Ă€ partir de l’exemple français (mais sans doute transposable) et de celui de la guerre d’Afghanistan (mais partiellement gĂ©nĂ©ralisable), on se propose d’examiner quelques fragments du discours de la guerre impĂ©riale dans les versions qu’en offrent les mĂ©dias dominants. Le prĂ©supposĂ© de ce travail de dĂ©cryptage est le suivant : en dĂ©pit de la diversitĂ© des guerres successives (diversitĂ© de leurs motifs et de leurs enjeux immĂ©diats), une mĂŞme guerre multiplie ses théâtres d’intervention au moins depuis la chute du mur de Berlin [3]. On est en droit de penser que des arguments rationnellement consistants pouvaient permettre de soutenir chacune de ces guerres comme juste et nĂ©cessaire. Mais cela ne changerait rien Ă ce qui nous importe : mettre en Ă©vidence la teneur idĂ©ologique et les effets d’imposition symbolique de la version impĂ©riale de ces conflits telle que les mĂ©dias français l’ont Ă©pousĂ©e. Ainsi de la guerre d’Afghanistan. Cette guerre a mobilisĂ©, dans ces mĂ©dias, des ressources sĂ©mantiques et rhĂ©toriques qui mĂ©ritent un examen.
Première partie : SÉMANTIQUE DE LA GUERRE : GUERRE DES MOTS, MOTS DE LA GUERRE
De la guerre des mots aux mots de la guerre, de la délimitation lexicale et grammaticale des camps en présence au vocabulaire des champs de bataille, les médias de masse exercent leur office de domination symbolique, indistinctement involontaire et délibéré. Ils prennent position dans un champ de bataille sémantique, avant de se ranger au côté des puissants, dans un champ de bataille ethnocentrique.
I. Le champ de bataille sémantique
Avant mĂŞme que la guerre d’Afghanistan ne commence, les mĂ©dias dominants livrent une bataille sĂ©mantique qui distribue les camps en prĂ©sence.
1. La constitution des camps en présence
Le partage entre « amis » et « ennemis » suppose tout d’abord que leurs soient attribuĂ©s les vocables qui leurs reviennent : les « anti-terroristes » alliĂ©s des « amĂ©ricains » se dressent contre les « terroristes », flanquĂ©s des « anti-amĂ©ricains ».
- Terrorisme : L’usage Ă la fois sĂ©lectif (puisqu’il ne concerne que les actes de violence atteignant des civils innocents de « nos » seules dĂ©mocraties) et indĂ©terminĂ© (puisqu’il englobe souvent des actes de guerre visant des responsables politiques et militaires) du terme de "terrorisme" permet toutes les manipulations. C’est un vocable dont l’Ă©lasticitĂ© est - comme la « justice » qui combat l’ennemi qu’il dĂ©signe - « sans limites ».
Dans sa plus grande extension (du moins jusqu’Ă ce jour...), le « terrorisme » peut dĂ©signer n’importe quel acte de dĂ©linquance. Alors, "Le terrorisme est quotidien" (Le Figaro, 2 novembre 2001, p. 13) : « Osons l’Ă©crire : aujourd’hui, on risque une agression Ă chaque coin de rue, Ă son propre domicile, pour un oui ou pour un non ». Et cela porte un nom : « S’il ne faut pas nĂ©gliger la menace que font peser les artificiers de Ben Laden, il faut d’abord s’attaquer Ă la rĂ©alitĂ©. En France, le terrorisme est quotidien. » On peut s’Ă©pargner la suite, mais pas la dernière phrase : « Entre celui qui fait rĂ©gner la terreur - qu’il ait le visage de Ben Laden ou d’un "sauvageon" - et celui qui cherche Ă s’en protĂ©ger quel est le plus fasciste ? »
Il peut ĂŞtre syndical : il prend le nom de « terrosyndicalisme » pour dĂ©signer les formes d’actions violentes des salariĂ©s de Celaltex, de la brasserie Adelshofen et, plus rĂ©cemment de Moulinex (Le Figaro du 16 novembre 2001, p. 2001) : « Dans la majoritĂ© de ces cas, ce sont bien des sommations terroristes qui ont Ă©tĂ© profĂ©rĂ©es, c’est-Ă -dire des recours systĂ©matiques Ă des intimidations destinĂ©es Ă imposer une cause par la violence (...) ». Suit alors cette Ă©quation : terrorisme syndical = terrorisme corse. « Difficile de ne pas faire le rapprochement entre ce nouveau terrorisme syndical et le terrorisme corse. En effet, ils sont tous deux construits sur la culpabilisation prĂ©alable d’un adversaire Ă impressionner. » Et pour finir : Terrorisme syndical et corse = menaces des banlieues + « terrorisme islamique international » : « Alors que la situation dans les banlieues est de plus en plus violente, il est Ă craindre que les exemples de terrorisme syndical, ajoutĂ© au terrorisme corse, ne donnent de semblables idĂ©es radicales aux fauteurs de trouble, dont une partie d’entre eux semble dĂ©jĂ solidaire du terrorisme islamique international. »
- Terrorisme d’Etat, en revanche, est une expression peu recommandĂ©e qui peut cependant ĂŞtre utilisĂ©e - Ă bon escient - pour dĂ©signer l’intervention russe contre la TchĂ©tchĂ©nie ou l’intervention chinoise au Tibet (Le Monde du 20 octobre 2001, p. 19). A condition de ne jamais l’utiliser pour dĂ©signer certaines interventions de la C.I.A et de l’armĂ©e amĂ©ricaine contre certains pays, mĂŞme dans un pas si lointain passĂ©.
- Anti-amĂ©ricanisme : L’usage englobant du terme d’ « anti-amĂ©ricanisme » pour dĂ©signer des formes d’hostilitĂ© Ă la politique amĂ©ricaine de natures très diffĂ©rentes et parfois opposĂ©es permet d’ĂŞtre dans le camps des « pour », ce qui est toujours plus reluisant. Cet unique vocable est chargĂ© de dĂ©signer les sentiments et les ressentiments de ceux qui, envahis par des passions obscures ou n’ayant pas toute leur raison, les dissimulent derrière des arguments si divers et, parfois, si inconciliables, qu’il faut un terme unique pour les dĂ©signer. L’ « antiamĂ©ricanisme » est un « fond », une « latence », un « rĂ©flexe », un « dĂ©nominateur commun ». « AntiamĂ©ricanisme » n’a pas de contraire, car le « philo-amĂ©ricanisme », Ă©tant strictement rationnel, il est impossible de l’affubler d’un tel nom ! D’ailleurs, toute critique qui fait valoir un conseil ou une rĂ©serve dans le cadre d’un soutien Ă la politique amĂ©ricaine doit ĂŞtre prĂ©cĂ©dĂ© d’une mise en garde dont le prototype est le suivant : « ce n’est pas cĂ©der Ă l’antiamĂ©ricanisme que de dire... »
La distribution des camps en prĂ©sence n’impose pas seulement des vocables appropriĂ©s ; elle suppose, pour les partager clairement, un usage gĂ©nĂ©ralisĂ© des dĂ©terminants pluriels, qui permettent d’enrĂ´ler dans chaque camp, sans distinction, « les » uns et « les » autres : « nous » et « eux ».
Le modèle politique de cet usage belliqueux de la grammaire est désormais célèbre. On le doit à un éditorial de Jean-Marie Colombani, paru dans Le Monde daté du 13 septembre 2001.
« Dans ce moment tragique oĂą les mots paraissent si pauvres pour dire le choc que l’on ressent, la première chose qui vient Ă l’esprit est celle-ci : nous sommes tous AmĂ©ricains ! Nous sommes tous New-Yorkais, aussi sĂ»rement que John Kennedy se dĂ©clarait, en 1962 Ă Berlin, Berlinois. Comment ne pas se sentir en effet, comme dans les moments les plus graves de notre histoire, profondĂ©ment solidaires de ce peuple et de ce pays, les Etats-Unis, dont nous sommes si proches et Ă qui nous devons la libertĂ©, et donc notre solidaritĂ©.
[ ...] Cette situation commande Ă nos dirigeants de se hisser Ă la hauteur des circonstances. Pour Ă©viter aux peuples que ces fauteurs de guerre convoitent et sur lesquels ils comptent d’entrer Ă leur tour dans cette logique suicidaire. Car on peut le dire avec effroi : la technologie moderne leur permet d’aller encore plus loin. La folie, mĂŞme au prĂ©texte du dĂ©sespoir, n’est jamais une force qui peut rĂ©gĂ©nĂ©rer le monde. VoilĂ pourquoi, aujourd’hui, nous sommes amĂ©ricains. »
Que Jean-Marie Colombani se sente amĂ©ricain est un sentiment privĂ© qui ne regarde que lui [4]. Mais Jean-Marie Colombani parle pour « nous ». Un « nous » de majestĂ© friserait la mĂ©galomanie, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. C’est un « nous » de solidaritĂ© qui englobe non seulement tout un peuple, mais tout un pays, gouvernement inclus, voire gouvernement d’abord. Et ce « nous » ne dĂ©signe pas collectivement la rĂ©daction du Monde, mais le monde entier, c’est-Ă -dire, selon une optique tout Ă fait singulière, cette partie du monde qui, doit aux Etats-Unis, sa libertĂ©. Et ceux qui doivent aux gouvernements et Ă l’armĂ©e des Etats-Unis, l’oppression, la servitude ou la guerre ?
Quoi qu’il en soit, ce « nous » triomphal, devenu « amĂ©ricain », a fait d’innombrables adeptes. Et la fin de la guerre confirmera la grammaire de ses prĂ©paratifs. Ainsi, puisque « Nous sommes tous amĂ©ricains », depuis que Le Monde l’a dĂ©crĂ©tĂ©, c’est au Monde que Bernard-Henri LĂ©vy, le 21 dĂ©cembre 2001, a confiĂ© ce que ce « nous » exhaustivement amĂ©ricain pense. Cela s’intitule, modestement : « Ce que nous avons appris depuis le 11 septembre. »
Une fois les camps dĂ©finis, la contribution sĂ©mantique des mĂ©dias s’Ă©tend Ă la guerre elle-mĂŞme : question de vocabulaire
2. Le vocabulaire du champ de bataille
Dans le vocabulaire du champ de bataille, le dĂ©chaĂ®nement de la violence oppose aux « attentats » (aveugles) des « dĂ©gâts » (collatĂ©raux) et par consĂ©quent, parmi les civils, des « victimes »(innocentes) et « victimes » (accidentelles). Un glossaire plus dĂ©taillĂ© permet d’y voir plus clair.
- Frappes : Le recours au vocable de « frappes », directement empruntĂ© aux militaires, permet d’esquiver ce qu’il dĂ©signe : des bombardements (par exemple, Le Monde du 10 octobre 2001 : « Le monde musulman après les frappes »). Il prĂ©sente en outre l’avantage de prĂ©senter les consĂ©quences apparemment involontaires (les « dommages collatĂ©raux ») comme des consĂ©quences imprĂ©visibles.
- Dommages collatĂ©raux : expression peu apprĂ©ciĂ©e par de nombreux journalistes, alors que certains continuent Ă l’utiliser, sans guillemets dĂ©prĂ©ciateurs. Ainsi Jacques Amalric (LibĂ©ration du 31/10, p. 5) qui invite les Etats-Unis Ă recourir Ă une intervention au sol pour « rĂ©duire les dommages collatĂ©raux des bombardements ».
- Incidents : Vocable qui remplace avantageusement « dĂ©gâts collatĂ©raux » (trop militaire). Peut ĂŞtre associĂ© Ă « dĂ©rapage », pour dĂ©signer des « erreurs » (Ă condition de mettre ces dernières entre guillemets). Comme on peut le lire dans un article de Françoise Chipaux (Le Monde du 19 octobre 2001, p.3)
- Bavures : synonyme d’erreur ou de dommage collatĂ©ral, comme on peut le lire sous la plume de Jacques Amalric (LibĂ©ration du 31 octobre 2001, p. 5), qui dĂ©plore « trop de bavures qui coĂ»tent la vie Ă trop de civils ». Le terme peut ĂŞtre mis entre guillemets, pour prendre quelques distances, sans prĂ©ciser lesquelles, comme dans l’Ă©ditorial du Monde du 28-29 octobre 2001 (p. 21).
- Victimes civiles : « innocentes » - c’est indiscutable - quand elles sont dues Ă la terreur talibane, elles sont en gĂ©nĂ©ral privĂ©es de ce qualificatif quand elles sont dues Ă la guerre impĂ©riale, n’Ă©tant alors, dans la plupart des cas, qu’ « accidentelles » et « inĂ©vitables ».
- Humanitaire : qualifie les opĂ©rations de largage de vivres par l’armĂ©e amĂ©ricaine, alors mĂŞme que nombre d’ONG dĂ©noncent la confusion entre le « militaire » et « l’humanitaire » et que les mĂ©dias font Ă©tat de cette dĂ©nonciation, bien que le distinguo soit « thĂ©ologique », comme on peut le lire dans Le Monde [5].
II. Un champ de bataille ethnocentrique
Le champ de bataille sĂ©mantique est solidaire d’un champ de bataille ethnocentrique qui le reproduit et le renforce. La grammaire, les chiffres et les images sont ainsi mis au service de la guerre.
1. « Nous » et « les autres »
Un ethnocentrisme quasi-spontanĂ© et totalement irresponsable s’empare alors des mĂ©dias. Les sentiments collectifs des peuples - de tous les peuples - sont les produits des expĂ©riences historiques qu’ils ont vĂ©cues. L’Ă©motion, quand elle gagne de larges secteurs de la population europĂ©enne, n’est pas a priori marquĂ©e du sceau d’une rationalitĂ© dont l’Occident aurait le monopole face Ă la dĂ©raison, que l’on qualifiera, indiffĂ©remment, d’arabe ou de musulmane. Comment s’Ă©tonner que la sympathie spontanĂ©e avec les victimes amĂ©ricaines puisse faire dĂ©faut ou manquer de chaleur, quand on connaĂ®t les expĂ©riences que certains peuples ont faites de la puissance amĂ©ricaine ? A-t-on le droit de montrer, voire de stigmatiser, des rĂ©actions - de l’indiffĂ©rence Ă la haine - sans rien dire de leurs mobiles ? Pourquoi le devoir d’information tourne-t-il court quand il s’agit, non de justifier, mais de comprendre ? Quels sentiments entretient-on - Ă moins que l’on ne vise Ă les susciter - quand on diffuse des propos ou que l’on exhibe des images qui tĂ©moigneraient des rĂ©actions des foules du Moyen-Orient et d’AmĂ©rique Latine, sans dire un mot des violences ouvertes ou cachĂ©es qu’elles ont eu Ă subir, venant d’une superpuissance, dont le moins que l’on puisse dire est que sa politique Ă©trangère n’est pas guidĂ©e par la compassion ? Pourquoi toutes ces questions - que certains journalistes se posent - sont-elles Ă©ludĂ©es ? De quelle indĂ©pendance le journalisme dominant osera-t-il encore se prĂ©valoir ?
Deux exemples de cet ethnocentrisme médiatique qui enveloppe les mots et les déborde suffiront ici.
- LibĂ©ration du 15-16 septembre 2001. Le monde entier en une double page, mais dĂ©vorĂ©e aux deux tiers par des photos et des titres. Un premier titre dit, Ă peu près, le contenu de l’article : « L’hommage rendu d’un bout Ă l’autre de la planète a mis au jour les nouveaux clivages politico-culturels ». Un second titre prĂ©tend nous Ă©clairer sur le sens du prĂ©cĂ©dent : « SolidaritĂ© occidentale, schizophrĂ©nie musulmane, indiffĂ©rence latino-amĂ©ricaine ». Vous avez bien lu : « schizophrĂ©nie musulmane ».
- Le Nouvel Observateur du 20-26 septembre 2001 (page 89). « Le regard d’en face » : sous ce titre qui oppose une fois encore « nous » et les « autres », Laurent Joffrin, nous propose de partager son grand effort de comprĂ©hension : « Et si l’on essayait - un instant - de dĂ©centrer nos consciences occidentales ? Et si l’on s’efforçait, mĂŞme maladroitement de comprendre un tant soit peu l’Ă©tat d’esprit d’un habitant du Caire, d’Alger ou d’Islamabad ? ». La bonne idĂ©e ! Mais pourquoi faut-il en limiter l’usage Ă « un instant » ? Pourquoi nous inviter Ă une « empathie provisoire », et seulement provisoire ? Et d’ailleurs pourquoi cette invitation ? Joffrin rĂ©pond : « Pour juger des reprĂ©sailles nĂ©cessaires »... OĂą l’on voit que l’objectif immĂ©diatement militaire risque fort de censurer la noble intention « provisoire »... C’est qu’il s’agit, pour Laurent Joffrin, de nous expliquer d’abord pourquoi le terme de « croisade » Ă©tait mal choisi, « non que le prĂ©sident ait mĂ©taphoriquement tort ». Mais voilĂ : « L’ennui, c’est que le mot a un autre sens : la mobilisation de tous les chrĂ©tiens contre l"islam impie". » Il y a donc eu erreur sur la mĂ©taphore... Suivent alors les rĂ©sultats de l’ « empathie provisoire » : fort peu de choses en vĂ©ritĂ©. Reste la conclusion : « Quand il s’agira de mettre en marche les forces armĂ©e de la dĂ©mocratie, animĂ©es d’un juste courroux, on devra, malgrĂ© tout, se livrer Ă une introspection. Un examen de bonne conscience... ».
L’ « empathie provisoire » se confond donc avec l’introspection nĂ©cessaire Ă la bonne marche des « armĂ©es de la dĂ©mocratie » occidentale. On ne saurait mieux dire.
Et la guerre elle-mĂŞme confirmera le regard que les mĂ©dias dominants porte sur la « bonne marche » de « nos » armĂ©es...
2. Un « double standard »
Un seul exemple suffira qui permet de comprendre ce qui se joue derrière l’innocence apparente des mots et des images. On ne peut que souscrire Ă l’analyse de Christine Delphy et Annie Mordrel, quand elles relèvent ceci :
« Les journalistes ergotent sur le nombre de morts dues aux bombardements amĂ©ricains :" je suis sceptique " dit un journaliste de BBC World (25 octobre 2001) parlant de 15 morts civils afghans, " les Taliban ont tendance Ă embellir (sic) la rĂ©alitĂ© et on ne nous a pas montrĂ© les corps ". La mĂŞme mĂ©fiance prĂ©vaut Ă TFI (infos de 20 heures du 6 novembre 2001), mais pour une raison diamĂ©tralement opposĂ©e : les Taliban " exhibent complaisamment " des cadavres d’enfants. Par contraste, on n’a pas contestĂ© les chiffres des victimes des " Twin Towers " : on nous dit 5000, on rĂ©pète 5000 ; on nous dit 6000, va pour 6000 ; on recompte, il y en a moins, qu’importe ; et personne ne crie Ă l’intoxication ou Ă la dĂ©sinformation. On n’a pas demandĂ© Ă voir les corps. On n’a reprochĂ© aux AmĂ©ricains ni de les montrer, ni de ne pas les montrer. La diffĂ©rence tient en cette phrase rĂ©pĂ©tĂ©e : " On ne peut pas faire confiance aux Taliban ", qui implique qu’on peut faire confiance aux AmĂ©ricains. Ce " double standard " dans le reportage, s’ajoutant au " double standard " dans la conduite de cette guerre, passe peut-ĂŞtre inaperçu ici, mais pas hors d’Europe et des USA, lĂ oĂą habitent la majoritĂ© des habitants de la planète. [6] »
L’usage des modes grammaticaux, des chiffres et des images vient confirmer l’existence de ce « double standard ».
En l’absence d’informations « de source indĂ©pendante », comme les prĂ©sentateurs ne cessent de le rĂ©pĂ©ter, les informations sur le nombre des victimes donnĂ©es par les taliban et les images qu’ils consentent Ă laisser filmer, sont prĂ©sentĂ©es avec toutes les rĂ©serves qui s’imposent, c’est-Ă -dire au conditionnel. Mais « le conditionnel conditionne [7] ».
Ainsi, pendant la guerre du Kosovo, Jean-Pierre Pernaut, au journal de TF1 de 13 heures du 20 avril 1999 parle de « 100.000 Ă 500.000 personnes qui auraient Ă©tĂ© tuĂ©es, mais tout ça est au conditionnel ». Le journal de 20h du lendemain, sur la mĂŞme chaĂ®ne, rĂ©cidive : « Selon l’Otan, entre 100 000 et 500 000 hommes ont Ă©tĂ© portĂ©s disparus. On craint bien sĂ»r qu’ils n’aient Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s par les Serbes (...) Bien Ă©videmment, la preuve de l’accusation reste Ă faire. ». Mais le mĂŞme conditionnel, qui invite Ă se mĂ©fier sans mĂ©fiance du chiffre des victimes civiles parmi les albanophones du Kosovo en 1999, permet en 2001 de se mĂ©fier du chiffre de 1500 quand il vient des autoritĂ©s de Kaboul. Dans le premier cas, on maximise Ă outrance des chiffres qui, mĂŞme assortis du conditionnel, confortent la douteuse lĂ©gitimitĂ© de la guerre. Dans le second cas, on minimise des chiffres qui, grâce au conditionnel, tĂ©moignent de l’improbable innocuitĂ© des bombardements amĂ©ricains. Et le passage Ă l’indicatif sera presque totalement silencieux quand il s’agira d’Ă©valuer le nombre de victimes civiles de la Guerre d’Afghanistan : pendant, les mĂ©dias ne pouvaient pas savoir ; après ils ne veulent pas savoir.
C’est que les chiffres sont minĂ©s par la propagande, surtout quand elle vient de l’ennemi et que leur simple Ă©noncĂ© la sert. D’autant que les victimes civiles ne peuvent ĂŞtre dues qu’Ă des « erreurs ». Que rĂ©pond Serge July, directeur de LibĂ©ration Ă un internaute qui l’interroge, le lundi 29 octobre 2001, sur le site de ce journal au sujet du nombre de victimes civiles ? Ceci : « On connaĂ®t le chiffre taliban : 2.000. C’est un nombre considĂ©rable, mais dont on peut penser qu’il n’est pas exempt de propagande, de volontĂ© de victimiser les talibans. Ceci Ă©tant, les Etats-Unis ont reconnu avoir fait un certain nombre d’erreurs dans les tirs et on peut penser que le nombre de victimes civiles est de toute façon important. ». « Propagande » d’un cĂ´tĂ©, « erreurs » de l’autre : et des victimes passĂ©es par pertes et profits.
Quant aux images, chacun sait que, selon les cas, elles parlent et ne parlent pas par elles-mĂŞmes. En l’absence d’images « de source indĂ©pendante », comment savoir ? En revanche, les images des vainqueurs coulent Ă flot.
Il reste que ces figures du discours mĂ©diatique (qui dĂ©bordent dĂ©jĂ du strict champ sĂ©mantique) s’inscrivent dans une rhĂ©torique de guerre qui, en dernier ressort, travestit le discours impĂ©rial en discours moral.
Henri Maler
– Lire la suite : « Guerre en Afghanistan de 2001 (2) : Discours impĂ©rial et discours moral »