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Septembre-octobre 2010 : une rentrée audiovisuelle comme les autres

par Mathias Reymond, le 20 octobre 2010

Après un « mercato » estival agité par les transferts de quelques animateurs radiophoniques, la rentrée médiatique ne ressemble à rien d’autre qu’une… autre rentrée médiatique. Avec son lot d’invités habituels, ses (mêmes) tournées promotionnelles, ses émissions de débats reproduites à l’identique et à l’infini.

Deux partis politiques… ou presque

Les « matinales » des grandes radios offrent de bonnes vitrines de la diversité de l’expression politique dans les médias. Un travail de comptable permet de vérifier un constat que l’on fait régulièrement : les partis politiques de gouvernement et d’opposition (UMP et PS) sont surreprésentés dans les médias, les autres – souvent désignés comme « petits » par les « grands » commentateurs politiques – étant systématiquement sous-représentés.

Cette situation se reproduit chaque année sans que le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) ne bronche. Or rien ne justifie que le pluralisme médiatique soit indexé sur la prééminence politique du gouvernement et de la représentation parlementaire.

Si l’on observe la liste des invités politiques des matinales des trois grandes radios généralistes (France Inter, Europe 1 et RTL) sur les cinq premières semaines de la rentrée 2010 (du 30 août au 1er octobre), le résultat est sans appel : le Parti socialiste et l’UMP se partagent 88 % des invitations, le reliquat étant réparti entre le Front national, le Front de gauche (Parti de gauche et PC), le Modem et Europe Ecologie. Autrement dit, sur 47 invités politiques, 28 viennent de l’UMP ou sont proche de l’UMP (soit 60 %), 13 – dont Bernard Kouchner – viennent du PS (soit 28 %).

Graphique 1 : Invités politiques des matinales de RTL, Europe 1 et France Inter (septembre 2010)

A bien y regarder, le pluralisme est pratiquement réduit au bipartisme. Il est absent dans le studio de Patrick Cohen sur France Inter, puisque sur les 17 invitations politiques faites par la radio publique, 10 ont été attribuées à l’UMP et 7 au PS. Pour les autres partis, rien. Sur Europe 1 le résultat n’est guère meilleur : Jean-Pierre Elkabbach a reçu 7 membres de l’UMP, 4 du PS, 1 du FN et 1 du Parti de gauche. Enfin, Jean-Michel Aphatie sur RTL, a donné 11 fois la parole à des membres de l’UMP, seulement 2 fois au PS, une fois au Modem, une fois Europe Ecologie, une fois le PC et une fois le FN.

Lors de la période pré-électorale de septembre-novembre 2006, la situation était sensiblement identique comme nous l’avions établi en ces termes : « En réalité, le seul évènement médiatique de la pré-campagne présidentielle est le suivant : du début septembre à la fin novembre, sur 161 invités politiques, 130 appartenaient au PS ou à l’UMP. Point. » (« Les invités des matinales de la radio »). Soit plus de 80 %…

L’année suivante, en septembre 2007, 86 % des invités des grandes radios (Europe 1, RTL, France Inter et RMC) étaient membres de l’UMP ou du PS. Pour plus de diversité, il faudra repasser…

Des auteurs incontournables en promotion

C’est toujours la même chanson. Lors de la rentrée 2010, comme chaque année, les mêmes auteurs – par ailleurs chroniqueurs, animateurs ou journalistes – font la tournée des émissions de promotion (« Le Grand Journal » sur Canal Plus, « Le Fou du Roi » sur France Inter, « On n’est pas couché » sur France 2, etc.) pour répéter inlassablement les mêmes discours et redire ce qu’ils ont dit l’année précédente lors de la sortie de leur précédent opus.

Durant le mois de septembre, il est difficile de ne pas subir les leçons amphigouriques de Jacques Attali (chroniqueur à l’Express), de ne pas croiser le regard rieur de Jean d’Ormesson (chroniqueur au Figaro), de ne pas entendre les semonces libérales d’Alain Minc (chroniqueur dans les médias de Vincent Bolloré) ou de ne pas s’émouvoir (encore !) devant les aventures romanesques de Patrick Poivre d’Arvor (animateur sur France 5). Les questions des animateurs sont toujours complaisantes, et la critique invariablement élogieuse. La loi des tournées promotionnelles est dure, mais c’est la loi !

Des commentateurs inamovibles

Nouvelle année, vieilles recettes… Comme chaque année, le même lot d’émissions dites « de débats », où les mêmes commentateurs commentent, mais avec augmentation des primes au cabotinage. D’année en année le talent des « polémistes » l’emporte chaque fois davantage sur ce qu’ils ont à dire. La compétition est serrée, mais les joueurs restent les mêmes.

I-télé, croit-on ou dit-on, est une chaîne « jeune » et « innovante ». Qu’on en juge par les émissions qui permettent à quelques éditocrates de s’affronter : tous les samedis, on retrouve Nicolas Domenach (par ailleurs journaliste à Marianne et présent tous les midis sur Canal Plus) face à Eric Zemmour (du Figaro, mais aussi de France 2, de RTL, etc.) dans « Ça se dispute », tous les soirs Joseph Macé-Scaron de Marianne affronte Yves Thréard du Figaro dans « Les poings sur l’info », et tous les matins c’est Claude Askolovitch, patron du Journal du Dimanche et éditorialiste sur Europe 1 qui s’oppose à Robert Ménard, ex-patron de Reporters Sans Frontière, chroniqueur sur I-télé et journaliste dans la revue Médias

Ces émissions d’I-télé sont les copies conformes de celles que l’on retrouve sur LCI (où Jacques Julliard bavarde avec Luc Ferry sous l’arbitrage de Jean-François Rabilloud), sur Direct 8 (où plusieurs chroniqueurs habitués des plateaux – dont Pierre Bénichou, Michèle Cotta et Elisabeth Lévy – débattent dans l’émission « Langue de bois, s’abstenir » animée par Philippe Labro), et sur RTL (qui « refait le monde », avec Alain Duhamel, Robert Ménard, Patrick Poivre d’Arvor, Anne-Sophie Mercier, Eric Naulleau…).

Pis, les émissions d’actualité vont convier les mêmes commentateurs, habitués des émissions de débat… pour commenter l’actualité. Dans « Le Grand Journal » sur Canal Plus, Michel Denisot fait appel à quelques inconnus pour débattre sur les sujets du moment. Le 4 octobre, on retrouve les animateurs des matinales Jean-Jacques Bourdin, Patrick Cohen et Jean-Pierre Elkabbach, auxquels on peut ajouter naturellement Jean-Michel Aphatie – chroniqueur dans l’émission. Le 1er octobre, c’était, Arlette Chabot, Joseph Macé-Scaron et Luc Ferry qui étaient présents sur le plateau… Et le 15 octobre c’est Laurence Ferrari et… Arlette Chabot qui commentent l’actualité. Remarquable stabilité de l’oligarchie : on ne change pas une « élite » inamovible qui gagne… à le rester.

***

Le constat établi en octobre 2010 confirme celui d’octobre 2009 et des années précédentes, et sera répété en octobre 2011, si rien ne change. Et pourquoi faudrait-il que cela change si les mêmes vaches sacrées du journalisme sont invitées à brouter dans le même pré ou dans des prés mitoyens ? La création de quotidiens financés par la publicité, la mutation des entreprises médiatiques en entreprises multimédias et la déclinaison à l’infini des chaînes « thématiques » ne sont qu’un paravent d’un pluralisme étroitement circonscrit : la pluralité des organes d’information n’implique pas le pluralisme de l’information. En multipliant les contenants, les contenus sont reproduits à l’identique, à quelques variantes près : de pure forme.

Mathias Reymond

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