Sous des aspects neufs et qui se veulent attrayants, Slate.fr est un jeune site d’information créé en 2009 par Jean-Marie Colombani, Éric Le Boucher, Jacques Attali, Johan Hufnagel et Éric Leser (qui dĂ©tiennent « 50,01% du capital ») [1] sur le modèle du site amĂ©ricain Slate.com. Les « autres prĂ©sents dans le tour de table [sont] le groupe Washington Post (15%) et le fonds d’investissement Viveris (34,99%) ».
Vieilles gloires sur le retour
Est-il besoin de prĂ©senter Jean-Marie Colombani ? Ancien directeur du Monde entre 1994 et 2007, il est aujourd’hui « essayiste » et chroniqueur Ă France Inter ainsi que prĂ©sentateur de l’Ă©mission « Faces Ă Faces » sur Public SĂ©nat. Il anime avec Jean-Claude Casanova l’Ă©mission La Rumeur du monde sur France Culture. C’est un habituĂ© des plateaux tĂ©lĂ©s et des Ă©missions de « dĂ©bats ».
Éric Le Boucher est aussi un ancien pilier du Monde oĂą il a Ă©tĂ© chroniqueur Ă©conomique avant de devenir rĂ©dacteur en chef du magazine Enjeux-Les Echos. Il est membre de la Commission pour la libĂ©ration de la croissance française dite « commission Attali ». Il est Ă©galement chroniqueur aux Echos. Le troisième compère, Jacques Attali justement, est le prĂ©sident de cette fameuse commission. RĂ©gulièrement auteur de tribunes dans Le Monde, il est aujourd’hui chroniqueur Ă l’Express, il apparaĂ®t souvent dans les mĂ©dias dès qu’il est question d’économie, de littĂ©rature, de philosophie ou de pelote basque.
Les deux autres fondateurs du site sont bien moins célèbres mais font partie du même monde : Éric Leser était chef du service économique du Monde et Johan Hufnagel est ancien directeur de Liberation.fr et 20minutes.fr.
Pour résumer : quatre anciens collaborateurs du Monde et un journaliste ayant travaillé pour la déclinaison web de célèbres journaux, on est loin du site crée par de jeunes journalistes indépendants [2].
Un fourre-tout branché
Le site « a pour ambition de devenir l’un des principaux lieux en France d’analyses et de dĂ©bats dans les domaines politiques, Ă©conomiques, sociaux, technologiques et culturels ». Vaste ambition qui s’accompagne du traditionnel souci d’objectivitĂ© journalistique : « Face Ă la complexitĂ© et aux dĂ©fis du monde contemporain et en particulier de la crise actuelle, il est impossible de s’abriter derrière des grilles de lecture prĂ©conçues. L’analyse de faits avĂ©rĂ©s, la prise de distance, le recul, la confrontation d’idĂ©es, l’argumentation sont pour nous prĂ©fĂ©rables aux rĂ©flexes partisans ou militants ».
Le monde, forcĂ©ment « complexe », est-il vraiment analysĂ© sur Slate.fr avec « distance, recul » et « sans rĂ©flexes partisans ou militants » ? Un rapide survol des diffĂ©rentes rubriques et articles du site nous incite malheureusement Ă rĂ©pondre par la nĂ©gative.
Face Ă la « complexitĂ© » du monde, le site se prĂ©sente comme une sorte de fourre-tout dans lequel voisinent « le spectre de l’explosion » sociale, les fans de « Rock des annĂ©es 1980 », Jeannie Longo la « grande reine » du cyclisme, la « bataille pour le pouvoir en Russie », le « buzzbuster Dati » et son fameux lapsus, la « stratĂ©gie secrète de Mahmoud Abbas » ou encore les mĂ©saventures de Steve Jobs (patron d’Apple) « contre les ninjas (sic) » au Japon [3]. On mĂ©lange allègrement des analyses politiques, sociales ou Ă©conomiques avec des anecdotes « people », des informations internationales, des analyses sportives ou culturelles d’un intĂ©rĂŞt parfois très relatif.
FĂ©licitations Ă celui qui trouvera une cohĂ©rence dans ce fatras auquel s’ajoutent des liens vers les articles d’autres sites (rubrique « lu, vu, entendu »), une « Slate TV », une rubrique « grand format » qui prĂ©sente des photos d’actualitĂ©, des blogs et deux renvois aux sites « Youphil » (censĂ© « dĂ©crypter un monde d’engagements ») et « La Règle du jeu », revue animĂ©e par le trop mĂ©connu Bernard-Henri LĂ©vy.
Un fil directeur cependant dans toute cette complexitĂ© assumĂ©e : des titres volontairement accrocheurs et originaux qui n’apportent rien Ă l’information mais sont censĂ©s donner envie de cliquer. Ă€ titre d’exemples : « Les niches fiscales, du chihuahua au dogue allemand », « Au revoir mari, bonjour bonheur ! », « Le tacle est mort », « Le drame d’être riche aujourd’hui », « Facebook, pierre tombale virtuelle », « Des enfants empoisonnĂ©s au pays des samouraĂŻs », « Liliane Bettencourt aime "Mao" et le "sorbet au gingembre" ».
Des titres accrocheurs donc, mais qui ne disent rien sur le fond et renseignent parfois fort peu sur le contenu des articles.
PassĂ© la première impression d’un fourre-tout branchĂ©, qu’en est-il du contenu ? Les analyses sont-elles aussi complexes, non-partisanes et novatrices que les crĂ©ateurs du site le proclament ?
Toujours les vieilles rengaines
Si l’on connaĂ®t dĂ©jĂ fort bien les « grilles de lecture prĂ©conçues » de ces fondateurs qui offrent « billets et points de vue » chaque semaine sur le site, nous allons essayer de voir s’ils ont Ă©voluĂ© avec la crĂ©ation du site ou s’ils ont gardĂ© leurs vieilles idĂ©es pour les proposer dans un emballage tout neuf.
Dans une de ses chroniques, Éric Le Boucher [4] s’exprime par exemple sur la rĂ©forme des retraites : « VoilĂ vingt ans que ce sujet dĂ©clenche polĂ©miques et manifs qui, au fond, n’ont pas lieu d’ĂŞtre. La loi dĂ©mographique est comme celle de la pesanteur, on n’y Ă©chappe pas ». Un discours qui n’a rien de nouveau puisqu’il est inlassablement rĂ©pĂ©tĂ© par les membres du gouvernement et les Ă©ditorialistes partisans de la rĂ©forme. La conclusion cite un think tank de « gauche » rĂ©gulièrement sollicitĂ© par les mĂ©dias : la fondation Terra Nova qui est « la seule Ă parler de baisse des pensions ».
Peu novateur sur les questions Ă©conomiques et sociales françaises Slate n’a pas non plus un regard original quand il est question de politique internationale. Dans un article au titre accrocheur (marque de fabrique du site), « Lula-DSK Ă©crasent Chavez-Besancenot », datĂ© du 5 octobre 2010, Éric Le Boucher nous livre une analyse iconoclaste des deux dirigeants sud-amĂ©ricains.
Ă€ l’instar de ce qu’assènent les mĂ©dias français depuis 1998 et la première Ă©lection de Hugo Chavez, Le Boucher soutient que « La rupture avec le capitalisme de Chavez conduit Ă une impasse ». Lula de son cĂ´tĂ©, habituellement choyĂ© par les journalistes français, a « donnĂ© au BrĂ©sil un avenir ». Suit une comparaison tout en nuance entre Chavez « le hĂ©ros de Besancenot qui admire Castro et l’iranien Ahmadinejad » et Lula qui « fait de son pays un "Grand" du monde ». L’un dilapide la rente pĂ©trolière pour aider les pauvres et l’autre mène « une politique Ă©conomique orthodoxe ».
Inutile de prĂ©ciser que Le Boucher est plutĂ´t enthousiaste devant le bilan de Lula : « une croissance solide de 5-6% l’an, une inflation rĂ©duite autour de 5% et une pauvretĂ© en recul ». Cerise sur le gâteau : « une moitiĂ© des mĂ©nages possède une machine Ă laver ». Au Venezuela au contraire : « les entrepreneurs se dĂ©couragent, des pĂ©nuries apparaissent et la corruption avec ».
Mais Éric Le Boucher est-il représentatif du reste du contenu du site ?
Jacques Attali par exemple, dans un article sobrement intitulĂ© « La France donne un spectacle lamentable » publiĂ© le 14 septembre 2010 s’insurge contre le problème de la dette publique dont personne ne « parle sĂ©rieusement » ou encore revient sur le dĂ©bat « bâclĂ© » des retraites.
Dans un billet très court et très flou, il nous explique que la France est « mĂ»re pour affronter la rĂ©alitĂ© » et qu’elle est « mĂŞme prĂŞte, au grand dam de beaucoup, Ă un projet dans lequel presque tous se retrouveraient ». De quelle rĂ©alitĂ© parle-t-il ? De quel « projet » ? Il ne le dit pas mais on peut deviner, en sachant qu’il est le prĂ©sident de la « commission pour la libĂ©ration de la croissance », qu’il est bien proche de « l’orthodoxie » que prĂ´ne Éric Le Boucher, lui-mĂŞme membre de cette mĂŞme commission.
Jean-Marie Colombani de son cĂ´tĂ©, annonce, avec un titre tapageur : « La CGT vote Sarkozy ». Il ressort les vieux arguments de cette radicalisation de la gauche qui profiterait Ă la droite et fustige les appels Ă la grève reconductible par ceux qui sont « fascinĂ©s par le discours rĂ©volutionnaire et l’espoir d’un grand soir social », en particulier les cheminots CGT, « exonĂ©rĂ©s de la rĂ©forme » qui mèneraient une grève « politique » [5]. Le stratège Ă©lectoral Colombani nous rappelle donc que « Ă chaque fois que le PS se retrouve attirĂ© sur les positions de l’extrĂŞme gauche, il Ă©loigne de lui la perspective de l’alternance ».
En bref, rentrez chez vous car les « comptes [seront] soldĂ©s en 2012 ». Mais quelle rĂ©forme appelle-t-il de ses vĹ“ux ? Celle proposĂ©e par « les experts » comme… Olivier Ferrand, fondateur de Terra Nova [6].
Un site d’information ?
Quoi de plus normal que Colombani pense comme Attali et que Attali partage les mĂŞmes opinions que celles de Le Boucher. Quoi de plus normal, et finalement pourquoi s’en indigner ? Parce qu’il y a tromperie sur la marchandise. Slate.fr se prĂ©sente comme un site non partisan d’information. Or il est parfaitement partisan, si l’on en juge par ses principaux partis pris. De plus le site se prĂ©tend sans idĂ©ologie (sans doute parce que par idĂ©ologie ses fondateurs entendent les croyances qui ne sont pas les leurs) mais il est parfaitement idĂ©ologique.
Et quid de l’information ? PrĂ©sentĂ© comme un site d’information, il n’en produit pratiquement aucune : le commentaire prime toujours sur l’enquĂŞte, l’opinion sur le fait. Plus proche du blog que du site d’information qu’il prĂ©tend ĂŞtre, Slate.fr bĂ©nĂ©ficie pourtant d’une aide Ă la presse en ligne, sous prĂ©texte que ses tenanciers sont des journalistes professionnels. Et pourquoi sont-ils professionnels ? Parce qu’ils travaillent en qualitĂ© de journalistes dans une entreprise de presse en ligne. CQFD.
PĂ©tri de vieilles idĂ©es rabâchĂ©es dans les mĂ©dias dominants sous un emballage qui se veut novateur, le site Slate a-t-il toutefois trouvĂ© son public ? Au regard de ses pertes financières il semblerait que non, puisque selon l’Express, « le site enregistre un chiffre d’affaires de 380 000 euros pour une perte nette de 930 000 euros » (15 septembre 2010). Des pertes financières colossales malgrĂ© le battage mĂ©diatique qui a Ă©tĂ© fait autour du site [7]. Les fondateurs qui ne cessent de donner des conseils de bonne gestion Ă©conomique aux responsables politiques et aux mouvements sociaux feraient peut-ĂŞtre mieux de balayer devant leur porte …
Matthieu Vincent