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La guerre d’Afghanistan de 2001 (1) : Guerre des mots, mots de la guerre

par Henri Maler, le 12 août 2006

L’article ci-dessous, publié en deux parties, reprend une conférence prononcée à l’Université de Rome le 1er mai 2002, dont le texte a publié en Italie sous le titre : « Sémantique et rhétorique de la guerre impériale dans les médias français. L’exemple de la guerre d’Afghanistan en 2001 » [1]. Cette conférence reprenait, souvent littéralement, des extraits d’articles publiés sur le site d’Acrimed. Elles en sont une sorte de synthèse [2].

Premier partie : Sémantique de la guerre : Guerre des mots, mots de la guerre - Deuxième partie : Rhétorique de la guerre : Discours moral et discours impérial (Acrimed)

À partir de l’exemple français (mais sans doute transposable) et de celui de la guerre d’Afghanistan (mais partiellement généralisable), on se propose d’examiner quelques fragments du discours de la guerre impériale dans les versions qu’en offrent les médias dominants. Le présupposé de ce travail de décryptage est le suivant : en dépit de la diversité des guerres successives (diversité de leurs motifs et de leurs enjeux immédiats), une même guerre multiplie ses théâtres d’intervention au moins depuis la chute du mur de Berlin [3]. On est en droit de penser que des arguments rationnellement consistants pouvaient permettre de soutenir chacune de ces guerres comme juste et nécessaire. Mais cela ne changerait rien à ce qui nous importe : mettre en évidence la teneur idéologique et les effets d’imposition symbolique de la version impériale de ces conflits telle que les médias français l’ont épousée. Ainsi de la guerre d’Afghanistan. Cette guerre a mobilisé, dans ces médias, des ressources sémantiques et rhétoriques qui méritent un examen.

Première partie :
SÉMANTIQUE DE LA GUERRE : GUERRE DES MOTS, MOTS DE LA GUERRE

De la guerre des mots aux mots de la guerre, de la délimitation lexicale et grammaticale des camps en présence au vocabulaire des champs de bataille, les médias de masse exercent leur office de domination symbolique, indistinctement involontaire et délibéré. Ils prennent position dans un champ de bataille sémantique, avant de se ranger au côté des puissants, dans un champ de bataille ethnocentrique.

I. Le champ de bataille sémantique

Avant même que la guerre d’Afghanistan ne commence, les médias dominants livrent une bataille sémantique qui distribue les camps en présence.

1. La constitution des camps en présence

Le partage entre « amis » et « ennemis » suppose tout d’abord que leurs soient attribués les vocables qui leurs reviennent : les « anti-terroristes » alliés des « américains » se dressent contre les « terroristes », flanqués des « anti-américains ».

- Terrorisme : L’usage à la fois sélectif (puisqu’il ne concerne que les actes de violence atteignant des civils innocents de « nos » seules démocraties) et indéterminé (puisqu’il englobe souvent des actes de guerre visant des responsables politiques et militaires) du terme de "terrorisme" permet toutes les manipulations. C’est un vocable dont l’élasticité est - comme la « justice » qui combat l’ennemi qu’il désigne - « sans limites ».

Dans sa plus grande extension (du moins jusqu’à ce jour...), le « terrorisme » peut désigner n’importe quel acte de délinquance. Alors, "Le terrorisme est quotidien" (Le Figaro, 2 novembre 2001, p. 13) : « Osons l’écrire : aujourd’hui, on risque une agression à chaque coin de rue, à son propre domicile, pour un oui ou pour un non ». Et cela porte un nom : « S’il ne faut pas négliger la menace que font peser les artificiers de Ben Laden, il faut d’abord s’attaquer à la réalité. En France, le terrorisme est quotidien. » On peut s’épargner la suite, mais pas la dernière phrase : « Entre celui qui fait régner la terreur - qu’il ait le visage de Ben Laden ou d’un "sauvageon" - et celui qui cherche à s’en protéger quel est le plus fasciste ?  »

Il peut être syndical : il prend le nom de « terrosyndicalisme » pour désigner les formes d’actions violentes des salariés de Celaltex, de la brasserie Adelshofen et, plus récemment de Moulinex (Le Figaro du 16 novembre 2001, p. 2001) : « Dans la majorité de ces cas, ce sont bien des sommations terroristes qui ont été proférées, c’est-à-dire des recours systématiques à des intimidations destinées à imposer une cause par la violence (...) ». Suit alors cette équation : terrorisme syndical = terrorisme corse. « Difficile de ne pas faire le rapprochement entre ce nouveau terrorisme syndical et le terrorisme corse. En effet, ils sont tous deux construits sur la culpabilisation préalable d’un adversaire à impressionner. » Et pour finir : Terrorisme syndical et corse = menaces des banlieues + « terrorisme islamique international » : « Alors que la situation dans les banlieues est de plus en plus violente, il est à craindre que les exemples de terrorisme syndical, ajouté au terrorisme corse, ne donnent de semblables idées radicales aux fauteurs de trouble, dont une partie d’entre eux semble déjà solidaire du terrorisme islamique international. »

- Terrorisme d’Etat, en revanche, est une expression peu recommandée qui peut cependant être utilisée - à bon escient - pour désigner l’intervention russe contre la Tchétchénie ou l’intervention chinoise au Tibet (Le Monde du 20 octobre 2001, p. 19). A condition de ne jamais l’utiliser pour désigner certaines interventions de la C.I.A et de l’armée américaine contre certains pays, même dans un pas si lointain passé.

- Anti-américanisme : L’usage englobant du terme d’ « anti-américanisme » pour désigner des formes d’hostilité à la politique américaine de natures très différentes et parfois opposées permet d’être dans le camps des « pour », ce qui est toujours plus reluisant. Cet unique vocable est chargé de désigner les sentiments et les ressentiments de ceux qui, envahis par des passions obscures ou n’ayant pas toute leur raison, les dissimulent derrière des arguments si divers et, parfois, si inconciliables, qu’il faut un terme unique pour les désigner. L’ « antiaméricanisme » est un « fond », une « latence », un « réflexe », un « dénominateur commun ». « Antiaméricanisme » n’a pas de contraire, car le « philo-américanisme », étant strictement rationnel, il est impossible de l’affubler d’un tel nom ! D’ailleurs, toute critique qui fait valoir un conseil ou une réserve dans le cadre d’un soutien à la politique américaine doit être précédé d’une mise en garde dont le prototype est le suivant : « ce n’est pas céder à l’antiaméricanisme que de dire... »

La distribution des camps en présence n’impose pas seulement des vocables appropriés ; elle suppose, pour les partager clairement, un usage généralisé des déterminants pluriels, qui permettent d’enrôler dans chaque camp, sans distinction, « les » uns et « les » autres : « nous » et « eux ».

Le modèle politique de cet usage belliqueux de la grammaire est désormais célèbre. On le doit à un éditorial de Jean-Marie Colombani, paru dans Le Monde daté du 13 septembre 2001.

« Dans ce moment tragique où les mots paraissent si pauvres pour dire le choc que l’on ressent, la première chose qui vient à l’esprit est celle-ci : nous sommes tous Américains ! Nous sommes tous New-Yorkais, aussi sûrement que John Kennedy se déclarait, en 1962 à Berlin, Berlinois. Comment ne pas se sentir en effet, comme dans les moments les plus graves de notre histoire, profondément solidaires de ce peuple et de ce pays, les Etats-Unis, dont nous sommes si proches et à qui nous devons la liberté, et donc notre solidarité.
[ ...] Cette situation commande à nos dirigeants de se hisser à la hauteur des circonstances. Pour éviter aux peuples que ces fauteurs de guerre convoitent et sur lesquels ils comptent d’entrer à leur tour dans cette logique suicidaire. Car on peut le dire avec effroi : la technologie moderne leur permet d’aller encore plus loin. La folie, même au prétexte du désespoir, n’est jamais une force qui peut régénérer le monde. Voilà pourquoi, aujourd’hui, nous sommes américains. »

Que Jean-Marie Colombani se sente américain est un sentiment privé qui ne regarde que lui [4]. Mais Jean-Marie Colombani parle pour « nous ». Un « nous » de majesté friserait la mégalomanie, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. C’est un « nous » de solidarité qui englobe non seulement tout un peuple, mais tout un pays, gouvernement inclus, voire gouvernement d’abord. Et ce « nous » ne désigne pas collectivement la rédaction du Monde, mais le monde entier, c’est-à-dire, selon une optique tout à fait singulière, cette partie du monde qui, doit aux Etats-Unis, sa liberté. Et ceux qui doivent aux gouvernements et à l’armée des Etats-Unis, l’oppression, la servitude ou la guerre ?

Quoi qu’il en soit, ce « nous » triomphal, devenu « américain », a fait d’innombrables adeptes. Et la fin de la guerre confirmera la grammaire de ses préparatifs. Ainsi, puisque « Nous sommes tous américains », depuis que Le Monde l’a décrété, c’est au Monde que Bernard-Henri Lévy, le 21 décembre 2001, a confié ce que ce « nous » exhaustivement américain pense. Cela s’intitule, modestement : « Ce que nous avons appris depuis le 11 septembre. »

Une fois les camps définis, la contribution sémantique des médias s’étend à la guerre elle-même : question de vocabulaire

2. Le vocabulaire du champ de bataille

Dans le vocabulaire du champ de bataille, le déchaînement de la violence oppose aux « attentats » (aveugles) des « dégâts » (collatéraux) et par conséquent, parmi les civils, des « victimes »(innocentes) et « victimes » (accidentelles). Un glossaire plus détaillé permet d’y voir plus clair.

- Frappes : Le recours au vocable de « frappes », directement emprunté aux militaires, permet d’esquiver ce qu’il désigne : des bombardements (par exemple, Le Monde du 10 octobre 2001 : « Le monde musulman après les frappes »). Il présente en outre l’avantage de présenter les conséquences apparemment involontaires (les « dommages collatéraux ») comme des conséquences imprévisibles.

- Dommages collatéraux : expression peu appréciée par de nombreux journalistes, alors que certains continuent à l’utiliser, sans guillemets dépréciateurs. Ainsi Jacques Amalric (Libération du 31/10, p. 5) qui invite les Etats-Unis à recourir à une intervention au sol pour « réduire les dommages collatéraux des bombardements ».

- Incidents : Vocable qui remplace avantageusement « dégâts collatéraux » (trop militaire). Peut être associé à « dérapage », pour désigner des « erreurs » (à condition de mettre ces dernières entre guillemets). Comme on peut le lire dans un article de Françoise Chipaux (Le Monde du 19 octobre 2001, p.3)

- Bavures : synonyme d’erreur ou de dommage collatéral, comme on peut le lire sous la plume de Jacques Amalric (Libération du 31 octobre 2001, p. 5), qui déplore «  trop de bavures qui coûtent la vie à trop de civils ». Le terme peut être mis entre guillemets, pour prendre quelques distances, sans préciser lesquelles, comme dans l’éditorial du Monde du 28-29 octobre 2001 (p. 21).

- Victimes civiles : « innocentes » - c’est indiscutable - quand elles sont dues à la terreur talibane, elles sont en général privées de ce qualificatif quand elles sont dues à la guerre impériale, n’étant alors, dans la plupart des cas, qu’ « accidentelles » et « inévitables ».

- Humanitaire : qualifie les opérations de largage de vivres par l’armée américaine, alors même que nombre d’ONG dénoncent la confusion entre le « militaire » et « l’humanitaire » et que les médias font état de cette dénonciation, bien que le distinguo soit « théologique », comme on peut le lire dans Le Monde [5].

II. Un champ de bataille ethnocentrique

Le champ de bataille sémantique est solidaire d’un champ de bataille ethnocentrique qui le reproduit et le renforce. La grammaire, les chiffres et les images sont ainsi mis au service de la guerre.

1. « Nous » et « les autres »

Un ethnocentrisme quasi-spontané et totalement irresponsable s’empare alors des médias. Les sentiments collectifs des peuples - de tous les peuples - sont les produits des expériences historiques qu’ils ont vécues. L’émotion, quand elle gagne de larges secteurs de la population européenne, n’est pas a priori marquée du sceau d’une rationalité dont l’Occident aurait le monopole face à la déraison, que l’on qualifiera, indifféremment, d’arabe ou de musulmane. Comment s’étonner que la sympathie spontanée avec les victimes américaines puisse faire défaut ou manquer de chaleur, quand on connaît les expériences que certains peuples ont faites de la puissance américaine ? A-t-on le droit de montrer, voire de stigmatiser, des réactions - de l’indifférence à la haine - sans rien dire de leurs mobiles ? Pourquoi le devoir d’information tourne-t-il court quand il s’agit, non de justifier, mais de comprendre ? Quels sentiments entretient-on - à moins que l’on ne vise à les susciter - quand on diffuse des propos ou que l’on exhibe des images qui témoigneraient des réactions des foules du Moyen-Orient et d’Amérique Latine, sans dire un mot des violences ouvertes ou cachées qu’elles ont eu à subir, venant d’une superpuissance, dont le moins que l’on puisse dire est que sa politique étrangère n’est pas guidée par la compassion ? Pourquoi toutes ces questions - que certains journalistes se posent - sont-elles éludées ? De quelle indépendance le journalisme dominant osera-t-il encore se prévaloir ?

Deux exemples de cet ethnocentrisme médiatique qui enveloppe les mots et les déborde suffiront ici.

- Libération du 15-16 septembre 2001. Le monde entier en une double page, mais dévorée aux deux tiers par des photos et des titres. Un premier titre dit, à peu près, le contenu de l’article : « L’hommage rendu d’un bout à l’autre de la planète a mis au jour les nouveaux clivages politico-culturels ». Un second titre prétend nous éclairer sur le sens du précédent : « Solidarité occidentale, schizophrénie musulmane, indifférence latino-américaine ». Vous avez bien lu : « schizophrénie musulmane ».

- Le Nouvel Observateur du 20-26 septembre 2001 (page 89). « Le regard d’en face » : sous ce titre qui oppose une fois encore « nous » et les « autres », Laurent Joffrin, nous propose de partager son grand effort de compréhension : « Et si l’on essayait - un instant - de décentrer nos consciences occidentales ? Et si l’on s’efforçait, même maladroitement de comprendre un tant soit peu l’état d’esprit d’un habitant du Caire, d’Alger ou d’Islamabad ? ». La bonne idée ! Mais pourquoi faut-il en limiter l’usage à « un instant » ? Pourquoi nous inviter à une « empathie provisoire », et seulement provisoire ? Et d’ailleurs pourquoi cette invitation ? Joffrin répond : « Pour juger des représailles nécessaires »... Où l’on voit que l’objectif immédiatement militaire risque fort de censurer la noble intention « provisoire »... C’est qu’il s’agit, pour Laurent Joffrin, de nous expliquer d’abord pourquoi le terme de « croisade  » était mal choisi, « non que le président ait métaphoriquement tort  ». Mais voilà : « L’ennui, c’est que le mot a un autre sens : la mobilisation de tous les chrétiens contre l"islam impie".  » Il y a donc eu erreur sur la métaphore... Suivent alors les résultats de l’ « empathie provisoire » : fort peu de choses en vérité. Reste la conclusion : « Quand il s’agira de mettre en marche les forces armée de la démocratie, animées d’un juste courroux, on devra, malgré tout, se livrer à une introspection. Un examen de bonne conscience... ».

L’ « empathie provisoire » se confond donc avec l’introspection nécessaire à la bonne marche des « armées de la démocratie » occidentale. On ne saurait mieux dire.

Et la guerre elle-même confirmera le regard que les médias dominants porte sur la « bonne marche » de « nos » armées...

2. Un « double standard »

Un seul exemple suffira qui permet de comprendre ce qui se joue derrière l’innocence apparente des mots et des images. On ne peut que souscrire à l’analyse de Christine Delphy et Annie Mordrel, quand elles relèvent ceci :


« Les journalistes ergotent sur le nombre de morts dues aux bombardements américains :" je suis sceptique " dit un journaliste de BBC World (25 octobre 2001) parlant de 15 morts civils afghans, " les Taliban ont tendance à embellir (sic) la réalité et on ne nous a pas montré les corps ". La même méfiance prévaut à TFI (infos de 20 heures du 6 novembre 2001), mais pour une raison diamétralement opposée : les Taliban " exhibent complaisamment " des cadavres d’enfants. Par contraste, on n’a pas contesté les chiffres des victimes des " Twin Towers " : on nous dit 5000, on répète 5000 ; on nous dit 6000, va pour 6000 ; on recompte, il y en a moins, qu’importe ; et personne ne crie à l’intoxication ou à la désinformation. On n’a pas demandé à voir les corps. On n’a reproché aux Américains ni de les montrer, ni de ne pas les montrer. La différence tient en cette phrase répétée : " On ne peut pas faire confiance aux Taliban ", qui implique qu’on peut faire confiance aux Américains. Ce " double standard " dans le reportage, s’ajoutant au " double standard " dans la conduite de cette guerre, passe peut-être inaperçu ici, mais pas hors d’Europe et des USA, là où habitent la majorité des habitants de la planète. [6] »

L’usage des modes grammaticaux, des chiffres et des images vient confirmer l’existence de ce « double standard ».

En l’absence d’informations « de source indépendante », comme les présentateurs ne cessent de le répéter, les informations sur le nombre des victimes données par les taliban et les images qu’ils consentent à laisser filmer, sont présentées avec toutes les réserves qui s’imposent, c’est-à-dire au conditionnel. Mais « le conditionnel conditionne [7] ».

Ainsi, pendant la guerre du Kosovo, Jean-Pierre Pernaut, au journal de TF1 de 13 heures du 20 avril 1999 parle de « 100.000 à 500.000 personnes qui auraient été tuées, mais tout ça est au conditionnel  ». Le journal de 20h du lendemain, sur la même chaîne, récidive : « Selon l’Otan, entre 100 000 et 500 000 hommes ont été portés disparus. On craint bien sûr qu’ils n’aient été exécutés par les Serbes (...) Bien évidemment, la preuve de l’accusation reste à faire. ». Mais le même conditionnel, qui invite à se méfier sans méfiance du chiffre des victimes civiles parmi les albanophones du Kosovo en 1999, permet en 2001 de se méfier du chiffre de 1500 quand il vient des autorités de Kaboul. Dans le premier cas, on maximise à outrance des chiffres qui, même assortis du conditionnel, confortent la douteuse légitimité de la guerre. Dans le second cas, on minimise des chiffres qui, grâce au conditionnel, témoignent de l’improbable innocuité des bombardements américains. Et le passage à l’indicatif sera presque totalement silencieux quand il s’agira d’évaluer le nombre de victimes civiles de la Guerre d’Afghanistan : pendant, les médias ne pouvaient pas savoir ; après ils ne veulent pas savoir.

C’est que les chiffres sont minés par la propagande, surtout quand elle vient de l’ennemi et que leur simple énoncé la sert. D’autant que les victimes civiles ne peuvent être dues qu’à des « erreurs ». Que répond Serge July, directeur de Libération à un internaute qui l’interroge, le lundi 29 octobre 2001, sur le site de ce journal au sujet du nombre de victimes civiles ? Ceci : « On connaît le chiffre taliban : 2.000. C’est un nombre considérable, mais dont on peut penser qu’il n’est pas exempt de propagande, de volonté de victimiser les talibans. Ceci étant, les Etats-Unis ont reconnu avoir fait un certain nombre d’erreurs dans les tirs et on peut penser que le nombre de victimes civiles est de toute façon important. ». « Propagande » d’un côté, « erreurs » de l’autre : et des victimes passées par pertes et profits.

Quant aux images, chacun sait que, selon les cas, elles parlent et ne parlent pas par elles-mêmes. En l’absence d’images « de source indépendante », comment savoir ? En revanche, les images des vainqueurs coulent à flot.

Il reste que ces figures du discours médiatique (qui débordent déjà du strict champ sémantique) s’inscrivent dans une rhétorique de guerre qui, en dernier ressort, travestit le discours impérial en discours moral.

Henri Maler

- Lire la suite : « Guerre en Afghanistan de 2001 (2) : Discours impérial et discours moral »

Notes

[1] « Semantica et retorica della guerra imperiale nei media francesi. L’esempio della guerra in Afghanistan nel 2001 », in Cultura per la pace (a cura di G.I. Giannoli, S Morante, R. Mordenti, P.Quintili), Roma, manifestolibri, mars 2003, p. 135-151.

[2] Qui ne dispense pas forcément de lire la totalité du dossier...

[3] Cette contribution s’appuie sur la documentation que j’ai réunie en 2001 sur le site de l’association Acrimed (Action-CRItique-MEDias) : dossiers « Attentats aux USA » et « Guerre en Afghanistan ».)

[4] Que Jean-Marie Colombani, pâle imitation de John Kennedy, transpose « Ich bin ein Berliner » en déclarant « je suis un américain » serait un accès d’identification intéressant, mais, somme toute, bénin. Qu’il confonde les dates - le discours de Kennedy date du 26 juin 1963, et non de 1962 - est sans doute dû à un excès de précipitation. Que la correction apparaisse sur le site du Monde, le jour de la parution (avant de disparaître et de reparaître à nouveau), sans que, ce jour (sauf erreur...), aucun rectificatif ne soit publié dans la version papier n’est peut-être qu’une défaillance technique (et déontologique) mineure.

[5] Le Monde du 11 octobre 2001, p. 2.

[6] « Des morts, des réfugiés ... et pourquoi ? » par Christine Delphy (Co-présidente de la Fondation Copernic, Directrice de Nouvelles questions féministes) et Annie Mordrel (Philosophe), tribune libre ... jamais publiée.

[7] Serge Halimi et Dominique Vidal, « L’opinion, ça se travaille...  », p. 36-37.

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