La transformation du public en masse nous intĂ©resse particuliĂšrement, car elle nous fournit un indice essentiel pour comprendre lâĂ©lite au pouvoir. Si cette Ă©lite est vraiment responsable devant une communautĂ© de publics, ou mĂȘme si son existence est simplement reliĂ©e Ă cette communautĂ©, elle a une signification tout Ă fait diffĂ©rente de celle quâelle a si ce public se transforme en une sociĂ©tĂ© de masse. Et il faut Ă©tudier au moins quatre dimensions si lâon veut saisir les diffeÌrences entre public et masse.
1. Il y a dâabord le rapport numĂ©rique entre les donneurs dâopinion et les receveurs ; câest la façon la plus simple dâĂ©valuer la signification sociale des mĂ©dias de communication organisĂ©s. Câest la transformation de ce rapport, plus que tout autre facteur, qui reprĂ©sente lâĂ©lĂ©ment essentiel des problĂšmes du public et de lâopinion publique dans lâĂ©volution reÌcente de la deÌmocratie. AÌ une extrĂ©mitĂ© de lâĂ©chelle des communications, on a deux hommes qui parlent personnellement lâun avec lâautre. AÌ lâextrĂ©mitĂ© opposĂ©e, on a un porte-parole qui parle impersonnellement, par lâintermĂ©diaire dâun rĂ©seau de communications, Ă des millions dâauditeurs et de spectateurs. Entre ces deux extrĂȘmes, il y a les rassemblements et les rĂ©unions politiques, les sessions parlementaires, les dĂ©bats des tribunaux, les petits cercles de discussion dominĂ©s par un homme, les cercles de discussion ouverts dans lesquels la parole circule librement entre cinquante personnes, etc.
2. La deuxiĂšme dimension dont nous devons nous occuper est la possibilitĂ© de rĂ©pondre Ă une opinion par une autre sans craindre de reprĂ©sailles internes ou externes. Les conditions techniques des moyens de communication, en imposant un rapport numĂ©rique plus faible entre les parleurs et les auditeurs, peuvent supprimer la possibilitĂ© de rĂ©pondre librement. Il peut exister des rĂšgles non officielles, reposant sur la sanction des conventions et sur la structure non officielle des groupes qui mĂšnent lâopinion, pour dĂ©cider qui peut parler, quand et pendant combien de temps. Ces rĂšgles peuvent ĂȘtre compatibles ou non avec les rĂšgles officielles et avec les sanctions institutionnelles qui rĂ©gissent le processus de communication. A la limite, nous pouvons concevoir un monopole absolu des communications sâadressant Ă des groupes soumis de consommateurs de mĂ©dias qui ne peuvent pas rĂ©pondre, mĂȘme « en privĂ© ». A lâextrĂȘme inverse, il peut exister des conditions et des rĂšglements favorisant le dĂ©veloppement vaste et symĂ©trique de lâopinion.
3. Il nous faut aussi considĂ©rer la relation qui existe entre la formation de lâopinion et sa rĂ©alisation sous forme dâaction sociale, la facilitĂ© avec laquelle lâopinion peut influencer les dĂ©cisions capitales. Bien entendu, la possibilitĂ© quâont les hommes de mettre collectivement en pratique leurs opinions est limitĂ©e par la position quâils occupent dans la structure du pouvoir. Cette structure peut ĂȘtre telle quâelle limite de façon dĂ©cisive leur capacitĂ© dâagir ; elle peut au contraire permettre ou mĂȘme favoriser une telle action. Elle peut confiner lâaction sociale au domaine local, ou elle peut Ă©largir le champ des possibilitĂ©s ; elle peut rendre lâaction intermittente, ou lui donner une plus ou moins grande continuitĂ©.
4. Enfin, il faut se demander Ă quel point lâautoritĂ© institutionnelle, avec ses sanctions et ses moyens dâaction, pĂ©nĂštre dans le public. Le problĂšme ici est de connaitre le degrĂ© dâautonomie vĂ©ritable dont le public dispose vis-Ă -vis de lâautoritĂ© instituĂ©e. Ă un extrĂȘme, aucun agent de lâautoritĂ© officielle ne se manifeste dans le public autonome. A lâextrĂȘme inverse, le public est terrorisĂ© et uniformisĂ© par lâinfiltration de mouchards et la mĂ©fiance universelle. [âŠ] Ă la limite, la structure officielle du pouvoir coĂŻncide, pour ainsi dire, avec le mouvement libre des discussions, et par consĂ©quent le supprime. En combinant ces divers points, nous pouvons construire de petits modĂšles ou diagrammes de plusieurs types de sociĂ©tĂ©s. Comme le « problĂšme de lâopinion publique », tel que nous le connaissons, est posĂ© par lâĂ©clipse du public bourgeois classique, nous ne nous occupons ici que de deux types, le public et la masse.
Dans un public, comme nous le comprenons :
a. il y a pratiquement autant de gens qui expriment des opinions que de gens qui en reçoivent ;
b. les communications publiques sont organisĂ©es de telle sorte quâon a la possibilitĂ© immĂ©diate et rĂ©elle de rĂ©pondre Ă toute opinion exprimĂ©e en public ;
c. lâopinion formĂ©e par une discussion de ce genre aboutit facilement Ă une action rĂ©elle, dirigĂ©e mĂȘme, si câest nĂ©cessaire, contre le systĂšme dâautoritĂ© existant ;
d. les institutions dâautoritĂ© ne pĂ©nĂštrent pas dans le public, qui fonctionne donc de façon plus ou moins autonome. Quand ces conditions se trouvent rĂ©unies, nous avons le modĂšle pratique dâune communautĂ© de publics, et ce modĂšle se conforme de trĂšs prĂšs aux divers principes de la thĂ©orie dĂ©mocratique classique.
Ă lâextrĂ©mitĂ© inverse, dans une masse :
a. il y a beaucoup moins de donneurs dâopinion que de receveurs â en effet, la communautĂ© de publics devient un assemblage abstrait dâindividus qui reçoivent leurs impressions des mĂ©dias de masse ;
b. les communications sont organisĂ©es de telle sorte quâil est difficile ou impossible aÌ un individu de reÌpondre immĂ©diatement et de façon efficace ;
c. la rĂ©alisation de lâopinion sous forme dâaction est dirigĂ©e par des autoritĂ©s qui organisent et canalisent cette action ;
d. la masse nâa aucune autonomie vis-Ă -vis des institutions â au contraire, les agents des institutions autorisĂ©es pĂ©nĂštrent dans la masse et rĂ©duisent toute autonomie quâelle pourrait avoir dans la formation dâune opinion par discussion.
Pour distinguer le public et la masse, le plus facile est de comparer leurs modes de communication dominants : dans une communautĂ© de publics, la discussion est le moyen de communication primordial, et les mĂ©dias de masse, sâils existent, ne font quâĂ©largir et animer la discussion, en reliant un public primaire aux discussions dâun autre. Dans une sociĂ©teÌ de masse, les mĂ©dias organisĂ©s sont le type de communication dominant, et les publics se transforment en marchĂ©s de mĂ©dias, formĂ©s de tous les hommes exposĂ©s au contenu des divers mĂ©dias. Quel que soit le point de vue adoptĂ©, nous nous rendons compte, quand nous regardons le public, que nous avançons aÌ grands pas vers la sociĂ©tĂ© de masse.
[âŠEt] aÌ bien des Ă©gards, la vie publique actuelle ressemble plus Ă une sociĂ©tĂ© de masse quâĂ une communautĂ© de publics. Pour dĂ©crire lâĂ©volution qui sâest produite, nous pouvons une fois de plus employer le parallĂšle historique entre le marchĂ© Ă©conomique et le public dâopinion. En rĂ©sumĂ©, câest la transformation de pouvoirs petits et dissĂ©minĂ©s en pouvoirs concentrĂ©s, et la tentative de monopole faite par des centres puissants qui, Ă©tant partiellement cachĂ©s, sont des centres dâautoritĂ© mais aussi de manipulation. La petite boutique qui sert les habitants du quartier est remplacĂ©e par lâanonymat de la compagnie dâimportance nationale. La publicitĂ© de masse remplace lâinfluence personnelle de lâopinion dans les relations entre le marchand et le client. Le dirigeant politique branche son discours sur un rĂ©seau national et parle, en mettant la note personnelle appropriĂ©e, Ă un million dâhommes quâil nâa jamais vus et ne verra jamais. Certaines catĂ©gories professionnelles, certaines industries « travaillent dans lâopinion » et sont payĂ©es pour manipuler impersonnellement le public.
Dans le public primaire, la compĂ©tition dâopinions se dĂ©roule entre des hommes dĂ©fendant certaines idĂ©es qui correspondent Ă leurs intĂ©rĂȘts et Ă leur mode de pensĂ©e. Mais dans la sociĂ©tĂ© de masse formĂ©e de marchĂ©s de mĂ©dias, la compĂ©tition, si elle existe se dĂ©roule entre les manipulateurs et leurs mĂ©dias de masse dâune part, et dâautre part les hommes qui subissent cette propagande. Dans ces conditions, il nâest pas Ă©tonnant quâapparaisse une conception de lâopinion publique considĂ©rĂ©e comme une simple rĂ©action â nous ne pouvons pas lâappeler « rĂ©ponse » â au contenu des mĂ©dias de masse. Selon cette idĂ©e, le public est simplement une collectivitĂ© dâindividus dont chacun subit passivement lâaction des mĂ©dias de masse et accepte sans se dĂ©fendre les suggestions et les manipulations issues de ces mĂ©dias. La manipulation Ă partir de postes de commandement centralisĂ©s constitue pour ainsi dire une expropriation de lâancienne multitude de petits producteurs et consommateurs dâopinion fonctionnant dans un marchĂ© libre et Ă©quilibrĂ©. Dans les milieux officiels, le terme mĂȘme de « public » a pris un sens fantomatique, qui rĂ©vĂšle de façon frappante le dĂ©clin de cette notion. Du point de vue de lâĂ©lite, on peut identifier certains des hommes qui se revendiquent Ă cor et Ă cri comme « syndicalistes », dâautres comme « hommes dâaffaires », et dâautres encore comme « agriculteurs ». Ceux quâon ne peut pas identifier aussi facilement forment « le public ». Dans cette acception, le public se compose des gens non identifiĂ©s et non partisans dans un monde gouvernĂ© par les intĂ©rĂȘts dĂ©finis et partisans. Socialement, il se compose dâintellectuels salariĂ©s â principalement des professeurs des premiers cycles universitaires ; dâemployĂ©s non syndiquĂ©s â principalement des cols blancs ; et aussi de membres des professions libeÌrales et de petits commerçants ou industriels. Dans ce faible Ă©cho de la notion classique, le public est formĂ© de vestiges des classes moyennes, ancienne et nouvelle, dont les intĂ©rĂȘts ne sont pas explicitement dĂ©finis, organisĂ©s ou exprimĂ©s sous forme de revendications. Par une application curieuse du terme, le « public » devient souvent lâ« expert indĂ©pendant » qui, tout en Ă©tant bien informĂ©, nâa jamais pris publiquement une position nette sur les controverses soulevĂ©es par les groupes dâintĂ©rĂȘts organisĂ©s. Les hommes de cette espĂšce sont les reprĂ©sentants du « public » dans les conseils dâadministration, les comitĂ©s, les commissions. Par consĂ©quent, ce que reprĂ©sente le public, câest souvent une politique floue (baptisĂ©e « ouverture dâesprit »), une absence de passion pour les affaires publiques (baptisĂ©e « modĂ©ration ») et une indiffĂ©rence de professionnel (baptisĂ©e « tolĂ©rance »). [âŠ]
Les tendances institutionnelles qui engendrent la sociĂ©tĂ© de masse sont en trĂšs grande partie provoquĂ©es par une Ă©volution impersonnelle, mais les vestiges du public sont aussi soumis aÌ certaines forces « personnelles » et intentionnelles. Avec lâĂ©largissement de la base politique dans un contexte folklorique de dĂ©cision dĂ©mocratique, et avec lâaugmentation des moyens de persuasion disponibles, le public de lâopinion publique est dĂ©sormais lâobjet dâefforts intenses visant Ă le tenir en main, Ă le diriger, Ă le manipuler et, de plus en plus, Ă lâintimider. Dans les domaines politique, militaire et Ă©conomique, le pouvoir se trouve plus ou moins mal Ă lâaise devant les opinions attribuĂ©es aux masses, et par consĂ©quent lâorientation de lâopinion devient une des techniques nĂ©cessaires pour conserver ou obtenir le pouvoir. LâĂ©lectorat minoritaire composĂ© de propriĂ©taires et de gens instruits est remplacĂ© par le suffrage universel, et par les campagnes intensives visant Ă sâassurer des voix. La petite armĂ©e professionnelle du XVIIIe siĂšcle est remplacĂ©e par lâarmĂ©e de masse fondĂ©e sur la conscription, avec les problĂšmes que posent le moral et le patriotisme des troupes. Le petit atelier est remplacĂ© par la production de masse et par la publicitĂ© nationale. Les efforts des faiseurs dâopinion se sont Ă©largis et centralisĂ©s comme les institutions. En fait, les moyens dâorienter lâopinion se sont dĂ©veloppĂ©s parallĂšlement aux autres institutions plus vastes qui donnent naissance Ă la sociĂ©tĂ© de masse. Par consĂ©quent, lâĂ©lite moderne, en plus de ses moyens Ă©largis et centralisĂ©s dâadministration, dâexploitation et de violence, a en main des instruments de gestion et de manipulation psychiques jusquâalors inconnus, qui englobent lâenseignement universel obligatoire en mĂȘme temps que les mĂ©dias de communication de masse. [âŠ]
Les observateurs pensaient jadis que lâaugmentation en portĂ©e et en intensitĂ© des moyens de communication organisĂ©s donnerait au public primaire plus dâampleur et plus dâanimation. Dans ces thĂ©ories optimistes â Ă©noncĂ©es avant lâapparition de la radio, de la tĂ©lĂ©vision et du cinĂ©ma â, on considĂšre les mĂ©dias organisĂ©s comme de simples moyens de multiplier la portĂ©e et le rythme des discussions personnelles. [âŠ] Les nouveaux moyens de communication favoriseraient la dynamique des discussions chĂšre aÌ la dĂ©mocratie classique, et avec elle le dĂ©veloppement de la personnalitĂ© libre et raisonnable. Personne ne connaĂźt vraiment toutes les fonctions des mĂ©dias de masse, car ces fonctions dans leur intĂ©gralitĂ© sont probablement si envahissantes et si subtiles que les moyens de recherche sociale disponibles ne peuvent les saisir entiĂšrement. Mais nous avons, dĂšs aÌ prĂ©sent, de bonnes raisons de croire que les mĂ©dias ont servi moins Ă Ă©largir et Ă animer les discussions des publics primaires quâaÌ transformer ceux-ci en un ensemble de marchĂ©s de mĂ©dias dans une sociĂ©tĂ© Ă caractĂšre de masse. Je ne me rĂ©fĂšre pas seulement ici Ă la banalisation violente et stĂ©rĂ©otypĂ©e de nos organes des sens qui constitue le langage employĂ© par ces mĂ©dias pour se disputer notre « attention ». Je pense Ă une sorte dâanalphabĂ©tisme psychologique que ces mĂ©dias facilitent, et qui sâexprime de plusieurs façons. Dans ce que nous croyons savoir des rĂ©alitĂ©s sociales du monde, bien peu de choses nous viennent dâune connaissance de premiĂšre main. La plupart des « images que nous avons en tĂȘte », nous les avons tirĂ©es de ces mĂ©dias â au point mĂȘme que souvent nous ne croyons pas vraiment ce que nous voyons avant de lâavoir lu dans le journal ou de lâavoir entendu Ă la radio. Non seulement les mĂ©dias nous donnent des informations, mais ils dirigent notre expĂ©rience mĂȘme. Ce sont ces mĂ©dias, et non nos expĂ©riences fragmentaires, qui tendent aÌ fixer nos critĂšres de crĂ©dulitĂ©, nos critĂšres de rĂ©alitĂ©. Par consĂ©quent, mĂȘme si lâindividu a une expĂ©rience directe et personnelle des Ă©vĂ©nements, elle nâest pas vraiment directe et primaire : elle est organisĂ©e en stĂ©rĂ©otypes. Il faut tout un apprentissage long et compliquĂ© pour extirper ces stĂ©rĂ©otypes et permettre aÌ lâindividu de voir les choses avec fraĂźcheur, dâune façon non stĂ©rĂ©otypĂ©e. On pourrait supposer, par exemple, que si tous les hommes subissaient une crise Ă©conomique ils en « feraient lâexpĂ©rience » et que, par rapport Ă cette expĂ©rience, ils dĂ©moliraient, rejetteraient, ou du moins rĂ©fracteraient, ce quâen disent les mĂ©dias. Mais pour que lâexpĂ©rience dâun tel changement structurel compte vraiment dans la formation de lâopinion, il faut quâelle soit organisĂ©e et interprĂ©tĂ©e. [âŠ]
Tant que les mĂ©dias ne sont pas entiĂšrement monopolisĂ©s, lâindividu peut faire jouer les mĂ©dias lâun contre lâautre ; il peut les comparer, et par consĂ©quent rĂ©sister Ă ce que lâun dâeux lui raconte. Plus la concurrence est rĂ©elle entre les divers mĂ©dias, plus lâindividu est susceptible de leur rĂ©sister. Mais dans quelle mesure cela est-il vrai ? Les gens comparent-ils rĂ©ellement les divers comptes rendus des Ă©vĂ©nements et des dĂ©cisions politiques, en opposant le contenu des diffĂ©rents mĂ©dias ? La rĂ©ponse est : non, rares sont ceux qui le font.
1. Nous savons que les hommes ont fortement tendance Ă choisir les mĂ©dias dont le contenu sâaccorde avec leurs idĂ©es. Il se produit une sorte de sĂ©lection des opinions nouvelles en fonction des opinions anciennes. Personne ne semble rechercher les contre-affirmations que dâautres mĂ©dias peuvent proposer. Les Ă©missions de radio, les magazines et les journaux ont souvent un public assez cohĂ©rent, et ils peuvent ainsi renforcer leurs messages dans lâesprit de ce public.
2. LâidĂ©e de faire jouer les mĂ©dias les uns contre les autres suppose que les mĂ©dias ont vraiment des contenus diffĂ©rents. Elle suppose une vĂ©ritable concurrence, qui nâexiste gĂ©nĂ©ralement pas. Les mĂ©dias se donnent une apparence de variĂ©tĂ© et de concurrence, mais si lâon y regarde de prĂšs, leur concurrence se fait sous forme de variations sur quelques thĂšmes standardisĂ©s, et non sous forme de conflits dâopinion. Il semble que la libertĂ© de soulever rĂ©ellement les problĂšmes soit de plus en plus lâapanage exclusif des petits groupes dâintĂ©rĂȘts qui ont continuellement et facilement accĂšs Ă ces mĂ©dias.
3. Non seulement les mĂ©dias se sont infiltrĂ©s dans notre expĂ©rience des rĂ©alitĂ©s externes, mais ils ont pĂ©nĂ©trĂ© jusque dans lâexpĂ©rience que nous avons de notre moi. Ils nous ont donnĂ© de nouvelles identitĂ©s et de nouvelles aspirations vers ce que nous voudrions ĂȘtre et vers ce que nous voudrions paraĂźtre. Dans les modĂšles de comportement quâils nous proposent, ils offrent un ensemble de critĂšres nouveau, plus vaste et plus souple, pour Ă©valuer notre moi. En utilisant les termes de la thĂ©orie moderne du moi, nous pouvons dire que les mĂ©dias mettent le lecteur, lâauditeur, le spectateur en contact avec des groupes de rĂ©fĂ©rence plus vastes et plus haut placĂ©s â groupes rĂ©els ou imaginĂ©s, perçus directement ou par personne interposĂ©e, connus personnellement ou dâun coup dâoeil distrait â qui servent de miroir Ă son image de lui-mĂȘme. Les mĂ©dias ont multipliĂ© le nombre de groupes auprĂšs desquels nous cherchons une confirmation de lâimage que nous avons de notre moi.
Allons plus loin :
— les mĂ©dias disent Ă lâhomme de la masse qui il est : ils lui donnent une identiteÌ ;
— ils lui disent qui il veut ĂȘtre : ils lui donnent des aspirations ;
— ils lui disent comment y arriver : ils lui donnent une technique ;
— ils lui disent comment avoir lâimpression dây ĂȘtre arriveÌ mĂȘme quand il nâa pas reÌussi : ils lui donnent lâĂ©vasion. Le fossĂ© qui seÌpare lâidentitĂ© et lâaspiration conduit Ă la technique et/ou Ă lâĂ©vasion. Câest probablement la formule psychologique fondamentale des mĂ©dias de masse Ă notre Ă©poque. Mais cette formule nâest pas en harmonie avec le dĂ©veloppement de lâĂȘtre humain. Câest la formule dâun pseudo-univers que les mĂ©dias inventent et entretiennent.
4. Les mĂ©dias de masse, et surtout la tĂ©lĂ©vision, empiĂštent souvent sur la discussion en petit groupe et dĂ©truisent la possibilitĂ© dâun Ă©change dâopinions raisonnable, rĂ©flĂ©chi et humain. Ils sont en grande partie responsables de la destruction de la vie privĂ©e au vrai sens humain de ce mot. Câest pour cette raison majeure que, non seulement ils ne peuvent pas avoir une influence Ă©ducative, mais ont mĂȘme une influence nĂ©faste : ils ne formulent pas pour le spectateur ou pour lâauditeur les sources gĂ©nĂ©rales de ses tensions et de ses angoisses intimes, de ses mĂ©contentements informulĂ©s et de ses espoirs Ă demi conscients. Ils ne permettent pas Ă lâindividu de transcender son milieu Ă©troit ni de prĂ©ciser la signification intime de ce milieu.
Les mĂ©dias nous proposent beaucoup dâinformations et de renseignements sur ce qui se passe dans le monde, mais ils permettent rarement Ă lâauditeur ou au spectateur dâĂ©tablir un vĂ©ritable lien entre sa vie quotidienne et ces rĂ©alitĂ©s plus vastes. Ils ne relient pas les informations quâils donnent sur les probleÌmes publics aux difficultĂ©s ressenties par lâindividu. Ils ne facilitent pas lâanalyse rationnelle des tensions, celles de lâindividu ou celles de la sociĂ©tĂ© qui se reflĂštent dans lâindividu. Au contraire, ils le distraient et lâempĂȘchent de comprendre son moi ou son monde, en fixant son attention sur des agitations artificielles qui, dans le cadre de lâĂ©mission, se rĂ©solvent soit par une action violente soit par ce quâon appelle humour. Bref, elles ne sont jamais rĂ©solues pour le tĂ©lĂ©spectateur.
La principale tension des mĂ©dias, et leur principal Ă©lĂ©ment de distraction, est le conflit entre le dĂ©sir de possĂ©der certains biens de consommation ou certaines femmes considĂ©rĂ©es gĂ©nĂ©ralement comme belles, et le fait quâon ne les possĂšde pas. Il y a presque toujours une atmosphĂšre gĂ©nĂ©rale de distraction animĂ©e, dâagitation dramatique, mais elle ne mĂšne nulle part et ne dĂ©bouche sur rien. Mais les mĂ©dias, tels quâils sont organisĂ©s et dirigĂ©s, sont bien plus quâune cause essentielle de la transformation [des dĂ©mocraties] en sociĂ©tĂ©s de masse. Ils comptent aussi parmi les plus importants moyens de pouvoir accrus dont dispose lâĂ©lite de la fortune et du pouvoir ; en outre, certains agents supĂ©rieurs de ces mĂ©dias font eux-mĂȘmes partie de lâĂ©lite ou en sont les distinguĂ©s serviteurs.
Ă cĂŽtĂ© de lâĂ©lite, ou immĂ©diatement au-dessous dâelle, se trouvent le propagandiste, lâexpert en publicitĂ©, le spĂ©cialiste des relations publiques, qui voudraient diriger la formation mĂȘme de lâopinion publique, afin dâen faire une nouvelle donnĂ©e utilisable pour les calculs visant Ă rendre le pouvoir efficace, Ă accroĂźtre le prestige, Ă assurer la richesse. Depuis le dĂ©but l’entre-deux guerres, lâattitude de ces manipulateurs vis-Ă -vis de leur tĂąche a traversĂ© une sorte dâĂ©volution dialectique. Au dĂ©but, ils avaient foi dans le pouvoir des mĂ©dias de masse. Les mots font gagner les guerres et vendre les savons ; ils font agir les hommes, ils empĂȘchent les hommes dâagir. « Seul le prix de revient, proclame le publicitaire des annĂ©es 1920, nous empĂȘche dâorienter lâopinion publique dans nâimporte quelle direction sur nâimporte quel problĂšme. » La foi que le faiseur dâopinion proclame dans les mĂ©dias considĂ©rĂ©s comme persuasion de masse va presque jusquâĂ la magie â mais il ne peut croire en lâomnipotence des communications de masse que si le public lui garde sa confiance. Or le public se mĂ©fie. Les mĂ©dias de masse disent tant de choses, font tellement assaut dâexagĂ©rations : ils banalisent leur message et sâannulent rĂ©ciproquement. La « phobie de la propagande », en rĂ©action contre les mensonges de la guerre et le dĂ©senchantement de lâaprĂšs-guerre, ne facilite pas les choses, mĂȘme si les hommes ont la mĂ©moire courte et soumise aux dĂ©formations officielles. Cette mĂ©fiance envers la magie des mĂ©dias se traduit chez les faiseurs dâopinion sous forme dâun slogan. Sur leurs banniĂšres ils inscrivent : « La Persuasion de Masse Ne Suffit Pas » ! FrustrĂ©s dans leurs espoirs, ils se mettent Ă raisonner, et en raisonnant ils finissent par accepter le principe du contexte social. « Pour transformer lâopinion et lâactivitĂ© des autres, disent-ils entre eux, nous devons faire trĂšs attention Ă tout le contexte et Ă toute lâexistence des hommes que nous voulons diriger. Ă cĂŽtĂ© de la persuasion de masse, il faut utiliser dâune façon ou dâune autre lâinfluence personnelle. Il faut toucher les gens dans le contexte de leur vie, et par lâintermĂ©diaire dâautres gens, leurs compagnons de tous les jours, ceux en qui ils ont confiance : il faut les toucher par une certaine forme de persuasion “personnelle”. Il ne faut pas montrer notre prĂ©sence trop directement ; au lieu de donner simplement des conseils ou des ordres, nous devons manipuler. » [âŠ]
Mais les hommes ne sont-ils pas plus instruits Ă notre Ă©poque ? Pourquoi ne pas insister sur le dĂ©veloppement de lâinstruction plutĂŽt que sur les effets croissants des mĂ©dias de masse ? La rĂ©ponse est, en rĂ©sumĂ©, que lâinstruction de masse est devenue, Ă bien des Ă©gards, un autre moyen de communication de masseâŠ
C. Wright Mills
Extrait de LâĂlite au pouvoir (Agone, 2012)
Préface de François Denord
Traduit de lâanglais par AndreÌ Chassigneux
Chap. XIII « La sociĂ©tĂ© de masse », p. 448-471
<www.agone.org/leliteaupouvoir/>