Qu’est-ce que le journalisme et, plus exactement, le journalisme professionnel ? Alors que cette question n’a jamais reçu de réponse fermée et durable, elle est relancée par la montée en puissance d’internet et la crise que traverse la presse écrite imprimée.
Le journalisme est de longue date une profession diversifiĂ©e, voire morcelĂ©e entre plusieurs « familles ». Ses limites, historiquement mouvantes et toujours instables, semblent devoir ĂŞtre aujourd’hui redessinĂ©es par de nouvelles figures de journalisme citoyen ou de journalisme participatif. Cette dĂ©stabilisation est-elle une menace ou une chance ? Souvent, les journalistes professionnels rĂ©agissent en revendiquant leur professionnalisme. « Professionnalisme » pris dans un double sens : dans le sens – tautologique – de l’exercice du journalisme comme une profession salariĂ©e ; dans le sens – normatif – de la maĂ®trise d’un ensemble de savoirs et de savoir-faire.
Or les critères de dĂ©limitation de la profession (hormis ceux d’attribution de la carte de presse, et encore…) comme les compĂ©tences mobilisĂ©es pour l’exercer sont beaucoup plus flous qu’il n’y paraĂ®t ou qu’on le prĂ©tend. Mais ce « flou », loin d’être le signe d’un dĂ©faut ou une dĂ©faillance, peut et doit ĂŞtre considĂ©rĂ© comme constitutif et crĂ©atif : telle est la thèse que soutient Denis Ruellan dans Le journalisme ou le professionnalisme du flou.
On comprend l’intĂ©rĂŞt particulier que l’on peut trouver Ă le lire aujourd’hui (et d’en proposer ici un simple rĂ©sumĂ©) quand les limites de la profession et la dĂ©finition des compĂ©tences requises pour l’exercer semblent plus « floues » que jamais.
Un résumé
L’introduction du livre, parmi les « intuitions » qu’elle mentionne (Avant-propos : deux intuitions et une conviction), Ă©voque celle-ci : un dĂ©tour parmi les reprĂ©sentations cinĂ©matographiques des journalistes pourrait permettre d’aborder ce qu’ils sont.
L’auteur commence donc par analyser la reprĂ©sentation des grands reporters dans le cinĂ©ma. (Chapitre 1 : Mythologies du journaliste), Conclusion de cette analyse ? « […] Ă l’opposĂ© des exĂ©gèses courantes, le cinĂ©ma ne dĂ©finit pas le professionnalisme en termes de normes, de contrĂ´les, de processus de formation, de listes de compĂ©tences, de règles dĂ©ontologiques. Il le rapporte Ă des manières de faire, Ă des usages, Ă des mĂ©diations entre l’individu et sa pratique ». D’oĂą l’hypothèse suivante : le journalisme de reportage « est fait de flou », compris non comme « un flottement incontrĂ´lĂ© des conceptions et des pratiques », mais comme un fondement du professionnalisme.
Puis le livre se déploie en deux parties :
- La première (chapitres 2 et 3) porte essentiellement sur la délimitation du journalisme comme profession : sa dynamique interne et sa discrimination externe.
- La deuxième partie (chapitre 4, 5, et 6) porte sur les savoirs et les pratiques professionnelles qui permettent ou permettraient de définir le professionnalisme.
I. Profession
- Comment aborder la profession de journaliste et le professionnalisme qu’elle revendique (Chapitre 2 : Profession et professionnalisme) ?
La sociologie fonctionnaliste s’efforce de définir les professions par les fonctions sociales qu’elles remplissent : approche discutable en général, mais surtout peu appropriée s’agissant du journalisme. Si l’on se tourne vers une approche des professions par les organisations dont elles se dotent, le compte n’y est pas non plus. Pour qu’une activité puisse prétendre se constituer comme profession et, à ce titre, revendiquer le monopole de son exercice professionnel, elle doit satisfaire des exigences précises : de formation, de contrôle de l’activité et de ses frontières, d’extension par l’annexion de nouveaux champs de pratiques. Mais, avant d’examiner comment les journalistes affrontent ces exigences, Denis Ruellan, s’appuyant sur les remarques de Luc Boltanski sur les cadres, souligne que c’est souvent l’imprécision des limites d’un groupe qui peut garantir sa pérennité. En ce sens, l’indétermination est productive.
- Or si on cherche ce qui pourrait permettre de circonscrire la profession de journaliste (Chapitre 3 : L’espace professionnel des journalistes français), il apparaît qu’une telle indétermination demeure en dépit des tentatives de délimitation de la profession, particulièrement dans l’entre-deux guerres.
D’abord, les tentatives pour dĂ©finir une formation spĂ©cifique des journalistes, qui ont vu s’affronter plusieurs conceptions rĂ©sumĂ©es par l’auteur, ont laissĂ© cette formation ouverte. Ensuite, les tentatives de fermeture de la profession par le tracĂ© de frontières entre « le libĂ©ral amateur » et « le salariĂ© professionnel » ne se sont pas traduites par une limitation franche de l’accès au travail. En particulier, la tentative de constitution d’un ordre des journalistes qui prolongeait les visĂ©es de fermeture s’est concrĂ©tisĂ© par… l’instauration d’une carte professionnelle dont le rĂ´le – toujours en dĂ©bat – dans la rĂ©gulation de l’activitĂ© journalistique ne permet pas de fermer vĂ©ritablement l’accès au journalisme. « Mur de paille » sur le plan juridique, la carte de presse joue pourtant un rĂ´le essentiel, comme instrument de dĂ©marcation symbolique (confortĂ© par le mythe de la garantie qu’elle apporterait). « Dynamique du flou », puisque, avec la carte de presse notamment, « la fiction d’un espace fermĂ© contribue Ă la production d’une identitĂ© sociale. »
Et si le flou Ă©tait « constitutif tout court » ? Tel est l’hypothèse centrale de Denis Ruellan : « Si, en soi, le journalisme Ă©tait un savoir professionnel flou » ? C’est cette hypothèse que vĂ©rifie la deuxième partie de l’ouvrage.
II. Professionnalisme
L’affirmation ressemble à une pure tautologie : un professionnel doit faire preuve de professionnalisme ; c’est le professionnalisme qui définit une profession. En quoi consiste ce professionnalisme ? C’est ce que l’auteur essaie d’appréhender en proposant trois approches du reportage, compris comme le genre majeur du journalisme.
- Une première approche – préliminaire – propose (Chapitre 4 : Aux origines du journalisme, le reportage) de défaire le mythe, propagé par l’école libérale, de l’origine étatsunienne du reportage.
En effet, le reportage porte « l’empreinte du XIXe siècle » et de genres antĂ©rieurs aux apports Ă©tatsuniens. De surcroĂ®t, ses mĂ©thodes ont Ă©tĂ© influencĂ©es par « l’apport de la littĂ©rature et de la sociologie », et en particulier par « la contribution des naturalistes » (Zola, notamment) : « En se rĂ©pandant dans les journaux qui bientĂ´t les ont imitĂ©s, ils [les naturalistes] ont donnĂ© l’impulsion Ă une nouvelle pratique journalistique qui fut appelĂ©e gĂ©nĂ©ralement reportage (et parfois enquĂŞte), et qui, bientĂ´t, devait leur Ă©chapper, et les oublier. » Autrement dit : « Transfert et oubli ». Reste Ă savoir pourquoi : pourquoi de la dualitĂ© des influences – Ă©tatsunienne et française – le discours professionnel n’a-t-il retenu que l’influence Ă©tatsunienne… et « l’exposĂ© des techniques du journalisme inspirĂ©es des doctrines issues d’outre-Atlantique » [2] ? Ce qui renvoie Ă cette autre question : « Quelle est la rĂ©alitĂ© de cette technicitĂ© du reportage » ?
- Une deuxième approche du « professionnalisme » (Chapitre 5 : Rationalisation de l’information) s’efforce prĂ©cisĂ©ment de rĂ©pondre Ă cette question et Ă vĂ©rifier cette prĂ©tendue technicitĂ© par un examen de ce qu’enseignent les ouvrages de pĂ©dagogie du journalisme et de ce que l’on peut retenir du rĂ´le jouĂ© par la technique.
Ă€ parcourir « un siècle de pĂ©dagogie », on relève, certes, un « glissement sĂ©mantique » du reporter-mĂ©diateur au reporter-tĂ©moin (un « tĂ©moin actif », un reporter-acteur), mais sans que changent les arguments avancĂ©s par les pĂ©dagogues qui font du reporter « un personnage sensuel, si possible talentueux », dont la fonction est d’abord de « transmettre des sensations ». On comprend dès lors que la technique remplit « un rĂ´le croissant et contradictoire » qui se traduit par « un discours ambivalent qui, d’une part tente de fonder la reconnaissance d’une compĂ©tence spĂ©cifique sur des savoirs techniques et, d’autre part ne cesse d’en souligner les limites sur le plan de l’efficacitĂ© productive ». En pratique, la technique ne joue qu’« un rĂ´le relatif », notamment parce que la pratique journalistique doit faire face Ă une double exigence de cohĂ©rence et d’originalitĂ©, une double exigence dont rend compte la notion d’« angle ».
L’auteur propose de dĂ©finir l’angle comme « la dĂ©cision et la manière, propre Ă un journaliste, d’interroger la complexitĂ© du rĂ©el, de choisir les questions et leur forme. » Or l’analyse des « procĂ©dĂ©s angulaires » met en Ă©vidence que ceux-ci sont très peu codifiables. Dès lors, de l’examen des rapports entre « rationalitĂ© technique et espace professionnel », il ressort la conclusion suivante : « le discours sur la technique n’est qu’une façade qui a servi Ă la structuration du groupe, mais qui ne correspond pas Ă une rĂ©alitĂ© dominante des processus de production ».
- Une troisième approche du « professionnalisme » (Chapitre 6 : RhĂ©toriques : le terrain et la feuille blanche) propose, après les efforts prĂ©cĂ©dents pour « chasser de vieilles chimères », de revenir Ă ce que font effectivement les journalistes, sur la base d’entretiens avec vingt reporters, en distinguant deux phases : « la phase amont qui correspond au moment de la prĂ©paration de l’enquĂŞte sur le terrain ; la phase aval quand le reportage s’attache Ă restituer ce qu’il a recueilli ». Chaque reporter, bien qu’il pratique ces deux phases, « raconte sa pratique en insistant prĂ©fĂ©rentiellement » sur l’une d’entre elles : le terrain ou la feuille blanche. De lĂ deux « rhĂ©toriques ».
- Les rhĂ©toriques de l’amont (l’enquĂŞte), en mettant l’accent sur le terrain, revendiquent « l’immĂ©diatetĂ© » (la prĂ©sence au cĹ“ur de l’évĂ©nement), « l’implication » (poussĂ©e jusqu’à l’identification), la « proximitĂ© » (qui n’exclut pas la reconstruction).
- Les rhĂ©toriques de l’aval (l’examen), en insistant sur la feuille blanche, privilĂ©gient la « distance rĂ©flexive ». Mais « les demi-certitudes » l’emportent sur la rĂ©fĂ©rence positiviste qui prĂ©tend que des techniques appropriĂ©es permettent de restituer la rĂ©alitĂ©. Le journalisme se prĂ©sente alors comme une « quĂŞte perpĂ©tuelle au cours de laquelle le journaliste utilisera les armes qu’il s’est choisies et parfois forgĂ©es lui-mĂŞme : le doute, la prĂ©cision, la conviction » (et que l’auteur examine successivement).
Sur ces rhétoriques et ces pratiques (comme sur l’ensemble de l’ouvrage), un résumé, (forcément très réducteur) ne peut être qu’une invitation à lire le livre lui-même....
Conclusion et suites
... Qui s’achève par la conclusion de sa première édition et un résumé du chemin parcouru depuis.
- De la conclusion de 1993 (Le flou, constitutif et productif) on retiendra le dernier paragraphe :
Dès lors que l’on renonce à analyser l’activité journalistique selon les critères professionnalistes usuels (déontologie, fermeture du groupe, technicité, codification des procédures) et que l’on préfère s’attacher aux qualités proprement dynamiques propres au groupe (que sont l’imprécision des frontières et la créativité des modes de production), le journalisme apparaît dans toute sa riche spécificité : un métier dont l’original intérêt et dans sa capacité de produire rapidement un discours attractif, éphémère et imprécis par nécessité sur ce qui a été, avec les moyens qu’il juge utiles et des procédures que lui seul apprécie : le flou est productif.
- Des « suites » rĂ©digĂ©es en 2007 (Flou, dispersion et ordinaire du journalisme), on retiendra cette invitation :
La recherche sur le journalisme doit désormais se tourner vers ce fait majeur, nouveau par l’ampleur qu’il prend en profitant des disponibilités technologiques : l’irruption du public journaliste, cette singularisation de l’acte de produire et de diffuser de l’information dont se saisissent les individus dans des pratiques variées ; celle-ci peuvent être incorporées par les médias de masse […] ; elles sont aussi souvent déliées des espaces traditionnels, affranchies de la tutelle technologique et financière qui maintient l’autorité du groupe professionnel et des éditeurs.
Henri Maler
Au sommaire
Avant-propos : deux intuitions et une conviction
Chapitre 1 : Mythologies du journaliste
Le stéréotype immédiat – Le privilège de l’outil – Ouvert, dangereux et créatif – La tentation du réel.
Chapitre 2 : Profession et professionnalisme
Professions et fonctions sociales – Professionnalisme et organisations – Professionnalisme et monopoles : la formation, le contrôle de l’activité et de ses frontières, L’extension – L’indétermination productive.
Chapitre 3 : L’espace professionnel des journalistes français.
Une formation ouverte – Libéral amateur ou salarié professionnel – L’ordre des journalistes – Fiction de l’espace – La dynamique du flou.
Chapitre 4 : Aux origines du journalisme, le reportage.
L’empreinte du XIXe siècle – L’apport de la littérature et de la sociologie – La contribution des naturalistes – Transfert et oubli.
Chapitre 5 : Rationalisation de l’information
Un siècle de pédagogie – La technique un rôle croissant et contradictoire – l technique, un rôle relatif – Procédés angulaires – Rationalité technique et espace professionnel.
Chapitre 6 : Rhétoriques : le terrain et la feuille blanche
Rhétoriques de l’amont : L’immédiateté ; l’implication, La proximité.- Rhétoriques de l’aval : les demi-certitudes, le doute méthodologiques, la précision, les convictions
Conclusion (1993). Le flou, constitutif et productif
Suites (2007). Flou, dispersion et ordinaire du journalisme
Interdiscours et dispersion - invention permanente – Public journaliste ou ordinaire du journalisme
Bibliographie.