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Les « bourgeoises alternatives » : la cible marketing de Madame Figaro

Comment vendre son lectorat aux annonceurs ? C’est la première question qu’un magazine doit se poser, avant de penser Ă  ce qu’il va publier dans ses pages. Au sein de la chefferie de Madame Figaro, on n’a pas manquĂ© de s’interroger, et visiblement on a fini par trouver la solution. Les lectrices de Madame Figaro sont des bourgeoises. Bon ok, ça tout le monde le sait. Mais ça n’est pas suffisant : pour attirer le pubard, il faut donner plus de gages. Alors le magazine a créé un « concept » de femme tout Ă  fait sĂ©duisant : la « bourgeoise alternative ».

Qu’est-ce qu’une bourgeoise alternative ? On l’apprend grâce Ă  la page qui leur est consacrĂ©e sur le site Figaro Medias (dĂ©sormais indisponible - fĂ©vrier 2013) la plateforme qui sert au Figaro Ă  faire rayonner son image. Avant de vous y rendre, soyez prĂ©venus : le site passe en boucle un petit clip dont la musique risque de vous paraĂ®tre insupportable et il est impossible de couper le son. Maintenant, vous pouvez cliquer (lien pĂ©rimĂ©).

Nous voilĂ  donc sur la page des « bourgeoises alternatives ». On y apprend que ce sont des « femmes easy activ, hyper consommatrices et influentes » et qu’elles « rejettent les diktats » : du caviar pour les annonceurs, dont le travail consiste justement Ă  faire passer la soumission aux diktats pour un choix dĂ©libĂ©rĂ©.

Dans un souci de rigueur scientifique, Madame Figaro, avec l’aide de TNS Sofres, a Ă©tabli une typologie de ses lectrices, qui se divisent en trois catĂ©gories :

- 45 % des lectrices sont « entreprenantes » : A « plus de 35 ans » elles « exercent des responsabilitĂ©s, sont altruistes, gĂ©nĂ©reuses [elles vont acheter plein de conneries pour leurs proches] et Ă  la recherche d’équilibre [elles ont quelques problèmes d’oreille interne]". Elles sont « très attachĂ©es Ă  la marque Figaro » [ce qui dĂ©note, pour le coup, un certain dĂ©sĂ©quilibre psychique], et lisent beaucoup la presse fĂ©minine. Alors qu’est-ce qui les attache particulièrement Ă  Madame Figaro ? Il faut le dire : sa lecture « est un plaisir » grâce aux « rubriques mode et beautĂ© » : des rubriques que l’on ne trouve, on en conviendra, dans aucun autre magazine fĂ©minin ! Et pour couronner le tout, la lecture de Madame Figaro « permet de cultiver ». De cultiver quoi ? Mystère...

- 42% des lectrices sont « statutaires  » : « Actives et aisĂ©es, elles sont attachĂ©es aux valeurs traditionnelles [MĂŞme quand elles travaillent, elles savent se tenir, surtout en prĂ©sence des hommes !] et de rĂ©ussite [elles aiment le pouvoir et le fric]. » Contrairement aux « entreprenantes », elles sont « peu lectrices de presse fĂ©minine ». Alors pourquoi lisent-elles Madame Figaro ? Eh bien elles « se retrouvent dans les code de luxe du titre (Ă©litisme et hĂ©donisme) » [et mĂ©pris de la plèbe].

- Enfin, 13% des lectrices (seulement) sont « glamour  », ce qui n’est pas très sympa pour les autres : ce sont des « jeunes femmes ambitieuses de 15-34 ans, autonomes et indĂ©pendantes », [Ă  la diffĂ©rence des « statutaires » ?]. Comme les « entreprenantes », elles lisent beaucoup de presse fĂ©minine, mais ont fait la connerie de ne se mettre Ă  Madame Figaro que rĂ©cemment, « sĂ©duites par la nouvelle formule  ». « FĂ©rues de mode et consommatrices impulsives [donc complètement « alternatives »] elles sont Ă  la recherche de nouveautĂ©s [traduction pour l’annonceur : peu importe le produit, pourvu que change l’emballage] ».

45% + 42% + 13% = 100%. Le compte est bon. On a donc fait le tour des lectrices de Madame Figaro, qui se trouvent toutes dans une de ces trois catĂ©gories. Est-il possible d’appartenir Ă  plusieurs catĂ©gories ? Lorsque j’ai eu Madame Figaro (enfin, la personne chargĂ©e de dĂ©fendre le magazine) au tĂ©lĂ©phone, je lui ai posĂ© la question mais elle n’y a pas vraiment rĂ©pondu. Quoi qu’il en soit, elle ne semblait pas douter que cette typologie soit juste, elle m’a bien rappelĂ© (deux fois) que « c’est une Ă©tude de la TNS Sofres  » tout en prĂ©cisant qu’il ne « s’agissait pas de mettre des Ă©tiquettes ». Ah bon !

Tant que je l’avais au tĂ©lĂ©phone, j’ai demandĂ© Ă  la mĂŞme Madame Figaro quelques menus dĂ©tails sur le « concept » de « bourgeoise alternative ». « Aujourd’hui, m’a-t-elle expliquĂ©, tout le monde peut ĂŞtre bourgeois. Il suffit de faire des Ă©tudes. Les ouvriers ça n’existe presque plus, on ne se lève plus Ă  6 heures pour aller Ă  la mine. » Oui, enfin bon il y a quand mĂŞme un paquet de gens qui se lèvent Ă  la mĂŞme heure voire plus tĂ´t pour aller Ă  l’usine ou au bureau. Et lorsque je lui ai rappelĂ© que les ouvriers reprĂ©sentaient près de 25% de la population active, elle a trouvĂ© que ça ne faisait pas grand-chose : « Il n’y a plus tant d’ouvriers que ça ». Ce qui est sĂ»r, c’est que pour les annonceurs de produits de luxe, un ouvrier, ça ne sert Ă  rien.

Donc tout le monde est bourgeois, ne serait-ce qu’en puissance : « la population tend vers ça ». Dans cette marĂ©e uniforme, il faut bien distinguer les lectrices de Madame Figaro d’une manière ou d’une autre. C’est pourquoi elles sont « alternatives » : « c’est-Ă -dire qu’elles ont le choix, elles ne suivent plus les diktats ». Et Madame Figaro de dĂ©tailler : « Elles sont capables de porter une jupe Chanel avec une chemise H&M ou Zara ». Pour vous dire Ă  quel point ces femmes sont libres dans leur tĂŞte !

Du coup, le rĂ´le de Madame Figaro, c’est de « donner du sens aux tendances » en « mĂ©langeant le quotidien et le rĂŞve, avec une paire de chaussures improbables qu’on ne peut pas porter dans le mĂ©tro  ». Pour rĂ©sumer, m’a dit Madame Figaro tandis que je rĂ©primais un rire, « on fait rĂŞver ».

Au tĂ©lĂ©phone, j’ai Ă©galement demandĂ© au magazine de m’expliquer un peu les slogans qu’on peut lire sur la page des bourgeoises alternatives : « Proust est un punk », « God save the stiletto » ou encore « Le monde nous appartient ». Des messages rĂ©volutionnaires. Elle m’a dit qu’en fait il s’agissait de traiter « les marronniers habituels (mode, minceur etc) mais avec humour ». Ouais, ça ne m’explique pas en quoi on peut rapprocher Proust de Joe Strummer.

Dernière chose que j’ai demandĂ©e Ă  Madame Figaro : les « bourgeoises alternatives », c’est un club pour les lectrices ou pas ? On peut se le demander parce que leur page se trouve sur le site Figaro MĂ©dias, qui est, je le disais plus haut, la vitrine du Figaro Ă  destination des annonceurs. Et sur le site de Madame Figaro, si l’on fait une recherche « bourgeoises alternatives », on ne trouve pas grand-chose. Et de fait, non, ce n’est mĂŞme pas un club de lectrices ; c’est, m’a confirmĂ© Madame Figaro, « une cible marketing, ça s’adresse uniquement aux annonceurs ».

VoilĂ  donc comment Madame Figaro rĂ©alise l’exploit de conjuguer merveilleusement deux mĂ©pris : le mĂ©pris sexiste, en vendant ses lectrices comme une armĂ©e de porte-monnaie prĂŞts Ă  fourrer leur pognon partout oĂą on leur dit de le faire ; et le mĂ©pris social, en glorifiant la bourgeoisie et la futilitĂ© de ce que peu de femmes peuvent (et veulent) s’offrir, dans un pays oĂą celles-ci constituent l’Ă©crasante majoritĂ© du salariat prĂ©caire et sous-payĂ©.

Franz Peultier
- Version revue d’un article que j’ai publiĂ© sur Le Post sous le titre « Les bourgeoises alternatives : comment Madame Figaro vend ses lectrices aux annonceurs »

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