Des conseils Ă une jeune fille mal dans sa peau qui se transforment en Ă©talage de clichĂ©s sexistes : c’est ce qu’on pouvait lire mercredi dans la rubrique « Ados » de Ouest-France. Le quotidien rĂ©gional y reproduit le courrier de « Margot, 12 ans », une adolescente qui « ressemble Ă un garçon », suivi de la rĂ©ponse d’Okapi (qui s’offre du mĂŞme coup deux colonnes de pub dĂ©guisĂ©e).
Margot, donc, a un souci : « Au collège, on se moque de moi, car je ressemble Ă un garçon ! J’ai essayĂ© […] de changer de look, mais rien n’y fait et je veux rester moi-mĂŞme. » Notez cette phrase, elle est importante pour bien saisir la suite. L’extrait de la lettre se conclut par : « MĂŞme le garçon que j’aime ne veut pas sortir avec moi, de peur qu’on le prenne pour un homo ! » Ambiance.
Devant une telle injustice, le sang d’Okapi ne pouvait faire qu’un tour : « MĂ©priser quelqu’un Ă cause de son physique, c’est minable, et encore, je suis polie. » Oui, aux armes ! « Debout les grosses, les binocleuses, les boutonneuses, les “appareildentĂ©es” ! RĂ©voltez-vous comme Margot » ! Il faut faire « Ă©voluer les choses », clame Okapi, car « les insultes Ă caractère sexuel sont particulièrement infamantes. »
Je vous l’avoue sans honte : je me suis surpris Ă rĂŞver d’Okapi lançant un mouvement genre « Occupy Wall Street », version cour de rĂ©crĂ©, distribuant des copies d’Indignez-vous ! prĂ©facĂ©es par Virginie Despentes. Et ça continue :
« Margot, ne te laisse pas “traiter” ni intimider par ce garçon qui ne t’arrive pas Ă la cheville. Tout dans l’apparence et la peur du jugement, rien dans les sentiments […] »
Prends ça ! Fébrile, je saute une ligne pour découvrir les conseils révolutionnaires de ce magazine chrétien soudain transformé en bastion féministe.
Et là , c’est la grosse déception
« Avec quelques efforts, rassure Okapi, et un peu de patience, tu deviendras vite une belle jeune fille. »
Pardon ? Ai-je bien lu ? Okapi ne vient-il pas de dire qu’il fallait mĂ©priser « l’apparence et la peur du jugement » ? Remarquez, au passage, le raccourci insidieux : une fille qui « ressemble Ă un garçon » ne peut pas ĂŞtre « une belle jeune fille ». (Par contre, un garçon qui ressemble Ă une fille sera gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ© comme beau.)
Mais rassurez-vous, chers lecteurs, avec des « efforts » et de la « patience », Margot pourra enfin faire honneur Ă son genre et devenir frĂ©quentable par les petits machos qu’on lui conseillait d’éviter trois lignes plus haut.
Se rebeller, d’accord, à condition de rentrer dans le rang juste après.
S’ensuit un paragraphe d’une vingtaine de lignes, consistant en une suite de « trucs pour se fĂ©miniser » plus rĂ©ducteurs les uns que les autres. Florilège.
1 - « Porte de la couleur. Ă€ bas les couleurs unisexe […] comme le noir ou le gris ! Ose des touches de rose vif ou de bleu pĂ©tard. »
Il y aurait des couleurs « unisexe » ? Première nouvelle. Ça veut dire que les autres couleurs sont rĂ©servĂ©es Ă un sexe plutĂ´t qu’à un autre ? J’aimerais bien savoir lesquelles.
2 - « Adopte les bijoux. Il y en a plein qui sont bon marchĂ©, jolis et rigolos. »
Donc, on commence par habiller notre ado en « rose vif », puis on l’emmène dĂ©valiser Claire’s. Ce qu’Okapi appelle « une belle jeune fille », je l’appelle une faute de goĂ»t. Passons.
3 - « Dans le moule (sic) : n’hĂ©site pas Ă porter des vĂŞtements plus ajustĂ©s qui mettront en valeur tes formes. »
Pardon ? Vous êtes sûrs qu’on parle toujours d’une fillette de 12 ans ? Si on part comme ça, je suggère à Okapi d’offrir avec son numéro d’été ces fameux maillots de bain rembourrés à la poitrine dès 7 ans.
Crédit photo : Le Point
4 - « Bouge en rythme. […] Inscris-toi Ă un cours de danse pour apprendre Ă te mouvoir en souplesse. »
Après les couleurs printanières, les bijoux clinquants et les vêtements moulants, il ne manquait plus que les cours de danse. Et pourquoi pas de maintien et de chant, tant qu’on y est ?
On ne naĂ®t pas « belle jeune fille », on le devient
Remarquez qu’à aucun moment, Okapi ne propose Ă Margot une activitĂ© intellectuelle (comme lire un livre d’Elena Gianini Belotti qui nous apprend comment l’école transforme les enfants en parfaits petits misogynes). En matière de « trucs pour se fĂ©miniser », Okapi prĂ©fère cantonner ses lectrices dans les canons de leur genre et de leur âge. LibertĂ© de se dĂ©marquer, de s’affirmer, de rĂ©flĂ©chir par soi-mĂŞme ? ConnaĂ®t pas.
Ă€ prĂ©sent, je ne suis pas sĂ»r que Margot, qui dĂ©clarait dans sa lettre vouloir « rester [elle-mĂŞme] », se sente beaucoup mieux dans ses baskets (si elle ne les a pas dĂ©jĂ troquĂ©es contre des talons-aiguilles).
Pour finir, imaginons un instant que, demain, Kevin, 12 ans, Ă©crive Ă Okapi pour se plaindre qu’avec son visage effĂ©minĂ©, les filles le rejettent « de peur qu’on les prenne pour des lesbiennes ». Son journal prĂ©fĂ©rĂ© lui conseillera-t-il de porter des vĂŞtements informes et noirs, de jeter sa gourmette et de s’inscrire Ă un club de muscu ?
Heureusement qu’il demeure, aujourd’hui en France, des journaux courageux qui, comme Okapi et Ouest-France, se battent pour, comme le claironnait la rĂ©dactrice au dĂ©but de son article, « faire Ă©voluer les choses ».
En bonus, la couverture du dernier numĂ©ro d’Okapi : « MixitĂ© au collège, c’est bien ou pas ? » Bien sĂ»r ! Tant que chacun reste dans son rĂ´le.