Lors de la matinale de France Inter, consacrĂ©e donc Ă l’anniversaire de la chute du mur de Berlin, plusieurs invitĂ©s Ă©taient conviĂ©s Ă s’exprimer au micro de Nicolas Demorand. La dernière partie de l’émission – de 8 heures 43 Ă 9 heures – proposait une « table ronde », que l’on peut visionner en intĂ©gralitĂ© sur Dailymotion rĂ©unissant les invitĂ©s de la matinale (le pasteur Rainer Eppelmann, le prĂ©sident de la radio Deutschlandradio, Willi Steul, et le dernier Premier ministre est-allemand Hans Modrow) et deux nouveaux venus, Charles Fiterman et un philosophe mĂ©connu du public : « Viennent de nous rejoindre : Charles Fiterman, ancien ministre communiste dans le gouvernement de Pierre Mauroy 1981-1984 (…). A vos cĂ´tĂ©s, se trouve le philosophe Bernard-Henri LĂ©vy. »
Nicolas Demorand, porte-micro de Bernard-Henri Lévy
… Un philosophe trop souvent silencieux : ce n’était que la sixième invitation dans le 7-10 de Demorand depuis septembre 2007. Il était déjà venu faire la promotion de son livre co-écrit avec Michel Houellebecq (10 octobre 2008), on l’avait entendu soutenir la députée néerlandaise d’origine somalienne Ayaan Hirsi Ali menacée de mort (7 février 2008), donner son avis sur l’affaire de l’Arche de Zoé (5 novembre 2007), faire le point sur l’état de la gauche française à l’occasion de la sortie d’un de ses livres (9 octobre 2007), et commenter un documentaire élogieux qui avait été fait sur sa personne (4 février 2009). Le 9 novembre 2009, il est présent pour célébrer son propre rôle dans la chute du mur de Berlin. Et demain ?
Courbette obligatoire et silence imposĂ© devant le Grand Philosophe : Nicolas Demorand fait tourner la « table ronde » autour de son invitĂ©. Sa première question s’adresse, politesse oblige, à … Bernard-Henri LĂ©vy : « il y a vingt ans, vous faisiez quoi, Bernard-Henri LĂ©vy ? » (0’52’’). Sa deuxième question s’adresse forcĂ©ment à … Bernard-Henri LĂ©vy : « Comment vous avez reçu, perçu cet Ă©vènement ? » (1’08’’). Pour la troisième question, Demorand se tourne naturellement vers... Bernard-Henri LĂ©vy : « Et pour vous, Bernard-Henri LĂ©vy, qui Ă travers vos livres aviez menĂ© le combat intellectuel on va dire, contre le communisme, est-ce que ça avait aussi intellectuellement une dimension, peut-ĂŞtre mĂŞme une saveur particulière ? » (1’31’’)… Avant de poser sa quatrième question à … Bernard-Henri LĂ©vy : « Vous avez citĂ©, Bernard-Henri LĂ©vy, un certain nombre de noms, un certain nombre de noms de penseurs, d’essayistes, ces noms-lĂ font partie de la grande famille anti-totalitaire. Est-ce que vous pouvez resituer ce courant ? » (3’03’’). Quant Ă la cinquième question, elle s’adresse Ă©videmment, à … Bernard-Henri LĂ©vy : « Les choses peuvent peut-ĂŞtre prendre des formes diffĂ©rentes, Bernard-Henri LĂ©vy, mais est-ce qu’il n’y a pas tout de mĂŞme, si vous l’analysez avec bienveillance, dans cette idĂ©e de Tzvetan Todorov, est-ce qu’il n’y a pas tout de mĂŞme quelque chose de vrai ? » (4’22’’) Depuis près de six minutes, Bernard-Henri LĂ©vy, devenu l’expert incontournable des pays de l’est, a la parole. Alors que parmi les cinq invitĂ©s, quatre n’ont jamais Ă©tĂ© conviĂ©s dans la matinale de France Inter avant ce matin-lĂ , Nicolas Demorand, sans complexe, pose une sixième question à … Bernard-Henri LĂ©vy : « Bernard-Henri LĂ©vy, l’idĂ©e de fin de l’Histoire, vous y avez fait rapidement allusion Ă l’instant, c’est l’une des grandes illusions qui suit la chute du mur de Berlin. On voit qu’il n’en est absolument rien. » (5’56’’) La table ronde (sic) entame sa septième minute, quand Demorand, plutĂ´t que de couper BHL, prĂ©fère accompagner son propos : « Et la tragĂ©die se porte bien, hein ? » (7’13’’)
La parole est à Bernard-Henri Lévy :
Bernard Guetta et BHL : résistants des ondes
Il a donc fallu attendre sept minutes et trente secondes avant que Nicolas Demorand se décide (enfin !) à donner la parole à un autre invité (Charles Fiterman). Mais après quatre minutes, celui-ci doit s’effacer pour laisser à Bernard Guetta le soin, non pas de poser une question à proprement parler, mais d’instruire un véritable procès qui occupera les six dernières minutes de la matinale et donnera à Bernard-Henri Lévy l’occasion de prononcer la sentence.
- Nicolas Demorand : « A mes cĂ´tĂ©s, Bernard Guetta pour une question Ă Hans Modrow. »
- Bernard Guetta : « Oui monsieur Modrow, je vous entendais dire tout Ă l’heure, et ça m’a beaucoup surpris, Ă quel point vous Ă©tiez déçu qu’il y ait une intervention allemande aujourd’hui en Afghanistan. Mais enfin, si mes souvenirs sont bons, vous apparteniez Ă la direction d’un Parti communiste est-allemand qui avait non seulement approuvĂ©, mais demandĂ© Ă l’Union SoviĂ©tique l’intervention contre le printemps de Prague. Est-ce qu’il n’y a pas, pardonnez-moi de la duretĂ© de mon mot, une certaine obscĂ©nitĂ© de votre part, Ă vous Ă©lever aujourd’hui contre cette guerre en Afghanistan, alors que vous avez participĂ©, souhaitĂ©, demandĂ©, l’écrasement du Printemps de Prague ? » (11’52’’)
Nicolas Demorand avait dĂ©jĂ interrogĂ© Hans Modrow Ă 8h20. AdhĂ©rent du SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands – le parti communiste est-allemand), Hans Modrow, après avoir exercĂ© diverses responsabilitĂ©s pour le compte de ce parti, Ă©tait devenu une figure « rĂ©formiste » du PolitbĂĽro, soutenue par MikhaĂŻl Gorbatchev. Dernier Premier ministre de RDA (1989-1990), il avait contribuĂ© Ă sa façon Ă la rĂ©unification pacifique de l’Allemagne. Devenu ensuite dĂ©putĂ© PDS au Bundestag et au Parlement europĂ©en, il est aujourd’hui prĂ©sident d’honneur de Die Linke, le parti de la gauche de gauche en Allemagne. Certes, le rĂ´le des journalistes n’est pas de servir la soupe aux hommes politiques, mais Ă©tait-il nĂ©cessaire et justifiĂ© de la part de Bernard Guetta d’intenter un procès en « obscĂ©nitĂ© » ?
Faut-il comprendre que si Bernard Guetta pose cette question c’est parce qu’il condamne, quarante ans plus tard, l’intervention soviĂ©tique en TchĂ©coslovaquie et qu’il soutient ouvertement, aujourd’hui, l’intervention militaire en Afghanistan ? [1] Quelques instants plus tard, Bernard Guetta revient Ă la charge : « Sur le Printemps de Prague, vous regrettez ou pas cette intervention soviĂ©tique, cette guerre ? » S’il avait commencĂ© par cette question, il ne serait pas soupçonnable de propagande en faveur de l’OTAN…
Mais nul doute que le chroniqueur de France Inter aurait interrogĂ© sur leur « obscĂ©nitĂ© », MikhaĂŻl Gorbatchev au sujet de l’intervention soviĂ©tique, ou les anciens prĂ©sidents des États-Unis Ă propos de l’invasion du ViĂŞt-Nam.
Or, pendant que Hans Modrow rappelle qu’il s’est excusé auprès du peuple de la Tchécoslovaquie, qu’il est contre les guerres, qu’il regrette l’intervention soviétique en Afghanistan, et que, précise-t-il, tout n’est pas comparable (l’Afghanistan en 2009 et Prague en 1968), Nicolas Demorand se penche vers BHL, pour se concerter avec lui. Lui annonce-t-il qu’il va lui donner la parole ?

- Nicolas Demorand, Ă©videmment : « Bernard-Henri LĂ©vy, un mot ? » (15’14’’)
Un mot ? Non. Un torrent de mots, un fleuve de phrases, une marĂ©e de paroles. BHL inondera Radio France jusqu’à la fin de l’émission pour « se faire » l’invitĂ© et donner raison Ă Bernard Guetta. Rarement un invitĂ© s’était retrouvĂ© harcelĂ© Ă ce point dans la matinale de France Inter. Après une courte rĂ©ponse de l’accusĂ©, le philosophe pour mĂ©dias prononce la sentence finale : « Vous Ă©tiez des hommes glacĂ©s, vous Ă©tiez des hommes de marbre, vous Ă©tiez des hommes de pierre, animĂ©s par une idĂ©ologie de granite, et avec ce qu’il y a de plus glacĂ© au monde : qui est la violence des armes, quand vos sentinelles flinguaient les pauvres gens qui tentaient de passer le mur. » (16’52’’)
Sans doute tous les murs n’ont-ils pas la mĂŞme signification et la mĂŞme portĂ©e. Mais, sans que cela excuse si peu que ce soit le « flingage » de 18 Allemands de l’Est tuĂ©s en moyenne chaque annĂ©e en tentant de passer Ă l’Ouest entre 1961 et 1989, on est en droit de se demander si BHL aurait Ă©tĂ© aussi virulent Ă l’égard de George Bush Jr ou de Barack Obama en leur rappelant que chaque annĂ©e depuis 2000, plus de 407 mexicains sont tuĂ©s en tentant de passer aux États-Unis ? [2] Aurait-il prononcĂ© une condamnation semblable contre les responsables des crimes de guerre Ă Gaza et de l’édification du « mur de sĂ©paration » entre IsraĂ«l et les territoires occupĂ©s ?
BHL est BHL. Soit. Mais pourquoi fallait-il qu’il lui soit ainsi laissé le dernier mot ? Or la vidéo – magie d’Internet ! – montre que Nicolas Demorand qui a complaisamment donné la parole à Bernard-Henri Lévy pour qu’il achève le procès instruit par Bernard Guetta, la refuse à Charles Fiterman, alors que celui-ci la demande pendant le long monologue du chouchou de Nicolas Demorand (comme le montre l’image ci-dessous).

Une « table ronde » ? Non. Le nième show de Bernard-Henri LĂ©vy mis en scène par Nicolas Demorand, en attendant les prochaines invitations.
Mathias Reymond
Avec Ricar au montage vidéo.