Il faut l’avouer : la tentative de modifier l’édition originale parue aux Etats-Unis d’un recueil d’articles (publiés sur une période de trente ans) pour lui donner la cohérence d’un essai d’un seul tenant n’est nullement convaincante [2]. Quoi qu’il en soit, le livre publié en français parcourt de divers points de vue l’aventure du codex (livre qui peut être manuscrit ou imprimé) du Ier siècle à nos jours, en insistant sur le XVIIIe et sur les questions soulevées par la numérisation en général et le livre numérique en particulier. Ce sont exclusivement ces questions que l’on retiendra ici.
Le passé éclaire le présent
L’intention gĂ©nĂ©rale de l’ouvrage est rĂ©sumĂ©e ainsi par Robert Darnton : « Toute tentative pour sonder l’avenir tout en affrontant les problèmes du prĂ©sent devrait se fonder, je le crois, sur l’étude du passĂ©. » (p. 14). Or, parmi les divers dĂ©veloppements qu’il consacre Ă l’histoire du livre, l’auteur relève particulièrement ce qui permet d’éclairer les consĂ©quences de la rĂ©volution numĂ©rique. C’est ainsi que la comparaison entre le livre papier classique et le livre numĂ©rique incite Ă relativiser deux critiques frĂ©quemment adressĂ©es au livre Ă©lectronique.
Aux partisans de la lecture sĂ©quentielle du livre-papier contre la lecture hachĂ©e sur le Web et le copier-coller de la composition numĂ©rique des textes, il oppose la pratique du « recueil de citations », vĂ©ritable construction d’un univers personnel Ă partir d’extraits de lectures collectĂ©s puis rĂ©organisĂ©s selon la subjectivitĂ© du lecteur, fort rĂ©pandue du XIIe siècle Ă la fin de la Renaissance et qui a perdurĂ© jusqu’Ă rĂ©cemment. « Ils brisaient les livres en fragments et assemblaient ceux-ci selon de nouvelles combinaisons en les transcrivant dans diffĂ©rentes sections de leurs carnets. Puis ils relisaient l’ensemble et en rĂ©organisaient l’agencement en ajoutant d’autres extraits » (p. 22) MĂŞme si les diffĂ©rences entre la lecture-Ă©criture sur divers Ă©crans et celle sur papier ne se limitent pas Ă ces aperçus, ils ont l’avantage d’en dĂ©dramatiser la perception en indiquant qu’il y a des prĂ©cĂ©dents historiques comparables.
A ceux qui reprochent au numĂ©rique la difficultĂ© d’identifier les sources, de distinguer la copie de l’original, le peu de fiabilitĂ© des informations sur Internet, l’historien du livre rĂ©pond que cette instabilitĂ© des textes est constante au XVIIIe siècle, en raison des conditions de production (les typographes modifiaient les textes), de diffusion (les livres Ă©taient Ă©ditĂ©s en versions diffĂ©rentes en mĂŞme temps en plusieurs endroits, les libraires-Ă©diteurs se souciant peu de l’authenticitĂ© de leur version), ou encore du fait des auteurs eux-mĂŞmes : « Voltaire joua si bien avec ses textes que les libraires se plaignirent. A peine avaient-ils vendu une Ă©dition d’un ouvrage, qu’une autre paraissait avec des ajouts et des corrections de l’auteur. » (p. 97)
Ă€ partir d’exemples tirĂ©s non seulement de l’histoire du livre, mais aussi d’autres mĂ©dias (Internet, presse), Darnton affirme que l’instabilitĂ© de l’information est inhĂ©rente Ă la manière dont elle produite et conservĂ©e [3] : « Il ne faut pas la comprendre comme si elle avait la forme de faits durs ou de pĂ©pites de rĂ©alitĂ© prĂŞtes Ă ĂŞtre extraites des journaux, des archives et des bibliothèques, mais plutĂ´t en tant que messages constamment remaniĂ©s au cours du processus de transmission » (p. 80).
Des monographies numériques
Robert Darnton fut l’un des premiers théoriciens et promoteurs de l’édition numérique, qui utilise les possibilités de l’électronique pour produire des documents spécifiques et qu’il convient de bien distinguer de la numérisation des livres qui est, pour l’essentiel, leur reproduction numérisée à l’identique.
Or les potentialités de l’édition numérique sont d’autant plus grandes qu’elle intègre des fonctions spécifiques à ce format et impossibles ou très difficiles à réaliser avec le format papier : liens hypertextes, liens hypermédias (à des images fixes ou animées, documents sonores, audiovisuels), etc. L’édition numérique permet en particulier, selon Robert Darnton, de faire face à la situation éditoriale du livre universitaire et de répondre aux attentes des chercheurs désireux de publier. C’est pour quoi l’auteur proposait dès 1999 [4] une forme de livre ou plutôt de monographie numérique qui tire parti des potentialités de l’édition numérique.
En effet, l’édition universitaire aux Etats-Unis connaĂ®t une crise (que connaĂ®t aussi l’édition française) due Ă plusieurs causes interdĂ©pendantes. La hausse vertigineuse et constante des prix des revues scientifiques oblige les bibliothèques dont les budgets n’augmentent pas, bien au contraire, Ă rĂ©duire drastiquement leurs achats de livres (de 50 % Ă 25 % du budget). Or les livres publiĂ©s par les Ă©ditions universitaires, très importantes aux Etats-Unis, Ă©taient achetĂ©s principalement par les bibliothèques. D’oĂą une baisse très sensible du nombre de livres publiĂ©s et de leur tirage (de 800 Ă 300 exemplaires en moyenne), baisse qui va Ă l’encontre de l’exigence imposĂ©e aux chercheurs, particulièrement les jeunes : « Publier ou pĂ©rir ».
Pour aider les jeunes chercheurs Ă publier leur thèse de doctorat, Robert Darnton propose une Ă©dition Ă©lectronique ambitieuse, qui ne se borne pas Ă reproduire et Ă mettre en ligne thèses et Ă©tudes. Car si on ne veut pas que cette Ă©dition soit dĂ©valuĂ©e par rapport Ă l’édition imprimĂ©e, il faut qu’elle fasse l’objet d’un travail d’édition spĂ©cifique : une transformation comparable Ă celle que subit une thèse lors de sa transformation en livre imprimĂ©. Dans cet esprit, Robert Darnton propose une Ă©dition Ă©lectronique en plusieurs couches pyramidales. Au sommet, « un exposĂ© concis du sujet, peut-ĂŞtre dĂ©jĂ disponible en Ă©dition courante ». La couche suivante serait une sĂ©rie de versions dĂ©veloppĂ©es de divers aspects « qui nourrissent le rĂ©cit du registre supĂ©rieur ». La troisième couche « rassemblerait des documents » commentĂ©s. Une quatrième couche pourrait ĂŞtre thĂ©orique ou rĂ©trospective avec des « extraits et des analyses des travaux antĂ©rieurs ». Une cinquième couche pourrait ĂŞtre pĂ©dagogique avec des supports de cours. Une sixième couche pourrait rĂ©unir des « rapports de lecture », les correspondances avec les lecteurs ; cette dernière couche s’étofferait avec le temps. Donc six couches dont deux interactives. Nous sommes loin du livre papier et mĂŞme du livre tout court.
« Le nouvel âge du livre » a eu un grand retentissement Ă l’époque de sa publication en 1999, car il semblait apporter une solution rationnelle Ă une situation bloquĂ©e, et trouver au livre Ă©lectronique un emploi conforme Ă sa spĂ©cificitĂ©. Darnton a mis en pratique son idĂ©e dès 1999, avec un succès inĂ©gal mais avec continuitĂ©, dans un projet intitulĂ© Gutenberg-e qui est relatĂ© en annexe d’Apologie du livre (p. 185-195). De surcroĂ®t, il a lancĂ© une Ă©dition numĂ©rique, – Electronic Enlightenment, [Les Lumières Ă©lectroniques] – « une base de donnĂ©es numĂ©riques constituĂ©e des correspondances de Voltaire, Rousseau, Franklin et Jefferson », et projette d’éditer « un livre numĂ©rique sur l’histoire du livre au siècle des Lumières ! »
La numérisation des livres
Tout diffĂ©rent est le projet Google de numĂ©risation des livres. Il ne s’agit plus ici d’édition Ă©lectronique, mais de numĂ©risation de livres dĂ©jĂ Ă©ditĂ©s sur papier. Et mĂŞme de « tous » les livres Ă©ditĂ©s.
Quoique amoureux inconditionnel du livre-papier, Darnton est un chaud partisan de cette numĂ©risation qui, avec la perspective d’une mise Ă disposition sur Internet du patrimoine livresque mondial, ouvrirait celle d’une « RĂ©publique numĂ©rique des Lettres ».
En revanche, il relève clairement les limites d’un tel projet. D’abord parce que la numĂ©risation ne peut pas s’appliquer Ă tous les livres, loin de lĂ . Ensuite, parce que – comme Robert Darnton le souligne avec insistance – on n’a pas trouvĂ© mieux pour l’instant, pour garantir la conservations des livres, que leur Ă©dition sur papier : l’expĂ©rience des microfilms [5], catastrophique pour un certain nombre de journaux et de livres, n’en rend que plus manifeste la nĂ©cessitĂ©, pour les bibliothèques de maintenir et dĂ©velopper leurs collections sur papier. Enfin, parce que les erreurs d’une numĂ©risation industrielle, telle que la pratique Google, sont inĂ©vitables…et dĂ©jĂ innombrables, comme le relève un article publiĂ© dans The Chronicle of Higher Education le 31 aoĂ»t 2009 et traduit sur « Books » sous le titre « Le musĂ©e des erreurs de Google Books ».
Mais c’est avant tout sur le terrain de la démocratie que Darnton pose la question de la numérisation des livres.
« Lorsque je regarde en arrière, Ă©crit-il, mon attention se fixe sur le XVIIIe siècle, sur sa foi en la puissance du savoir et sur le monde des idĂ©es oĂą cette puissance opĂ©rait –ce que les esprits Ă©clairĂ©s nommaient la RĂ©publique des Lettres, un territoire sans police ni frontières, et sans inĂ©galitĂ©s autres que celle des talents. » (p. 111) Mais ce n’était alors qu’un rĂŞve : « Loin d’être une agora Ă©galitaire, La RĂ©publique des Lettres souffrait d’un mal qui rongeait toutes les sociĂ©tĂ©s du XVIIIe siècle : les privilèges, qui, par ailleurs, ne se limitaient pas Ă l’aristocratie. En France, ils concernaient tout ce qui composait le monde des idĂ©es, notamment l’imprimerie et la librairie dominĂ©es par des guildes très fermĂ©es, ainsi que les livres eux-mĂŞmes qui ne pouvaient paraĂ®tre qu’avec un privilège royal et l’approbation d’un censeur imprimĂ©s en toute page. » (p. 113) En fait, « En dĂ©pit de ses principes Ă©levĂ©s, la RĂ©publique des lettres, telle qu’elle fonctionnait, Ă©tait un monde clos, inaccessible aux non privilĂ©giĂ©s. » (p. 113)
Or, actuellement, la possibilité effective de voir naître une République numérique des Lettres est suspendue, aux yeux de Darnton, au sort incertain de l’accord Google Search Books.
L’entreprise Google a numĂ©risĂ© Ă partir de 2004 les fonds de quelques grandes bibliothèques, soit une quantitĂ© importante de livres (plus de 15 millions Ă ce jour), dont une bonne proportion provenaient de pays europĂ©ens, dont Ă©videmment la France [6]. Pour ce faire Google ne s’est guère souciĂ© de savoir si ces livres Ă©taient protĂ©gĂ©s ou non par des droits. Il revenait aux ayant-droit de manifester leur opposition s’ils le dĂ©siraient [7] : « En septembre et octobre 2005, un collectif d’auteurs et d’éditeurs a donc intentĂ© une action en nom collectif [class action] contre Google pour violation de leurs droits patrimoniaux. Le 28 octobre 2008, suite Ă de longues nĂ©gociations secrètes, les deux parties ont annoncĂ© un accord qui reste soumis Ă l’approbation d’un tribunal de New York. ». (p. 121)Cet accord a Ă©tĂ© rejetĂ© depuis. [8]. Mais avant ce rejet, Robert Darnton commentait longuement l’accord’en question pour le critiquer sous divers aspects dont on retiendra les suivants :
- « Google est une entreprise commerciale dont la raison première est de gagner de l’argent. » (p. 128) et l’accord en question est effectivement un accord commercial qui prĂ©voit une rĂ©partition des revenus entre Google (37 %) et les ayant droit (63 %) et les modalitĂ©s de fixation des prix des livres et des licences d’accès Ă la base de donnĂ©es. Or, selon Darnton, « Si nous ne trouvons pas le juste Ă©quilibre maintenant, les intĂ©rĂŞts privĂ©s pourraient bien l’emporter Ă l’avenir sur l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral et le rĂŞve des lumières devenir plus inaccessible que jamais. » (p. 127)
- Rien dans l’accord, selon Darnton, ne prĂ©munit les usagers contre une hausse des tarifs. Et cela d’autant plus que « Bibliothèques, Ă©coles, universitĂ©s, simples citoyens, tous ceux qui lisent des livres mais qui n’appartiennent pas Ă la catĂ©gorie des dĂ©tenteurs de droits, sont exclus des dĂ©libĂ©rations… » (p. 131)
- Google sera en situation de monopole. Son unique concurrent d’envergure, Microsoft, a abandonné la course. Un autre concurrent éventuel est presque inimaginable en regard de l’avance prise par Google et des termes de l’accord.
- Les informations sur les centres d’intĂ©rĂŞt des lecteurs captĂ©s par Google Ă partir de leurs recherches de livres s’ajouteraient Ă celles dĂ©jĂ fournies par le moteur de recherche gĂ©nĂ©raliste et ses nombreuses annexes (Google Earth, Google Maps, Google Food, Google Images, Google Labs, Google Finance, Google Arts, Google Sports, Google Health, Google Chekout, Google Alerts, Google Scholars), si bien que « Google pourrait bientĂ´t en savoir plus sur nous que la CIA, le FBI, et le fisc confondus. » (p.130)
Face Ă cette situation, que propose Robert Darnton ?
Numériser et démocratiser
A l’esprit d’entreprise qui se propose de satisfaire les actionnaires, Darnton oppose l’esprit des bibliothèques qui vise à ouvrir la lecture à l’ensemble de la population.
Une première série de propositions est destinée à modérer les effets les plus graves de l’accord. Ainsi, l’ouverture à la concurrence, un contrôle des tarifs par une autorité publique, la représentation des lecteurs et des bibliothèques au sein des organes de décision, une clause de protection de la vie privée.
Mais une issue plus radicale est envisageable. « Un dĂ©nouement plus heureux verrait l’émergence d’une lĂ©gislation qui rendrait toutes les donnĂ©es de Google accessibles au public […] Les lois sur le copyright devraient ĂŞtre réécrites [9], les ayant droit dĂ©dommagĂ©s et Google indemnisĂ© pour ses investissements dans le scannage […] Nous aurions alors une bibliothèque numĂ©rique nationale » (p. 131) Darnton ne va pas, comme Schiffrin, jusqu’à proposer la nationalisation de Google ; mais nous n’en sommes pas loin.
Parallèlement, il invite les bibliothèques Ă numĂ©riser elles-mĂŞmes leurs livres et documents, comme il le fait Ă Harvard. Sous sa direction, Harvard s’est retirĂ©e du projet Google et a dĂ©veloppĂ© ses propres numĂ©risations. Dans le cadre du libre accès (open access) adoptĂ© par Harvard, tous les articles Ă©crits par les chercheurs, ainsi que des thèses et de la littĂ©rature grise (confĂ©rences, colloques, notes, travaux en cours, etc.) sont mis en ligne gratuitement. Un Programme d’ouverture des fonds de Harvard a permis la numĂ©risation de divers documents Ă©crits, graphiques et photographiques sur des thèmes particuliers (travail des femmes, immigration, etc.), « Chaque projet a demandĂ© environ dix-huit mois de travail et met Ă la disposition des Ă©tudiants comme des chercheurs avancĂ©s un nombre gigantesque de documents. Ces documents ont Ă©tĂ© traduits en soixante douze langues et sont consultĂ©s par des centaines de milliers de personnes dans le monde » (p. 134-135). Et encore « Nous expĂ©rimentons des projets pour archiver les millions de courriels Ă©changĂ©s dans l’enceinte de Harvard » (p. 136) L’objectif annoncĂ© de ces nombreuses initiatives est d’ouvrir Ă tout public les documents jusque lĂ confinĂ©s dans les bibliothèques ou les bureaux des chercheurs.
Mais plus gĂ©nĂ©ralement, pour rĂ©sister aux marchĂ© et dĂ©mocratiser la culture, Robert Darnton en appelle au peuple : « Rester les bras croisĂ©s comme si l’on pouvait se confier aux forces du marchĂ© pour agir dans le sens de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral serait une erreur. Nous devons nous impliquer, entrer dans le jeu et reconquĂ©rir les droits lĂ©gitimes du public. Quand je dis « nous », je veux dire « Nous, le peuple », nous qui avons Ă©crit la Constitution et qui devrions faire que les principes des Lumières rĂ©gissent la rĂ©alitĂ© quotidienne de la sociĂ©tĂ© de l’information. Certes, nous devons numĂ©riser, mais surtout dĂ©mocratiser en assurant un libre accès Ă notre hĂ©ritage culturel. Comment ? En réécrivant les règles du jeu, en subordonnant les intĂ©rĂŞts privĂ©s au bien public et en nous inspirant des premiers rĂ©publicains pour instaurer une RĂ©publique numĂ©rique du savoir » (p. 120)
Un chercheur, certes, mais engagé….
Jean Pérès