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Une « exclusivité » du Monde : le tourisme de propagande de BHL en Israël
Dans une lettre, publiée le 18 juin 1979, Pierre Vidal-Naquet, indigné de la promotion de l’essai bâclé de Bernard-Henri Lévy, noblement intitulé Le Testament de Dieu, proposait aux lecteurs du Nouvel Observateur « une simple anthologie de "perles" dignes d’un médiocre candidat au baccalauréat ». Et s’interrogeait : « Comment peut-il se faire que, sans exercer le moindre contrôle, un éditeur, des journaux, des chaînes de télévision lancent un pareil produit, comme on lance une savonnette ? ». La même question demeure. Alors que Pierre Vidal-Naquet vient de décéder, les lignes qui suivent sont un modeste hommage à sa mémoire. La prose de Bernard-Henri Lévy (comme son auteur lui-même..) est inclassable. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Le Monde a éprouvé quelques difficultés à définir le genre auquel appartiennent les deux pages de publi-reportage dont il a gratifié ses lecteurs, dans son édition du 28 juillet 2006. Si l’on en croit l’appel de la « une », il s’agirait d’un « témoignage » : un « témoignage, nourri de rencontres avec la population et certains dirigeants du pays ». Si l’on en croit le « chapeau » de l’article, sobrement intitulé « La guerre vue d’Israël », il s’agirait d’un « récit » : « Comment la population et les dirigeants de l’Etat juif ressentent-ils les événements ? Récit d’un semaine de vie sous les obus ». En vérité, il s’agit surtout d’un long tract de propagande consacré à la prise de position de Bernard-Henri Lévy sur la guerre en cours et d’un chapitre de son interminable autobiographie. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il figure dans la rubrique « L’été » dans les pages « Débats ». Débat ? Manifestement, il ne s’agit pas d’une « tribune libre » gratuitement envoyée au Monde et publiée au même titre que d’autres. Plus prudent, le site du Monde présente ce récit estival comme un « point de vue ». BHL a-t-il été sollicité par Le Monde ou s’est-il proposé lui-même pour délayer la prise position belliqueuse qu’il avait déjà exprimée dans Le Point ? Nous l’ignorons. En tout cas, à la lecture de cet article, tous ceux qui seraient tentés de regretter le silence (médiatique) des intellectuels sur l’intervention militaire des Israéliens au Liban [1] ne pourront que déplorer que Le Monde ait rompu ce silence en proposant, en guise de pseudo-reportage et de contribution au débat, deux pleines pages de tourisme de propagande et d’autopromotion. On le sait : BHL ne laisse à personne le soin de décider à sa place à quelle lignée d’intellectuels prestigieux il appartient. Succédant à Mauriac, il lui emprunte le titre de sa chronique hebdomadaire dans Le Point : « Le Bloc-notes ». Se prenant pour Malraux, il cite autant qu’il le peut (ici, à deux reprises) le témoin et l’acteur de la guerre civile espagnole. Rivalisant avec Sartre, il se veut à la fois philosophe, écrivain, auteur de pièces de théâtre. Et mimant Camus rompant avec Sartre, c’est en excommunicateur qu’il congédie Régis Debray pour cause de délit de concurrence dans un article théâtralement intitulé : « Adieu Régis Debray » (Le Monde, 14 mai 1999). Ce dernier avait eu l’audace, dans une « Lettre d’un voyageur au président de la République » (Le Monde, 13 mai 1999) d’écrire ce qu’il avait vu parce que cela ne correspondait pas à ce que certains, nombre de médias en tête, prétendaient qu’il fallait voir afin de justifier l’intervention occidentale [2]. On sait aujourd’hui que la réalité était plus proche de ce qu’il avait alors rapporté que de ce que BHL et nombre de médias s’évertuaient déjà à nous faire croire [3]. On le sait également (et la rédaction du Monde aussi...) : Bernard-Henri Lévy est un pseudo-journaliste dont la plupart des « reportages » ont livré non seulement des commentaires controversés, mais des informations plus qu’approximatives. On se souvient ou l’on devrait se souvenir du séjour du même BHL en Algérie. En 1998, il devient, pour Le Monde, journaliste de la guerre civile algérienne. En deux articles (« Le jasmin et le sang » et « La loi des massacres », les 8 et 9 janvier 1998), pour nous dire tout le mal qu’il pense des islamistes égorgeurs, il déclame tout le bien qu’il faut penser du gouvernement algérien qui avait d’ailleurs largement organisé son voyage [4]. On se souvient, ou l’on devrait se souvenir, de son « enquête » en Colombie intitulée « Les maux de tête de Carlos Castaño » (Le Monde, 2 juin 2001) [5]. Inoubliables, également ses séjours en Afghanistan et son « roman’quête » sur l’assassinat de Daniel Pearl, etc. Cette fois-ci, c’est en Israël que notre philosophe-trotteur nous emmène. Comme à son habitude, il ne s’agit pas pour lui de rendre compte d’une situation mais, sous couvert d’une « enquête », de nous servir ses convictions, de publier son journal de voyage et, à cette occasion, de se mettre avantageusement en scène. De retour d’Israël, comme toujours, Bernard-Henri Lévy ne se borne pas à livrer un témoignage personnel qui assume sa part de subjectivité. S’il est écrit à la première personne, c’est parce que Bernard-Henri, comme partout, a d’abord rencontré BHL.
BHL rencontre surtout les lambeaux de son propre imaginaire : un imaginaire qui tient lieu d’analyse de la complexité de la situation. BHL en Israël, ce serait Malraux en Espagne ! La guerre du Liban de 2006 ? L’équivalent de la guerre d’Espagne de 1936 : semblable aux Républicains Espagnols combattant le fascisme d’hier, l’armée israélienne affronte le fascisme d’aujourd’hui. Telle est la leçon d’histoire qui ouvre l’article de Bernard-Henri Lévy et qui en résume le sens : « C’est, aujourd’hui, lundi 17 juillet, l’anniversaire du déclenchement de la guerre d’Espagne. Cela fait soixante-dix ans, jour pour jour, qu’eut lieu le putsch des généraux qui donna le coup d’envoi à la guerre civile, idéologique et internationale voulue par le fascisme de l’époque. Et je ne peux pas ne pas y penser, je ne peux pas ne pas faire le rapprochement, tandis que j’atterris à Tel-Aviv. » Et encore : « Il faut entendre Zivit Seri expliquer, devant un immeuble crevé par un obus et dont les dalles de béton se balancent au bout de leur ferraille tordue, qu’il était minuit moins cinq, dans le siècle, en Israël. » (souligné par nous) BHL en Israël raconte BHL à Sarajevo. Une évocation le rappelle : « Zivit Seri, cette jolie mère de famille, toute menue, dont les gestes maladroits, sans défense, m’émeuvent comme m’émouvaient les corps de Sarajevo ». Car Israël est un autre Sarajevo : « La grande faute du Hezbollah [...] est de faire régner un climat de terreur, donc d’inquiétude de chaque instant, qui, là encore, et toutes proportions gardées, me rappelle la façon qu’avaient les Sarajéviens de spéculer à perte de vue sur le fait qu’il s’en est fallu d’un cheveu, d’un hasard, d’un changement de programme de dernière minute, d’un rendez-vous qui s’est prolongé, ou qui s’est abrégé, ou qui a miraculeusement changé de lieu - et voilà, ils se trouvaient au point d’impact de la roquette ! » Une telle angoisse, évidemment, n’est nullement partagée par le libanais ou les Palestiniens de Gaza sous les bombes israéliennes. La rhétorique belliqueuse de notre pseudo-Malraux (cité à deux reprises pour qu’on ne s’y trompe pas) ne recule devant aucun procédé. - Jeux de mots pitoyables : « Ce Hezbollah dont chacun sait qu’il est un petit Iran, ou un petit tyran », « les Iranosaures du Hezbollah » ; Admettons-le : toute prise de position, même quand elle repose sur une argumentation détaillée, peut être simplificatrice. Mais pourquoi faudrait-il qu’elle s’énonce au détriment de toute analyse ? Car on ne peut tenir pour une analyse de la situation cette déclaration de guerre du Bien contre le Mal : « En fond de décor, ce fascisme à visage islamiste, ce troisième fascisme, dont tout indique qu’il est à notre génération ce que furent l’autre fascisme, puis le totalitarisme communiste, à celle de nos aînés... ». Et contre cette hydre totalitaire : « une armée plus sympathique que martiale ; plus démocratique que sûre d’elle et dominatrice [...] ». D’un côté, des engins de guerre du Hezbollah, terrifiants : « C’est fou ce que ces engins, quand on les voit de près, créent de dégâts. Et c’est fou le boucan qu’ils peuvent faire quand on ne dit plus rien et que l’on guette juste le bruit de leur trajectoire mêlé à celui du moteur de la voiture - choc sourd et sans fumée de la roquette tombée au loin ; détonation stridente, énervée, quand elle passe au-dessus des têtes ; vibration longue, tenue comme un point d’orgue, quand elle éclate à proximité et fait tout trembler autour de vous. ». Et de l’autre : « un véritable laboratoire de guerre où des savants-soldats déploient une intelligence optimale pour, le nez collé sur leurs écrans, tentant d’intégrer jusqu’aux plus impondérables données de terrain qui leur arrivent, calculer la distance de la cible, sa vitesse de déplacement ainsi que, last but not least, le degré de proximité d’éventuels civils dont l’évitement est, ici au moins, j’en témoigne, un souci prioritaire - et pourtant... ». Et pourtant, en effet, un Liban détruit, un demi-million de réfugiés, des catastrophes écologiques, probablement 700 morts à ce jour, bref des informations rapportées par de vrais journalistes qui font leur travail en prenant de vrais risques. Quelle compréhension de la situation peut-on attendre d’une telle pseudo-analyse dévorée par un parti-pris aussi outrancier ? Que reste-t-il à « débattre » quand les arguments sont dissous dans un témoignage qui se prend aussi largement pour objet ? Que BHL soutienne la politique du gouvernement israélien et contribue à son effort de guerre est un choix politique qui, à défaut d’être raisonnable, pourrait être raisonné. Mais qu’il soumette au « débat », avec le soutien du Monde, un tract de propagande, voilà qui en dit long sur l’intellectuel dont il s’agit et sur le journal qui le publie. Patrick Champagne et Henri Maler, le 1er août 2006.
_________________________________________________ [1] Mais ce ne fut pas un silence total. Ainsi, un collectif de chercheurs, d’universitaires et d’amis du Liban a fait publier dans le même journal un encart intitulé « Halte à la destruction du Liban »(édition du 26/07, p. 3). Mais, selon l’un des signataires, pour accéder à cet espace « public » (que le Monde appelle « publicitaire »), il a fallu débourser 5934,60 euros. Le texte et la liste des pétitionnaires peuvent être consultés sur le site de l’association Babelmed. Le Monde, Le Figaro et Libération datés du 20 juillet 2006 avaient publié un encart du CRIF sous le titre : « Le Hezbollah est une menace pour la paix ». (note d’Acrimed, 25 août 2006) [2] Voir sur le traitement médiatique du conflit du Kosovo, Serge Halimi et Dominique Vidal, L’opinion, ça se travaille... Les médias & les « guerres justes ». Du Kosovo à l’Afghanistan, Ed. Agone, Coll. Contrefeux, Quatrième édition actualisée et augmentée, 2002. Et, ici même, notre rubrique « Guerre du Kosovo ». [3] Cet épisode a été évoqué par Régis Debray dans L’Emprise, Débat/Gallimard, 2000, 145 p. [4] Ce pseudo reportage a donné lieu à une très violente réaction de Bourdieu. Voir « L’Intellectuel négatif » in Contrefeux, Paris, Editions Raisons d’Agir,1998, p. 105-107. [5] Rigoureusement dépecée par Maurice Lemoine : « La Colombie selon Bernard-Henri Lévy, Le Monde Diplomatique, juin 2001. [6] Sur le sujet, voir, par exemple, de Philippe Cohen, BHL, une biographie, Fayard, décembre 2004. En particulier le chapitre V : « Un homme de paroles », pp. 101-122. [7] Publié ici le 2 août 2006/ [8] Les actes de ce colloque ont été publiés dans Les intellectuels de médias en France, Paris, INA-L’Harmattan, 2005, (coll. « Les Médias en actes »). Sur la contribution d’Erwan Poiraud, voir notamment p. 149-151. |
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