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Le magazine Elle, ou comment changer les apparences pour que rien ne change

On ne peut Ă©voquer la dite « presse fĂ©minine » sans passer le magazine Elle au crible d’une critique qui, bien que très incomplète sous la forme qu’on va lire ici, permet d’entrevoir les voies plus ou moins subtiles par lesquelles s’immisce aujourd’hui le sexisme dans les mĂ©dias s’adressant aux femmes.

Fleuron du groupe Hachette Filipacchi MĂ©dias, lui-mĂŞme propriĂ©tĂ© du groupe Lagardère et premier Ă©diteur mondial de magazines, Elle propose chaque semaine – et chaque jour sur son site Internet – un concentrĂ© de poncifs sexistes, maquillĂ©s derrière une rhĂ©torique dont la « modernitĂ© » se rĂ©sume Ă  l’usage permanent d’anglicismes et emmitouflĂ©s dans un amas de publicitĂ©s haut de gamme. On ne prendra ici que quelques exemples qui nous ont semblĂ© rĂ©vĂ©lateurs de tendances de fond.

La réussite des femmes selon Elle

Elle se montre attachĂ©e Ă  la « rĂ©ussite » des femmes : louable intention Ă  l’évidence ! Mais la lecture du magazine rĂ©vèle d’emblĂ©e deux dimensions de cet attachement bruyamment revendiquĂ©.

Cette rĂ©ussite, en effet, se rĂ©duit pour l’essentiel Ă  l’accès des femmes aux positions dirigeantes (dans le monde politique ou Ă©conomique), au point que le sort de la majoritĂ© des femmes salariĂ©es – soumises aux contrats prĂ©caires, aux bas salaires, aux temps partiels imposĂ©s ou Ă  la double journĂ©e – n’est que très rarement Ă©voquĂ© par les rĂ©dactrices de l’hebdomadaire. Nulle raison de s’en Ă©tonner : cherchant Ă  obtenir les recettes publicitaires associĂ©es aux grandes enseignes de la mode (Chanel, Louis Vuitton, etc.), Elle multiplie les efforts pour attirer un lectorat, sinon bourgeois, du moins disposant de revenus consĂ©quents (« CSP+ »). Que lui importe, par consĂ©quent, les intĂ©rĂŞts des caissières, serveuses, femmes de mĂ©nage, aides-soignantes ou autres secrĂ©taires.

Deuxième aspect marquant : Elle s’intĂ©resse moins aux mĂ©canismes qui assurent la persistance des inĂ©galitĂ©s d’accès aux positions dirigeantes entre hommes et femmes, qu’à la manière spĂ©cifique dont les femmes occuperaient ces positions. Or, cette spĂ©cificitĂ©, Elle la cherche dans… la garde-robe de ces femmes distinguĂ©es, forcĂ©ment ! Ainsi, dans un article publiĂ© dans le magazine du 21 octobre 2011 et intitulĂ© : « Mode in power », Elle se propose d’instruire on ne sait qui, mais on le devine, sur la manière dont « les dirigeantes imposent leur look » : « Chancelière, ministre, First Lady… les femmes sont enfin sorties de la terne imitation des hommes et osent faire passer des messages ». Pour apprendre comment elles y sont parvenues et comment il est possible d’y parvenir, l’article propose une « analyse des nouveaux dress codes fĂ©minins », qui se fonde sur les « exemples » de Michelle Obama, Nathalie Kosciusko-Morizet, Angela Merkel, Christine Lagarde, Martine Aubry et Kate Middleton.

La politique du « look » selon Elle

Ce n’est pas tout : sous le vocable unifiant de « dirigeantes » se trouvent placĂ©es sur le mĂŞme plan deux femmes, Michelle Obama et Kate Middleton, uniquement connues en tant qu’épouses d’hommes cĂ©lèbres (qui eux-mĂŞmes le sont Ă  des titres bien diffĂ©rents), et quatre autres qui ont exercĂ© des fonctions politiques de premier plan (ministres, dĂ©putĂ©es, etc.). C’est assez dire la confusion qu’Elle contribue Ă  entretenir sur la « rĂ©ussite » des femmes, puisque diriger – conjuguĂ© au fĂ©minin – peut encore et toujours consister Ă  ĂŞtre la « femme de ». Considèrerait-on le mari (ou le compagnon) d’Angela Merkel ou de Martine Aubry comme un « dirigeant » ? Poser la question, c’est Ă©videmment y rĂ©pondre.

Mais le principal enseignement est le suivant : si les femmes – ces femmes – sortent aujourd’hui de l’ombre dans laquelle elles se tenaient elles-mĂŞmes (et non oĂą les hommes les tiennent, aujourd’hui comme hier), « soucieuses de ne pas dĂ©tonner dans l’univers masculin du costard-cravate », et si elles parviennent aujourd’hui Ă  « faire passer des messages », ce n’est pas en luttant pour l’égalitĂ© entre hommes et femmes dans le monde du travail, pour un partage Ă©galitaire des tâches domestiques dans les couples ou contre les violences masculines, mais en « inventant un nouveau dress code ». Message de gauche ou de droite, en faveur des intĂ©rĂŞts des salariĂ©s ou du patronat, pour l’égalitĂ© entre les sexes ou sans considĂ©ration pour les inĂ©galitĂ©s entre hommes et femmes ? Peu importe car, une nouvelle fois, les femmes se trouvent jugĂ©es, non sur la base de leur contribution Ă  l’émancipation des modèles de genre ni mĂŞme de leur positionnement politique ou de leur compĂ©tence, mais sur leur apparence extĂ©rieure, ici vestimentaire.

Au nom de ces Ă©quations traditionnelles relĂ©guant les femmes « dirigeantes » au rĂ´le de figurantes, rien ne nous est donc Ă©pargnĂ© par Elle : la « sexyness de NKM » (N. Kosciusko-Morizet), la « touche crĂ©ateurs de Michel Obama », le « high street de Kate Middleton », « le cĂ´tĂ© “Vis ma vie” de Martine Aubry », etc. Ă€ l’adresse du lecteur non encore convaincu, voici un florilège de ce que ce « dossier » nous rĂ©serve de meilleur : « Elle a des jambes de gazelle, alors, pourquoi s’en priver ? », « Michelle Obama est la plus moderne et la plus sympa des First Ladies », « La mĂ©thode Lagarde est simple mais fiable. Une tenue basique de power woman Ă  l’ancienne, mais, par-dessus, un foulard ou une grosse broche graphique », « C’est l’une des rĂ©volutions les plus importantes. Les attentes du public vis-Ă -vis de ses dirigeantes sont passĂ©es d’un dressing iconique Ă  un dressing sympathique ».

Le partage des tâches domestiques selon Elle

Une petite incursion sur le site du magazine rĂ©vèle une autre dimension de la contribution de Elle au maintien des rĂ´les sexuĂ©s : sa « vision de la division du travail domestique. Sous le titre « toutes accro Ă  l’électromĂ©nager », un dossier du 7 dĂ©cembre 2011 propose ainsi cinq portraits de femmes : « Un lave-vaisselle ou un robot, c’est souvent beaucoup plus qu’un appareil qui facilite la vie. C’est aussi un ami, un alliĂ©, un objet fĂ©tiche... Cinq dingues de leur gadget high-tech se racontent ». Toutes les enquĂŞtes sociologiques ont beau dĂ©montrer la permanence, dans tous les milieux sociaux, d’inĂ©galitĂ©s très profondes entre hommes et femmes dans la rĂ©partition des tâches domestiques (alimentation, nettoyage, Ă©ducation, etc.), Elle choisit d’entĂ©riner cet Ă©tat de fait… en le passant sous silence et en valorisant le rapport de certaines femmes aux appareils qui sont le support technique de cette inĂ©galitĂ©. Nous aurions pu Ă©voquer l’exemple de Valia, dont le compagnon s’est vu dĂ©chargĂ© de la vaisselle grâce Ă  l’achat d’un lave-vaisselle, mais celui de Fleur nous paraĂ®t encore plus Ă©difiant.

Fleur a en effet dĂ©couvert les joies du nettoyage en faisant l’acquisition d’un aspirateur high-tech. Pourquoi ? « Parce qu’il trĂ´ne dans le salon comme une Ĺ“uvre d’art, qu’il est beau, ultrapratique et, comme c’est un 2-en-1, je peux utiliser le petit ou le gros selon les besoins. C’est devenu mon meilleur ami et le troisième membre de la coloc’ ». Dans la chanson de Marylin Monroe, les diamants constituaient le meilleur ami d’une femme ; dans la version proposĂ©e par Elle, ce rĂ´le est dĂ©volu… Ă  l’aspirateur. Commentaire de l’experte diligentĂ©e par le magazine : « La vie de Fleur a changĂ© le jour oĂą elle a pris conscience qu’un aspirateur pouvait ĂŞtre non seulement utile mais facile Ă  utiliser. Pour elle, aspirer la poussière est devenu un jeu. Elle se sent valorisĂ©e par la performance et le design de l’appareil. Si bien qu’elle l’a accueilli avec autant d’enthousiasme qu’un nouveau colocataire qui serait Ă  la fois sexy et facile Ă  vivre ».

La rhétorique de la conciliation vie professionnelle/vie privée

Une autre manière de s’accommoder des inĂ©galitĂ©s de genre dans la rĂ©partition des tâches domestiques consiste Ă  recourir au lieu commun, qui tient lieu pour beaucoup d’idĂ©al, de la « conciliation entre vie professionnelle et vie privĂ©e ». Ce thème occupe une place non-nĂ©gligeable dans le discours portĂ© par Elle, le magazine proposant, par exemple, « dix conseils » aux mères actives « pour assurer » (27 octobre 2011). Le simple fait que ce type d’articles figure rĂ©gulièrement dans la presse fĂ©minine et ne s’adresse qu’aux femmes est en soi significatif : les hommes ne sont en effet enjoints par personne Ă  « concilier » quoi que ce soit. Les femmes se doivent quant Ă  elles de « concilier », car c’est prĂ©cisĂ©ment Ă  elles que continue Ă  revenir en prioritĂ© de s’occuper des tâches matĂ©rielles au sein des couples.

Au-delĂ  de leur caractère purement incantatoire, les « conseils » proposĂ©s par Elle – « je gère ma grossesse au bureau », « je communique avec mon boss », « je trouve un mode de garde fiable », « je gère les imprĂ©vus » – ne visent donc qu’à rationaliser cette inĂ©galitĂ©, pièce maĂ®tresse du patriarcat. Ce que confirme parfaitement le cinquième conseil, qui stipule : « j’implique le père de mon enfant dans les tâches mĂ©nagères ». Ici comme ailleurs, les mots importent ; il est bien Ă©crit « j’implique », et non « je partage ». Le conseil pour faire accepter cette « implication » aux pères rĂ©ticents a de quoi laisser songeur : « Vous pouvez utiliser des phrases toutes prĂŞtes ayant fait leurs preuves et compilĂ©es dans le livre. Un exemple : “Mon amour, toi qui a des muscles, j’aurais une mission Ă  te confier : pourrais-tu s’il te plaĂ®t descendre la poubelle Ă  couches ?” ». Quand on a renoncĂ© Ă  combattre l’inĂ©galitĂ©, restent les arguments sexistes.

On pourrait poursuivre longtemps l’énumĂ©ration des exemples : la plupart montrent que les discours gĂ©nĂ©raux qui prĂ©tendent lutter contre les inĂ©galitĂ©s entre hommes et femmes servent d’habillage Ă©lĂ©gant Ă  l’amĂ©nagement du statu quo. Il suffit pour cela de considĂ©rer, en gĂ©nĂ©ral, ces inĂ©galitĂ©s comme des survivances archaĂŻques et de les attribuer exclusivement Ă  des cultures ou des religions qui seraient intrinsèquement sexistes. Ce faisant, Elle participe Ă  la lĂ©gitimation et Ă  l’éternisation de la domination patriarcale, telle qu’elle continue Ă  s’exercer aujourd’hui dans la sociĂ©tĂ© française.


Article paru dans MĂ©diacritique(s) n°2 (janvier 2012), toujours en vente.

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