂ©dias, la compĂ©tition, si elle existe se dĂ©roule entre les manipulateurs et leurs mĂ©dias de masse d’une part, et d’autre part les hommes qui subissent cette propagande. Dans ces conditions, il n’est pas Ă©tonnant qu’apparaisse une conception de l’opinion publique considĂ©rĂ©e comme une simple rĂ©action – nous ne pouvons pas l’appeler « rĂ©ponse » – au contenu des mĂ©dias de masse. Selon cette idĂ©e, le public est simplement une collectivitĂ© d’individus dont chacun subit passivement l’action des mĂ©dias de masse et accepte sans se dĂ©fendre les suggestions et les manipulations issues de ces mĂ©dias. La manipulation Ă  partir de postes de commandement centralisĂ©s constitue pour ainsi dire une expropriation de l’ancienne multitude de petits producteurs et consommateurs d’opinion fonctionnant dans un marchĂ© libre et Ă©quilibrĂ©. Dans les milieux officiels, le terme mĂȘme de « public » a pris un sens fantomatique, qui rĂ©vĂšle de façon frappante le dĂ©clin de cette notion. Du point de vue de l’élite, on peut identifier certains des hommes qui se revendiquent Ă  cor et Ă  cri comme « syndicalistes », d’autres comme « hommes d’affaires », et d’autres encore comme « agriculteurs ». Ceux qu’on ne peut pas identifier aussi facilement forment « le public ». Dans cette acception, le public se compose des gens non identifiĂ©s et non partisans dans un monde gouvernĂ© par les intĂ©rĂȘts dĂ©finis et partisans. Socialement, il se compose d’intellectuels salariĂ©s – principalement des professeurs des premiers cycles universitaires ; d’employĂ©s non syndiquĂ©s – principalement des cols blancs ; et aussi de membres des professions libérales et de petits commerçants ou industriels. Dans ce faible Ă©cho de la notion classique, le public est formĂ© de vestiges des classes moyennes, ancienne et nouvelle, dont les intĂ©rĂȘts ne sont pas explicitement dĂ©finis, organisĂ©s ou exprimĂ©s sous forme de revendications. Par une application curieuse du terme, le « public » devient souvent l’« expert indĂ©pendant » qui, tout en Ă©tant bien informĂ©, n’a jamais pris publiquement une position nette sur les controverses soulevĂ©es par les groupes d’intĂ©rĂȘts organisĂ©s. Les hommes de cette espĂšce sont les reprĂ©sentants du « public » dans les conseils d’administration, les comitĂ©s, les commissions. Par consĂ©quent, ce que reprĂ©sente le public, c’est souvent une politique floue (baptisĂ©e « ouverture d’esprit »), une absence de passion pour les affaires publiques (baptisĂ©e « modĂ©ration ») et une indiffĂ©rence de professionnel (baptisĂ©e « tolĂ©rance »). [
]

Les tendances institutionnelles qui engendrent la sociĂ©tĂ© de masse sont en trĂšs grande partie provoquĂ©es par une Ă©volution impersonnelle, mais les vestiges du public sont aussi soumis à certaines forces « personnelles » et intentionnelles. Avec l’élargissement de la base politique dans un contexte folklorique de dĂ©cision dĂ©mocratique, et avec l’augmentation des moyens de persuasion disponibles, le public de l’opinion publique est dĂ©sormais l’objet d’efforts intenses visant Ă  le tenir en main, Ă  le diriger, Ă  le manipuler et, de plus en plus, Ă  l’intimider. Dans les domaines politique, militaire et Ă©conomique, le pouvoir se trouve plus ou moins mal Ă  l’aise devant les opinions attribuĂ©es aux masses, et par consĂ©quent l’orientation de l’opinion devient une des techniques nĂ©cessaires pour conserver ou obtenir le pouvoir. L’électorat minoritaire composĂ© de propriĂ©taires et de gens instruits est remplacĂ© par le suffrage universel, et par les campagnes intensives visant Ă  s’assurer des voix. La petite armĂ©e professionnelle du XVIIIe siĂšcle est remplacĂ©e par l’armĂ©e de masse fondĂ©e sur la conscription, avec les problĂšmes que posent le moral et le patriotisme des troupes. Le petit atelier est remplacĂ© par la production de masse et par la publicitĂ© nationale. Les efforts des faiseurs d’opinion se sont Ă©largis et centralisĂ©s comme les institutions. En fait, les moyens d’orienter l’opinion se sont dĂ©veloppĂ©s parallĂšlement aux autres institutions plus vastes qui donnent naissance Ă  la sociĂ©tĂ© de masse. Par consĂ©quent, l’élite moderne, en plus de ses moyens Ă©largis et centralisĂ©s d’administration, d’exploitation et de violence, a en main des instruments de gestion et de manipulation psychiques jusqu’alors inconnus, qui englobent l’enseignement universel obligatoire en mĂȘme temps que les mĂ©dias de communication de masse. [
]

Les observateurs pensaient jadis que l’augmentation en portĂ©e et en intensitĂ© des moyens de communication organisĂ©s donnerait au public primaire plus d’ampleur et plus d’animation. Dans ces thĂ©ories optimistes – Ă©noncĂ©es avant l’apparition de la radio, de la tĂ©lĂ©vision et du cinĂ©ma –, on considĂšre les mĂ©dias organisĂ©s comme de simples moyens de multiplier la portĂ©e et le rythme des discussions personnelles. [
] Les nouveaux moyens de communication favoriseraient la dynamique des discussions chĂšre à la dĂ©mocratie classique, et avec elle le dĂ©veloppement de la personnalitĂ© libre et raisonnable. Personne ne connaĂźt vraiment toutes les fonctions des mĂ©dias de masse, car ces fonctions dans leur intĂ©gralitĂ© sont probablement si envahissantes et si subtiles que les moyens de recherche sociale disponibles ne peuvent les saisir entiĂšrement. Mais nous avons, dĂšs à prĂ©sent, de bonnes raisons de croire que les mĂ©dias ont servi moins Ă  Ă©largir et Ă  animer les discussions des publics primaires qu’à transformer ceux-ci en un ensemble de marchĂ©s de mĂ©dias dans une sociĂ©tĂ© Ă  caractĂšre de masse. Je ne me rĂ©fĂšre pas seulement ici Ă  la banalisation violente et stĂ©rĂ©otypĂ©e de nos organes des sens qui constitue le langage employĂ© par ces mĂ©dias pour se disputer notre « attention ». Je pense Ă  une sorte d’analphabĂ©tisme psychologique que ces mĂ©dias facilitent, et qui s’exprime de plusieurs façons. Dans ce que nous croyons savoir des rĂ©alitĂ©s sociales du monde, bien peu de choses nous viennent d’une connaissance de premiĂšre main. La plupart des « images que nous avons en tĂȘte », nous les avons tirĂ©es de ces mĂ©dias – au point mĂȘme que souvent nous ne croyons pas vraiment ce que nous voyons avant de l’avoir lu dans le journal ou de l’avoir entendu Ă  la radio. Non seulement les mĂ©dias nous donnent des informations, mais ils dirigent notre expĂ©rience mĂȘme. Ce sont ces mĂ©dias, et non nos expĂ©riences fragmentaires, qui tendent à fixer nos critĂšres de crĂ©dulitĂ©, nos critĂšres de rĂ©alitĂ©. Par consĂ©quent, mĂȘme si l’individu a une expĂ©rience directe et personnelle des Ă©vĂ©nements, elle n’est pas vraiment directe et primaire : elle est organisĂ©e en stĂ©rĂ©otypes. Il faut tout un apprentissage long et compliquĂ© pour extirper ces stĂ©rĂ©otypes et permettre à l’individu de voir les choses avec fraĂźcheur, d’une façon non stĂ©rĂ©otypĂ©e. On pourrait supposer, par exemple, que si tous les hommes subissaient une crise Ă©conomique ils en « feraient l’expĂ©rience » et que, par rapport Ă  cette expĂ©rience, ils dĂ©moliraient, rejetteraient, ou du moins rĂ©fracteraient, ce qu’en disent les mĂ©dias. Mais pour que l’expĂ©rience d’un tel changement structurel compte vraiment dans la formation de l’opinion, il faut qu’elle soit organisĂ©e et interprĂ©tĂ©e. [
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Tant que les mĂ©dias ne sont pas entiĂšrement monopolisĂ©s, l’individu peut faire jouer les mĂ©dias l’un contre l’autre ; il peut les comparer, et par consĂ©quent rĂ©sister Ă  ce que l’un d’eux lui raconte. Plus la concurrence est rĂ©elle entre les divers mĂ©dias, plus l’individu est susceptible de leur rĂ©sister. Mais dans quelle mesure cela est-il vrai ? Les gens comparent-ils rĂ©ellement les divers comptes rendus des Ă©vĂ©nements et des dĂ©cisions politiques, en opposant le contenu des diffĂ©rents mĂ©dias ? La rĂ©ponse est : non, rares sont ceux qui le font.

1. Nous savons que les hommes ont fortement tendance Ă  choisir les mĂ©dias dont le contenu s’accorde avec leurs idĂ©es. Il se produit une sorte de sĂ©lection des opinions nouvelles en fonction des opinions anciennes. Personne ne semble rechercher les contre-affirmations que d’autres mĂ©dias peuvent proposer. Les Ă©missions de radio, les magazines et les journaux ont souvent un public assez cohĂ©rent, et ils peuvent ainsi renforcer leurs messages dans l’esprit de ce public.

2. L’idĂ©e de faire jouer les mĂ©dias les uns contre les autres suppose que les mĂ©dias ont vraiment des contenus diffĂ©rents. Elle suppose une vĂ©ritable concurrence, qui n’existe gĂ©nĂ©ralement pas. Les mĂ©dias se donnent une apparence de variĂ©tĂ© et de concurrence, mais si l’on y regarde de prĂšs, leur concurrence se fait sous forme de variations sur quelques thĂšmes standardisĂ©s, et non sous forme de conflits d’opinion. Il semble que la libertĂ© de soulever rĂ©ellement les problĂšmes soit de plus en plus l’apanage exclusif des petits groupes d’intĂ©rĂȘts qui ont continuellement et facilement accĂšs Ă  ces mĂ©dias.

3. Non seulement les mĂ©dias se sont infiltrĂ©s dans notre expĂ©rience des rĂ©alitĂ©s externes, mais ils ont pĂ©nĂ©trĂ© jusque dans l’expĂ©rience que nous avons de notre moi. Ils nous ont donnĂ© de nouvelles identitĂ©s et de nouvelles aspirations vers ce que nous voudrions ĂȘtre et vers ce que nous voudrions paraĂźtre. Dans les modĂšles de comportement qu’ils nous proposent, ils offrent un ensemble de critĂšres nouveau, plus vaste et plus souple, pour Ă©valuer notre moi. En utilisant les termes de la thĂ©orie moderne du moi, nous pouvons dire que les mĂ©dias mettent le lecteur, l’auditeur, le spectateur en contact avec des groupes de rĂ©fĂ©rence plus vastes et plus haut placĂ©s – groupes rĂ©els ou imaginĂ©s, perçus directement ou par personne interposĂ©e, connus personnellement ou d’un coup d’oeil distrait – qui servent de miroir Ă  son image de lui-mĂȘme. Les mĂ©dias ont multipliĂ© le nombre de groupes auprĂšs desquels nous cherchons une confirmation de l’image que nous avons de notre moi.
Allons plus loin :

— les mĂ©dias disent Ă  l’homme de la masse qui il est : ils lui donnent une identité ;

— ils lui disent qui il veut ĂȘtre : ils lui donnent des aspirations ;

— ils lui disent comment y arriver : ils lui donnent une technique ;

— ils lui disent comment avoir l’impression d’y ĂȘtre arrivé mĂȘme quand il n’a pas réussi : ils lui donnent l’évasion. Le fossĂ© qui sépare l’identitĂ© et l’aspiration conduit Ă  la technique et/ou Ă  l’évasion. C’est probablement la formule psychologique fondamentale des mĂ©dias de masse Ă  notre Ă©poque. Mais cette formule n’est pas en harmonie avec le dĂ©veloppement de l’ĂȘtre humain. C’est la formule d’un pseudo-univers que les mĂ©dias inventent et entretiennent.

4. Les mĂ©dias de masse, et surtout la tĂ©lĂ©vision, empiĂštent souvent sur la discussion en petit groupe et dĂ©truisent la possibilitĂ© d’un Ă©change d’opinions raisonnable, rĂ©flĂ©chi et humain. Ils sont en grande partie responsables de la destruction de la vie privĂ©e au vrai sens humain de ce mot. C’est pour cette raison majeure que, non seulement ils ne peuvent pas avoir une influence Ă©ducative, mais ont mĂȘme une influence nĂ©faste : ils ne formulent pas pour le spectateur ou pour l’auditeur les sources gĂ©nĂ©rales de ses tensions et de ses angoisses intimes, de ses mĂ©contentements informulĂ©s et de ses espoirs Ă  demi conscients. Ils ne permettent pas Ă  l’individu de transcender son milieu Ă©troit ni de prĂ©ciser la signification intime de ce milieu.

Les mĂ©dias nous proposent beaucoup d’informations et de renseignements sur ce qui se passe dans le monde, mais ils permettent rarement Ă  l’auditeur ou au spectateur d’établir un vĂ©ritable lien entre sa vie quotidienne et ces rĂ©alitĂ©s plus vastes. Ils ne relient pas les informations qu’ils donnent sur les problèmes publics aux difficultĂ©s ressenties par l’individu. Ils ne facilitent pas l’analyse rationnelle des tensions, celles de l’individu ou celles de la sociĂ©tĂ© qui se reflĂštent dans l’individu. Au contraire, ils le distraient et l’empĂȘchent de comprendre son moi ou son monde, en fixant son attention sur des agitations artificielles qui, dans le cadre de l’émission, se rĂ©solvent soit par une action violente soit par ce qu’on appelle humour. Bref, elles ne sont jamais rĂ©solues pour le tĂ©lĂ©spectateur.

La principale tension des mĂ©dias, et leur principal Ă©lĂ©ment de distraction, est le conflit entre le dĂ©sir de possĂ©der certains biens de consommation ou certaines femmes considĂ©rĂ©es gĂ©nĂ©ralement comme belles, et le fait qu’on ne les possĂšde pas. Il y a presque toujours une atmosphĂšre gĂ©nĂ©rale de distraction animĂ©e, d’agitation dramatique, mais elle ne mĂšne nulle part et ne dĂ©bouche sur rien. Mais les mĂ©dias, tels qu’ils sont organisĂ©s et dirigĂ©s, sont bien plus qu’une cause essentielle de la transformation [des dĂ©mocraties] en sociĂ©tĂ©s de masse. Ils comptent aussi parmi les plus importants moyens de pouvoir accrus dont dispose l’élite de la fortune et du pouvoir ; en outre, certains agents supĂ©rieurs de ces mĂ©dias font eux-mĂȘmes partie de l’élite ou en sont les distinguĂ©s serviteurs.

À cĂŽtĂ© de l’élite, ou immĂ©diatement au-dessous d’elle, se trouvent le propagandiste, l’expert en publicitĂ©, le spĂ©cialiste des relations publiques, qui voudraient diriger la formation mĂȘme de l’opinion publique, afin d’en faire une nouvelle donnĂ©e utilisable pour les calculs visant Ă  rendre le pouvoir efficace, Ă  accroĂźtre le prestige, Ă  assurer la richesse. Depuis le dĂ©but l’entre-deux guerres, l’attitude de ces manipulateurs vis-Ă -vis de leur tĂąche a traversĂ© une sorte d’évolution dialectique. Au dĂ©but, ils avaient foi dans le pouvoir des mĂ©dias de masse. Les mots font gagner les guerres et vendre les savons ; ils font agir les hommes, ils empĂȘchent les hommes d’agir. « Seul le prix de revient, proclame le publicitaire des annĂ©es 1920, nous empĂȘche d’orienter l’opinion publique dans n’importe quelle direction sur n’importe quel problĂšme. » La foi que le faiseur d’opinion proclame dans les mĂ©dias considĂ©rĂ©s comme persuasion de masse va presque jusqu’à la magie – mais il ne peut croire en l’omnipotence des communications de masse que si le public lui garde sa confiance. Or le public se mĂ©fie. Les mĂ©dias de masse disent tant de choses, font tellement assaut d’exagĂ©rations : ils banalisent leur message et s’annulent rĂ©ciproquement. La « phobie de la propagande », en rĂ©action contre les mensonges de la guerre et le dĂ©senchantement de l’aprĂšs-guerre, ne facilite pas les choses, mĂȘme si les hommes ont la mĂ©moire courte et soumise aux dĂ©formations officielles. Cette mĂ©fiance envers la magie des mĂ©dias se traduit chez les faiseurs d’opinion sous forme d’un slogan. Sur leurs banniĂšres ils inscrivent : « La Persuasion de Masse Ne Suffit Pas » ! FrustrĂ©s dans leurs espoirs, ils se mettent Ă  raisonner, et en raisonnant ils finissent par accepter le principe du contexte social. « Pour transformer l’opinion et l’activitĂ© des autres, disent-ils entre eux, nous devons faire trĂšs attention Ă  tout le contexte et Ă  toute l’existence des hommes que nous voulons diriger. À cĂŽtĂ© de la persuasion de masse, il faut utiliser d’une façon ou d’une autre l’influence personnelle. Il faut toucher les gens dans le contexte de leur vie, et par l’intermĂ©diaire d’autres gens, leurs compagnons de tous les jours, ceux en qui ils ont confiance : il faut les toucher par une certaine forme de persuasion “personnelle”. Il ne faut pas montrer notre prĂ©sence trop directement ; au lieu de donner simplement des conseils ou des ordres, nous devons manipuler. » [
]

Mais les hommes ne sont-ils pas plus instruits Ă  notre Ă©poque ? Pourquoi ne pas insister sur le dĂ©veloppement de l’instruction plutĂŽt que sur les effets croissants des mĂ©dias de masse ? La rĂ©ponse est, en rĂ©sumĂ©, que l’instruction de masse est devenue, Ă  bien des Ă©gards, un autre moyen de communication de masse


C. Wright Mills

Extrait de L’Élite au pouvoir (Agone, 2012)
Préface de François Denord
Traduit de l’anglais par André Chassigneux
Chap. XIII « La sociĂ©tĂ© de masse », p. 448-471
<www.agone.org/leliteaupouvoir/>

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