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Le Monde et le mouvement universitaire

Cela ne fait aucun doute : si vous voulez bĂ©nĂ©ficier de l’attention des grands mĂ©dias, il vaut mieux ĂȘtre enseignants-chercheurs que salariĂ©s de la SNCF (ou simplement membres des personnels administratifs des UniversitĂ©s). Certes, les radios et les tĂ©lĂ©visions accorderont Ă  vos revendications ou Ă  votre mobilisation Ă  peine plus d‘attention qu’à un fait-divers, surtout si celui-ci est suffisamment sordide [1], mais elles en parleront tout de mĂȘme
 Et dans la presse quotidienne et nationale imprimĂ©e ?

Dans la presse Ă©crite, la morgue et le mĂ©pris qui ont, peu ou prou, Ă©tĂ© dĂ©versĂ©s par les prĂ©posĂ©s aux commentaires sur la plupart des mobilisations sociales contre les rĂ©formes nĂ©olibĂ©rales depuis 1995, sont, face Ă  l’actuelle mobilisation universitaire, fortement attĂ©nuĂ©s : effet de proximitĂ© sociale, sans doute, entre les Ă©minences du journalisme et les sommitĂ©s acadĂ©miques ; effet de proximitĂ©, Ă©ventuellement minĂ© par un conflit de lĂ©gitimitĂ© entre les chercheurs et le clergĂ© mĂ©diatique, comme le montre la sortie de Franz-Olivier Giesbert qui, dans Le Point, accusait les universitaires, d’avoir « chevillĂ©e au corps, l’idĂ©ologie du PĂšre Peinard » [2].

Mieux : les divisions politiques entre les principaux journaux ne sont pas sans effets. Force est de constater qu’entre l’hostilitĂ© (embarrassĂ©e
) que manifeste Le Figaro et la proximitĂ© (revendiquĂ©e
) dont tĂ©moigne LibĂ©ration [3], l’écart est grand : informations minimalistes dans le premier cas (assorties d’entretiens rĂ©servĂ©s Ă  la droite, et d’enquĂȘtes Ă  charge sur les enseignants-chercheurs qui « ne publient pas » ou les grĂ©vistes qui « sont payĂ©s »), couverture gĂ©nĂ©reuse dans le second. Et, entre les deux , Le Monde



 Le Monde qui le 14 dĂ©cembre 2007 annonçait dans un bref article « la fin du mouvement contre la loi sur l’autonomie », une loi que l’éditorialiste anonyme du quotidien avait ardemment soutenue. Plus d’un an plus tard le quotidien, grand communicateur de toutes les « rĂ©formes » gouvernementales, est confrontĂ© Ă  de nouvelles « rĂ©formes » dont la plupart poursuivent la grande « rĂ©novation » nĂ©o-libĂ©rale de l’UniveritĂ© entreprise par le gouvernement. Suspense : Comment Le Monde va-t-il informer sur le conflit entre universitaires et gouvernement ? [Deux rectifications dans cette phrase, expliquĂ©es en P.S. de l’article. 29 juin 2009]

I. Quand Le Monde informe

Quand Le Monde « informe » sur ce conflit, c’est, le plus souvent, non pour prĂ©senter les arguments en prĂ©sence, mais pour jauger la mobilisation d’un regard en surplomb et l’ausculter du point de vue du ministĂšre. Car Le Monde est atteint d’un Ă©trange strabisme Ă©ditorial. D’un Ɠil, il ne lit que les dĂ©clarations bien intentionnĂ©es du gouvernement, ne perçoit que sa trĂšs raisonnable bonne volontĂ© – et prĂ©sente donc ses « gestes » et ses « annonces » avec la sobriĂ©tĂ© qui sied Ă  un journal officiel. De l’autre il aperçoit des opposants dont la mobilisation ne s’explique (et s’exprime) que par des rĂ©actions affectives et des Ă©motions mal contrĂŽlĂ©es.

Au dĂ©but de l’annĂ©e, Le Monde, ne voyant rien venir Ă  l’horizon, communiquait les principales informations de sources gouvernementales [4]. Mais trois jours plus tard, le 5 janvier, le quotidien titre « Dans une lettre Ă  Sarkozy, les prĂ©sidents d’universitĂ© dĂ©noncent "l’Ă©tat de tension" sur les campus » (Catherine Rollot). Ainsi est prĂ©sentĂ©e une lettre ouverte de la ConfĂ©rence des prĂ©sidents d’universitĂ© (CPU) dont le titre est beaucoup plus explicite : « Chronique d’une crise annoncĂ©e dans les universitĂ©s ». Et le 6 janvier, Le Monde publie, sous forme de « tribune », le texte d’une pĂ©tition - « UniversitĂ© : pas de normalisation par le bas » – qui explique le dĂ©saccord total des signataires avec les nouveaux projets du gouvernement. On se prenait Ă  rĂȘver...

Mais le 14 janvier sur le site internet et dans l’édition imprimĂ©e datĂ©e du lendemain, Le Monde prĂ©sente le projet de dĂ©cret (« Enseignants-chercheurs : nouvelles rĂšgles du jeu »), et les commentait sous le titre « ValĂ©rie PĂ©cresse prĂ©voit d’Ă©valuer les enseignants-chercheurs tous les quatre ans ». La premiĂšre phrase de l’article indique la nature du souci de l’auteur «  La rĂ©forme du statut des enseignants-chercheurs va-t-elle enfin aboutir ? ». C’est que, prĂ©cise un sous-titre, il s’agit lĂ  d’un « Dossier explosif ». Angoissant... Mais « la ministre a rĂ©digĂ© une nouvelle version qui devrait donner des gages aux opposants les plus modĂ©rĂ©s Ă  la rĂ©forme. Sans calmer, en revanche, les critiques du syndicat majoritaire, le SNESUP-FSU, qui rĂ©clame le retrait du projet. » Quant Ă  « la toute-puissance des prĂ©sidents d’universitĂ©s en matiĂšre de modulation de services et d’avancement », qu’on se rassure : « La nouvelle mouture prĂ©voirait des garanties pour limiter ce sentiment d’arbitraire.  [5]

La « grogne » et la « fronde »

DĂšs le samedi 24 janvier, dans un article de Catherine Rollot intitulĂ© « UniversitĂ©s : appels Ă  la grĂšve contre le statut des enseignants chercheurs », la cause est entendue : Le Monde n’entend qu’une « grogne » et ne perçoit qu’une « fronde ».

PremiĂšre phrase de l’article du 24 janvier : « La grogne monte dans les universitĂ©s » [6]. Dans la langue automatique du journalisme professionnel, la « grogne » dĂ©signe en effet n’importe quelle forme de contestation [7]. Et le mĂȘme article de distinguer, d’une part des « objectifs » (« Le dĂ©cret s’inscrit dans une rĂ©forme globale de l’universitĂ© dont l’un des objectifs est de mieux encadrer les Ă©tudiants ») et de l’autre une « fronde » Ă  maĂźtriser (« Pour tenter de contenir la fronde [
] ValĂ©rie PĂ©cresse a concĂ©dĂ© des amĂ©nagements [
]. ») Mais au lieu d’écrire simplement « des amĂ©nagements que le SNES-Sup a qualifiĂ©s de “cosmĂ©tiques” », Catherine Rollot, inquiĂšte ou déçue, Ă©crit : «  Mais le SNES-Sup les a qualifiĂ©s de “cosmĂ©tiques” ». Un exemple, sans doute, de ce que le supplĂ©ment Le Monde de l’Ă©ducation du 28 janvier, Ă©voquant « le grand saut pĂ©rilleux dans l’autonomie », identifie comme des «  crispations  ».

La grĂšve illimitĂ©e est dĂ©clenchĂ©e et le temps passe. Le 10 fĂ©vrier, en page 11, Le Monde renouvelle son vocabulaire, puisqu’il coiffe un article titrĂ© « Enseignants-chercheurs : la fronde s’Ă©tend », d’un surtitre novateur : « Le gouvernement fait face Ă  une grogne qui touche les facs les plus conservatrices comme les plus remuantes ». Le 14 fĂ©vrier, une fois de plus, en page 10, un titre condense les mobiles de la contestation : « UniversitĂ©s, organismes de recherche, enseignement scolaire : la grogne se propage ». Et le sous-titre complĂšte ce diagnostic en se plaçant du point de vue des thĂ©rapeutes du gouvernement : « La dĂ©signation d’une mĂ©diatrice sur le dossier des enseignants-chercheurs n’a pas l’effet apaisant escomptĂ©. »

Ni le vocabulaire ni l’angle ne changeront pendant tout le mois suivant, car la « fronde », on l’a compris, est essentiellement affective. Comme le confirme dĂšs le 5 fĂ©vrier, « « un Ă©clairage » de Luc CĂ©delle –« Quand les dossiers de M. Darcos et Mme PĂ©cresse agrĂšgent les contestations » -, dans lequel, une fois encore, l’analyse des opposants aux « rĂ©formes » (qui peut ĂȘtre discutĂ©e
) est prĂ©sentĂ©e ainsi : « Le sentiment s’enracine en milieu universitaire que, contrairement aux affirmations officielles relayĂ©es par les mĂ©dias, l’idĂ©e directrice du gouvernement est bien la mise en concurrence gĂ©nĂ©rale, dans le cadre d’un grand marchĂ© libĂ©ral de l’éducation. ».

Des « gestes » et des « concessions »

Tandis que les opposants aux « rĂ©formes », en proie Ă  leurs affects, « s’agitent », les gouvernants sont crĂ©ditĂ©s d’une indĂ©niable bonne volontĂ© (certes un peu brouillonne) puisqu’ils « prĂ©cisent » et « arrondissent les angles », en multipliant les « gestes » et les « concessions » qui tĂ©moignent de sa « diplomatie », de sa « patience », et de sa volontĂ© de « renouer le dialogue ».

- DĂšs le 31 janvier, une brĂšve indique que le dĂ©cret est envoyĂ© au conseil d’Etat, alors que la premiĂšre coordination nationale a rĂ©clamĂ© son retrait pur et simple, faute de quoi elle appellera Ă  la grĂšve illimitĂ©e. Mais Le Monde reste serein puisque le gouvernement a apportĂ© « une prĂ©cision destinĂ©e Ă  rassurer la communautĂ© universitaire. »

- Le 5 fĂ©vrier, Catherine Rollot parvient « au cƓur de l’agitation » : c’est « l’évaluation », bien entendu. Car la modulation « n’est possible que si leur travail est soumis Ă  Ă©valuation individuelle. Une notion qui suscite de fortes rĂ©ticences dans le milieu universitaire ». RĂ©ticences dont le lecteur devra imaginer les causes ou les raisons tout seul, car l’article est entiĂšrement consacrĂ© au systĂšme actuel « d’évaluation ». Il pourra Ă  cette occasion tenter de s’expliquer les « rĂ©ticences » d’un « milieu » Ă  une « notion » qu’il pratique dĂ©jĂ  [8].

- Le mĂȘme jour, sous le titre « Quand les dossiers de M. Darcos et Mme PĂ©cresse agrĂšgent les contestations », Le Monde nous propose « un Ă©clairage » de Luc CĂ©delle : « Mme PĂ©cresse a beau tenter d’arrondir les angles  », soupire-t-il, « ses dĂ©tracteurs durcissent leur position » . De durs dĂ©tracteurs
 de Mme PĂ©cresse, donc, et non pas des « rĂ©formes » qu’elle porte ? Et Luc CĂ©delle de poursuivre en citant la ministre : « "une bonne gestion des ressources humaines se fait au niveau de l’établissement", dĂ©clarait-elle mardi 3. Un langage d’une autre planĂšte pour les enseignants-chercheurs contestataires convaincus que le pouvoir accru des prĂ©sidents d’universitĂ©, dans le cadre de l’autonomie, est une source d’arbitraire et un dĂ©ni des valeurs universitaires ». Sur quoi se fonde cette conviction ? MystĂšre. Seul compte le diagnostic dĂ©jĂ  mentionnĂ© : « Le sentiment » qui « s’enracine en milieu universitaire » Et le sentiment s’enracine chez le lecteur que la planĂšte ministĂ©rielle pourrait bien avoir pour satellite un certain journaliste du Monde [9].

TrĂšs tĂŽt, donc, les personnages et le scĂ©nario du conflit sont en place. Les journĂ©es de mobilisation et de manifestations des 5, 10, 19, 26 fĂ©vrier et 5 mars ne parviendront pas Ă  altĂ©rer cette prĂ©sentation du conflit et Ă  modifier son vocabulaire, comme on peut le vĂ©rifier en dĂ©tail dans l’annexe de cet article : « (Le Monde et le mouvement universitaire (2) : les « grognons » et les « diplomates ».

Informer par transfert et par omission

PlutĂŽt que d’informer sur les revendications collectives portĂ©es par les syndicats et les associations qui contestent la rĂ©forme, Le Monde renvoie aux « tribunes libres » qu’il publie et, en guise d’enquĂȘte, ponctue ses articles de tĂ©moignages ou propose un recueil de points de vue individuels, variante (de rĂ©fĂ©rence) des micros-trottoirs. Ainsi, Ă  cĂŽtĂ© de l’article qui informe approximativement sur les « appels Ă  la grĂšve contre la rĂ©forme du statut des enseignants-chercheurs, le 24 janvier, Le Monde publie ce qu’il dĂ©signe comme des « Paroles d’enseignants- chercheurs : entre intĂ©rĂȘt et inquiĂ©tudes » sous un titre qui reprend le propos de l’un des cinq enseignants-chercheurs interrogĂ©s : « On voulait en finir avec les mandarins, on leur offre un boulevard ». Et dans les semaines qui suivent, si l’on excepte quelques entretiens personnels, c’est quand Le Monde ouvre ses colonnes Ă  des « tribunes libres » que les lecteurs ont quelque chance de prendre connaissance des arguments en prĂ©sence. Une information par transfert, en quelque sorte



Et par omission. Ainsi quand Le Monde informe sur les motifs et les objectifs des opposants aux « rĂ©formes », il omet de mentionner le contenu prĂ©cis des motions (au moins une quinzaine Ă  ce jour) adoptĂ©es par la Coordination Nationale des UniversitĂ©s qui est pourtant l’instance reprĂ©sentative du mouvement. Cette instance est Ă©voquĂ©e trois fois : le 3 fĂ©vrier, pour indiquer (dans une brĂšve) son appel Ă  la grĂšve de la veille, le 13 mars pour signaler, comme signe de la « radicalisation » du mouvement un mot d’ordre (l’abrogation de la LRU) datant du 20 fĂ©vrier, et dans l’édition du 8-9 mars, dans un article qui est le seul Ă  citer une de ses motions, mot pour mot – dans une citation
 d’un mot : on y apprend en effet que le compromis signĂ© par PĂ©cresse est aux yeux de la CNU « inacceptable ».

Pis : Informateurs distraits et/ou dĂ©sinformĂ©s, les journalistes du Monde ne savent pas ou ne veulent pas savoir que le mouvement ne concerne pas seulement le statut des enseignants-chercheurs. Des aspects dĂ©cisifs du conflit sont minorĂ©s, d’autres sont rendus invisibles : la mobilisation et les revendications des personnels administratifs (BIATOSS) – qui n’ont Ă  ce jour jamais eu l’honneur d’ĂȘtre mentionnĂ©s dans Le Monde depuis le dĂ©but d’un conflit dont ils sont pleinement acteurs –, les Ă©tudiants, les organismes de recherche, ou l’avenir du doctorat et des doctorants
 Ce dernier aspect est Ă©voquĂ©, pour la premiĂšre fois (bien qu’il s’agisse, nous dit-on, d’un « point d’abcĂšs de la contestation »), le 13 mars. Pour une raison simple, et significative : la ministre a fait des « gestes » quelques jours auparavant sur le contrat doctoral unique. Nul doute que si ValĂ©rie PĂ©cresse « tend la main » ou tente un beau jour de « renouer le dialogue » avec les BIATOSS ou avec les IUT, Le Monde daignera nous informer de leur existence, au dĂ©tour d’une phrase dĂ©taillant les « concessions » de la ministre.

II. Quand Le Monde analyse

Que les informations du Monde soient biaisĂ©es par des commentaires et mutilĂ©es en consĂ©quence, on en trouve la confirmation dans les articles d’analyse qui proposent des versions longues des mĂȘmes refrains.

Des opposants cruels

Le 13 fĂ©vrier, Le Monde publie en page 10 une « enquĂȘte » titrĂ©e : « La rĂ©forme de l’Ă©ducation face Ă  la loi du "buzz" ». Le sous-titre prĂ©cise : « La rumeur nourrit la mobilisation Ă©tudiante, et aucune dĂ©claration ne semble en mesure de la neutraliser »

L’article s’ouvre par un propos de Laurent Solly, tenu alors qu’il Ă©tait chef de cabinet de Nicolas Sarkozy : « La rĂ©alitĂ© n’a aucune importance. Il n’y a que la perception qui compte ». Et enchaĂźne aussitĂŽt sur le point de vue des ministres que l’auteur de l’article rapporte en l’adoptant : « Le propos illustre la situation inconfortable oĂč se trouvent aujourd’hui Xavier Darcos et ValĂ©rie PĂ©cresse. Pour les ministres de l’Ă©ducation nationale et de l’enseignement supĂ©rieur, l’actualitĂ© est faite de "perceptions" qu’ils ne parviennent plus Ă  enrayer. Des exemples ? Ils sont lĂ©gion. Ils n’obĂ©issent pas aux canons de l’information validĂ©e par des professionnels mais Ă  la loi du "buzz", autrement dit des bonnes vieilles rumeurs, aujourd’hui vĂ©hiculĂ©es sur Internet. »

D’un cĂŽtĂ©, « l’information validĂ©e par des professionnels », de l’autre les « rumeurs » diffusĂ©es sur Internet. Entre les deux, le nĂ©ant
 « L’information validĂ©e » n’est pourtant, comme on l’a vu, qu’un mĂ©lange d’informations officielles (en provenance des institutions) et d’informations tronquĂ©es (quand elles ont pour source les syndicats et les porte-parole de la mobilisation). Tout le reste ne serait donc que « rumeurs » et elles seraient « lĂ©gion » ? Notre enquĂȘteur n’en cite, en vĂ©ritĂ© qu’une seule : « la « lettre d’un principal de collĂšge », mais une lettre qui s’est propagĂ©e comme une information gĂ©nĂ©rale. En une phrase, l’auteur de l’article donne quitus au gouvernement : sur le plan local « le problĂšme avait Ă©tĂ© vite rĂ©glĂ©, et, sur le plan national, l’accompagnement Ă©ducatif, prioritĂ© gouvernementale, n’a pas manquĂ© de financement. » Et on est priĂ© de le croire, foi de « professionnel ».

Quant aux autres « rumeurs » mentionnĂ©es par l’article, il s’agit plus exactement de quelques interprĂ©tations du sens ou des consĂ©quences possibles de « rĂ©formes », interprĂ©tations prĂ©sentĂ©es comme « rumeurs » parce que le journaliste du Monde en rĂ©cuse la lĂ©gitimitĂ©. Ainsi, il indique que selon « les « opposants » la mastĂ©risation « mĂšne Ă  la suppression des concours ». InterprĂ©tation d’autant plus facilement disqualifiĂ©e qu’aucun argument qui pourrait la soutenir n’est rapportĂ©. Et au prix d’une enquĂȘte approfondie, notre journaliste dissipe les derniers doutes : « on peut soumettre tout le ministĂšre Ă  la question sans trouver un responsable assumant le moindre dĂ©but d’intention d’aller dans ce sens ». VoilĂ  une information « obĂ©issant aux canons » de la propagande officielle.

S’inquiĂ©tant ensuite de tracts qui ont le toupet de dĂ©velopper leur « interprĂ©tation militante [
] sur le ton de l’évidence », et rĂ©duisant la « privatisation » possible des universitĂ©s Ă  un « spectre [
] qu’aucune dĂ©claration de ValĂ©rie PĂ©cresse » ne peut « contrecarrer », Luc CĂ©delle se rassure en constatant qu’heureusement, « il arrive toutefois qu’un Ă©lĂ©ment probant s’oppose Ă  la rumeur ». Et donne un exemple sans rĂ©plique : l’« accusation rĂ©currente » portĂ©e contre M. Darcos de vouloir « supprimer » l’école maternelle. Accusation sans fondement, qui s’évanouirait comme un spectre contrecarrĂ© si l’on voulait bien prendre acte de cet « Ă©lĂ©ment probant » : M. Darcos a « signĂ© avec l’association des enseignants de ces Ă©coles une dĂ©claration proclamant le contraire. »

Cette miraculeuse « enquĂȘte » est en vĂ©ritĂ© une « tribune libre » destinĂ©e Ă  venir simultanĂ©ment au secours des informateurs professionnels et des informateurs officiels, et Ă  disqualifier toutes les autres sources, et du mĂȘme coup, les principaux acteurs de la mobilisation. « Visiblement, le gouvernement a perdu, sur l’Ă©ducation, la bataille du buzz... Les rumeurs existaient dĂ©jĂ  sous les gouvernements prĂ©cĂ©dents, mais elles n’avaient ni la mĂȘme importance stratĂ©gique ni le mĂȘme impact. Il n’est pas Ă©vident que le pouvoir puisse reprendre l’avantage car personne - et surtout pas des syndicats qui se sont sentis bafouĂ©s - ne viendra Ă  son secours. AssommĂ©s, dans une premiĂšre pĂ©riode, sous un dĂ©luge de communications et d’annonces gouvernementales dĂ©stabilisantes, les opposants y trouvent une revanche dont, au fond, ils apprĂ©cient la cruautĂ©. » Reste Ă  savoir si « sous les gouvernements prĂ©cĂ©dents » ceux-ci disposaient « dĂ©jĂ  » de journalistes capables de transformer en spectre malfaisant et « cruel » les « interprĂ©tations militantes » et les analyses politiques de leurs opposants. A dĂ©faut de syndicats disposĂ©s Ă  « venir au secours » du « pouvoir », comme le voudrait pourtant le bon sens, le pouvoir peut compter sur le soutien du Monde.

Des universitaires hypersensibles

Le 19 fĂ©vrier, Le Monde publie un dossier spĂ©cial sur le mouvement, et en page 2, propose – selon le surtitre – une « Analyse » intitulĂ©e « Enseignants-chercheurs : les raisons d’une rĂ©volte ». Une « analyse » qui Ă©pouse, avec un minimum de distance, le point de vue du gouvernement et de « beaucoup » (dont Le Monde est le reprĂ©sentant) :

« Il y a trois mois, la rĂ©forme des universitĂ©s semblait sur de bons rails ». OĂč il est sous-entendu, par consĂ©quent, que c’est une « bonne » rĂ©forme, ainsi que le confirme la suite : « VotĂ©e en aoĂ»t 2007, sans trop de difficultĂ©s , cette rĂ©forme Ă©tait perçue par beaucoup comme une nĂ©cessitĂ© . Ou du moins comme un mal nĂ©cessaire. » Parmi les « beaucoup », l’éditorialiste anonyme du Monde qui avait approuvĂ© cette « rĂ©forme ». Est-ce une raison suffisante pour avoir dĂ©jĂ  oubliĂ© les autres « beaucoup » qui en 2007 s’étaient mobilisĂ©s pour la contester ? Et Catherine Rollot de poursuivre : « Quelques semaines plus tard, pourtant, la crise a Ă©clatĂ©. Dans le rĂŽle de dĂ©tonateur, un dĂ©cret d’application rĂ©formant le statut des enseignants chercheurs. La dĂ©flagration est tellement puissante qu’elle met en difficultĂ© ... ValĂ©rie PĂ©cresse et, au delĂ , sa rĂ©forme... »

Mais d’oĂč vient cette malencontreuse explosion ? PrĂ©cisĂ©ment d’une mauvaise rencontre : « Cette situation rĂ©sulte de la conjonction d’erreurs politiques et de l’hypersensibilitĂ© du milieu universitaire ». Dans cette phrase (qui bĂ©nĂ©ficie d’un encadrĂ© au cƓur de l’article) tout est dit, mais la suite va tout de mĂȘme dĂ©velopper : les gouvernements, en charge de la raison, peuvent commettre des maladresses ; les universitaires, minĂ©s par les affects, cĂšdent Ă  leur hypersensibilitĂ©.

Ce qui est en cause, ce ne sont pas les mesures du gouvernement mais la façon dont il les a prĂ©sentĂ©es. Ce qui a provoquĂ© la contestation des Ă©tudiants et des enseignants, ce ne sont pas les mesures annoncĂ©es, mais des erreurs de mĂ©thode. Leurs arguments sont des sentiments, leurs actions de simples rĂ©actions : « Le premier geste maladroit du gouvernement a Ă©tĂ© d’ordre financier ... L’annonce d’un budget 2009 en hausse, mais qui ne profite pas Ă  tous les Ă©tablissements, a provoquĂ© des crispations ... Ce sentiment s’est trouvĂ© renforcĂ© par l’annonce de la suppression de postes, prĂšs de 1000 selon les syndicats, 250 selon le ministĂšre, semant le doute sur les intentions du gouvernement ... L’exĂ©cutif ... paie aujourd’hui les fruits de sa dĂ©sinvolture . »

Le dĂ©cret contestĂ© – dont nous savions dĂ©jĂ  qu’il n’était qu’un « dĂ©tonateur » – devient maintenant un simple exemple : « l’exemple de la modulation de service » qui, nous dit-on, a Ă©tĂ©, « plĂ©biscitĂ© par la communautĂ© scientifique  ». Pour Le Monde, il en va de la communautĂ© scientifique comme de la communautĂ© internationale : de mĂȘme que celle-ci est incarnĂ©e par les gouvernements de quelques pays dominants, celle-lĂ  est exclusivement constituĂ©e d’un cĂ©nacle de mandarins et de PrĂ©sidents d’UniversitĂ©.

Une phrase plus loin, l’exemple se transforme en principe, non pas rĂ©cusĂ© mais dĂ©testĂ©, non pour ce qu’il est, mais en raison d’une vision dĂ©faillante : «  [
] ce principe est dĂ©sormais honni car perçu de la façon suivante : Ă  volume de postes Ă©gal, pour dĂ©charger les uns, il faut charger davantage les autres, puisque les effectifs n’augmentent pas. » Avouons que nous « percevons » mal la suite : « La dĂ©monstration contraire [laquelle ?] est difficile Ă  faire et, en tout cas, difficilement audible . » Mais nous entendons fort bien que les dĂ©saccords, sont, quand il s’agit des opposants Ă  la rĂ©forme, rĂ©ductibles Ă  de simples soupçons, du genre de celui que nous propose la suite : « Ce climat de suspicion a aussi Ă©tĂ© alimentĂ©... [par les dĂ©clarations de Nicolas Sarkozy] ». Ce que l’auteur de l’article ne
 soupçonne apparemment pas, c’est que le mĂ©pris affichĂ© par Nicolas Sarkozy tĂ©moigne de divergences de fond sur ce qu’il appelait hier encore la « politique de civilisation ».

La suite est du mĂȘme acabit : tous les constats des Ă©tudiants, enseignants-chercheurs, personnels administratifs, ne sont pas prĂ©sentĂ©s et, le cas Ă©chĂ©ant, contestĂ©s comme tels, mais immĂ©diatement ravalĂ©s au rang de simples « impressions » : « Les derniers plans d’envergure [
] ont Ă©tĂ© lancĂ©s respectivement en 1990 et 1998, et concernaient surtout l’immobilier. Depuis, plus rien, ou pas grand chose, jusqu’Ă  la rĂ©forme PĂ©cresse . Mais celle-ci est vĂ©cue comme un rattrapage , et le compte n’y est pas. Les personnels ont eu l’impression de porter seuls le fardeau d’une population Ă©tudiante en forte croissance » Et s’ils « pouvaient encore se rassurer en s’appuyant sur leur rĂ©putation d’excellence en matiĂšre de recherche, par des comparaisons internationales, que contestent la plupart des chercheurs, le prĂ©sident de la RĂ©publique vient de contrarier cet espoir  »

Et si les lecteurs de cette brillante « analyse » pouvaient encore nourrir le moindre « espoir » qu’il s’agit de simples maladresses de formulation, la conclusion les convaincra du contraire. En effet, ce dont il s’agit, face Ă  des «  mĂ©contents de tout bord , unis ponctuellement contre ce dĂ©cret », ce n’est rien de moins que la loi d’autonomie des UniversitĂ©s, que Le Monde souhaite sauver : « Or l’enjeu est de taille. Si le dĂ©cret n’est pas publiĂ©, c’est l’édifice de l’autonomie qui est fragilisĂ© ». Et, point d’orgue : « Face Ă  ce pĂ©ril , le pouvoir doit maintenant trouver une parade. »

***

Conflit social métropolitain CSP+

 et conflit social antillais CSP-

Des informations biaisĂ©es par des omissions flagrantes et des commentaires latĂ©raux ; des analyses partisanes qui confirment et aggravent les biais de l’information : si Le Monde pouvait se rĂ©sumer aux articles de ses journalistes, le rĂ©sultat serait affligeant. Mais Le Monde, quotidien des CSP+, sait « spontanĂ©ment » mĂ©nager ses lecteurs. Comment ? Une brĂšve comparaison avec la grĂšve gĂ©nĂ©rale en Guadeloupe peut avoir valeur de test. Pour une « couverture » d’ampleur Ă©quivalente de conflits en grande partie contemporains, deux diffĂ©rences mĂ©ritent d’ĂȘtre relevĂ©es.

–  Le Monde hiĂ©rarchise : S’il faut attendre prĂšs d’une semaine pour que Le Monde du 25-26 janvier, dans un petit article, Ă©voque pour la premiĂšre fois la grĂšve gĂ©nĂ©rale guadeloupĂ©enne, le mouvement de contestation des enseignants-chercheurs bĂ©nĂ©ficie de deux articles qui occupent une page entiĂšre du quotidien dans l’édition du 24 janvier : soit une semaine avant le dĂ©but « officiel » de la « grĂšve illimitĂ©e » dĂ©clenchĂ©e le 2 fĂ©vrier. Trois jours plus tard, le conflit dans les universitĂ©s bĂ©nĂ©ficie d’un article complet Ă  la « Une » du Monde [10]. Le conflit guadeloupĂ©en est quant Ă  lui pour la premiĂšre fois Ă©voquĂ© dans un appel de « Une » le 6 fĂ©vrier, soit 15 jours aprĂšs le dĂ©but de la grĂšve gĂ©nĂ©rale : deux premiers paragraphes de l’article qui figure en page intĂ©rieure, sous un titre que Le Monde s’adresse involontairement Ă  lui-mĂȘme : « Un ministre Ă  l’écoute tardive de la colĂšre en Guadeloupe ».

–  Le Monde dĂ©bat : Entre le 20 janvier et le 5 mars, date de la fin, non du conflit, mais de la grĂšve gĂ©nĂ©rale en Guadeloupe, Le Monde Ă  ouvert ses colonnes Ă  dix-sept « tribunes libres » (dont huit le mĂȘme jour, le 19 fĂ©vrier) dĂ©diĂ©es aux « rĂ©formes » et Ă  la contestation universitaires contre
 trois « tribunes libres » consacrĂ©es Ă  la situation et au conflit aux Antilles. Si l’on continue les additions jusqu’au 14 mars, on obtient les chiffres suivants : dix-neuf contre sept (quatre tribunes sur « les Antilles » ayant Ă©tĂ© publiĂ©es dans l’édition datĂ©e du 14 mars).

Comme nous le relevions dans la conclusion de MĂ©dias et mobilisations sociales, la production Ă©ditoriale des grands mĂ©dias peut varier en fonction des options politiques de chacun d’eux et en fonction de la position sociale des journalistes eux-mĂȘmes. « En tout cas, pour ĂȘtre soutenu par les mĂ©dias, mieux vaut ĂȘtre cadres moyens du secteur privĂ© que fonctionnaires de la fonction publique, et chercheurs qu’éboueurs. Chercheurs, les motifs de leur lĂ©gitime rĂ©volte mĂ©riteront des explications ; et comme leur parole est gagĂ©e sur leur compĂ©tence, elle sera rendue audible. Eboueurs, leurs revendications et leurs visages seront enfouis sous les immondices que leurs grĂšves laissent traĂźner dans les rues. » Sur les « explications mĂ©ritĂ©es » par les chercheurs, nous avions pĂ©chĂ© par optimisme. Mais leur parole, bien qu’inaudible pour les journalistes du Monde, est lisible
 dans ses pages « DĂ©bats ». CSP+ oblige.

Henri Maler et Olivier Poche

– Lire le complĂ©ment : « Le Monde et le mouvement universitaire (2) : les « grognons » et les « diplomates ».

–  P.S. Luc CĂ©delle a relevĂ© dans cet article de graves « manquements » :

– Le Monde qui annonçait en titre de l’un de ses articles « la fin du mouvement contre la loi sur l’autonomie » datait du 14 dĂ©cembre 2007, et non du 14 novembre. Luc CĂ©delle, magnanime, concĂšde que « les rĂ©dacteurs de l’article de l’Acrimed se sont peut-ĂȘtre trompĂ©s de bonne foi sur la date de la brĂšve », mais ajoute-t-il, «  [
] cette erreur ne devrait en aucun cas suffire Ă  les orienter puis Ă  les enferrer dans une mauvaise interprĂ©tation du traitement du mouvement de novembre-dĂ©cembre 2007 par le journal ». Rectifions la date : mais oĂč Luc CĂ©delle a-t-il vu que par cette phrase d’introduction nous entendions interprĂ©ter le traitement du mouvement de novembre-dĂ©cembre 2007 ?

– Notre forfait le plus grave, selon Luc CĂ©delle, est commis dans la deuxiĂšme phrase oĂč, parlant de toutes les « rĂ©formes » de l’UniversitĂ© sans le prĂ©ciser, nous laissions entendre que Le Monde soutient toutes les rĂ©formes du gouvernement quel qu’en soit l’objet. PrĂ©cisons la formulation, au cas oĂč d’autres inattentifs lecteurs n’auraient pas compris !

Rectifier une date, prĂ©ciser une formulation : c’est bien le moins que nous devions faire. Sans omettre de remercier, une fois encore, Luc CĂ©delle – non sans ironie – de nous avoir ainsi aidĂ©s Ă  nous corriger...


 sans rien retirer de l’ensemble de nos analyses.

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