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Le Monde et le FSE d’Athènes : service minimum et malveillant

par Grégory Rzepski, le 30 mai 2006

Le Forum social européen (FSE) qui s’est tenu du 4 au 7 mai 2006 à Athènes a fait l’objet d’un traitement restreint mais varié dans la presse quotidienne nationale. Le Figaro a choisi de ne pas parler du tout de l’événement. A l’inverse, Libération a concédé au FSE une certaine place. Du 5 au 8 mai, Philippe Cergel, correspondant du journal en Grèce, a rendu compte quotidiennement du Forum [1]. La couverture étant, distanciée, cette bienveillance est toutefois relative [2]. On ne discutera pas ici de ces choix éditoriaux, aussi significatifs soient-ils.

C’est à peine si l’on s’étonnera du peu d’intérêt pour le FSE d’Athènes qu’a manifesté Le Monde. En sa qualité de « journal de référence », il n’a consacré qu’’un seul article à l’événement : « A Athènes, les altermondialistes cherchent un second souffle », le 6 mai 2005, par Sylvia Zappi [3]. En revanche, le contenu de ce texte et les conditions de son élaboration méritent qu’on s’y arrête.

En guise d’informations

A la différence de Philippe Cergel pour Libération, Sylvia Zappi n’est pas la correspondante du Monde à Athènes. Elle écrit sur le FSE en tant que spécialiste de la gauche non socialiste et, vraisemblablement, depuis Paris puisque la mention « Athènes, envoyée spéciale » ne figure pas au début de son article. La distance explique peut-être certaines approximations. La journaliste annonce par exemple qu’ « environ 10 000 militants écologistes, syndicalistes, féministes, associatifs, chrétiens ou activistes des « sans-droits » se sont donné rendez-vous pour débattre de la progression de ‘l’ordre néolibéral’ et des alternatives possibles ‘pour un autre monde’ » quand ce sont 30 000 personnes qui étaient inscrites au Forum d’après Libération [4] et L’Humanité [5] présents sur place [6].

Sylvia Zappi ne se contente pas de minimiser la participation, elle escamote le contenu réel du Forum. En 655 mots, rien sur le programme et ses 210 séminaires. Ce travail de fond suppose sans doute plus de travail que l’angle « people » retenu qui consiste à annoncer que « l’une des vedettes cette année sera le dirigeant du parti italien Refondation communiste, Fausto Bertinotti, qui vient d’être élu à la présidence de l’Assemblée nationale à Rome.  »

En guise de commentaires

Mais foin des inexactitudes et autres superficialités car, au fil de l’article, on comprend que ce n’est pas le FSE d ’Athènes qui préoccupe la journaliste. Sa tenue sert uniquement de prétexte à commentaires sur un prétendu essoufflement du mouvement altermondialiste après une série de victoires. Un tel diagnostic, peut-être exact, mériterait d’être mis en discussion pour peu qu’il soit étayé par un véritable travail d’information. Or, c’est là que le bât blesse.

En guise d’« indéniables » réussites, Sylvia Zappi note, par exemple, qu’« à gauche, il n’y a plus un dirigeant politique qui ne reprenne les idées des ‘alters’ ou imite leur mode de discussion participative. Même les institutions internationales comme l’OMC ou la Banque mondiale ont dû entendre un certain nombre de leurs exigences. Jusqu’à Jacques Chirac qui s’est inspiré de la taxe Tobin pour proposer celle sur les billets d’avion. » Ce constat laisse songeur tant sa précision (« un certain nombre de leurs exigences », ...) rivalise avec son exactitude (Jacques Chirac « inspiré » par la taxe Tobin...).

Encore ne s’agit-il là que du point de départ de l’article. Triomphant hier, l’altermondialisme se chercherait aujourd’hui et s’interrogerait, en particulier, sur les forums sociaux. Soit ! Mais pour prouver l’existence du « doute » qui se serait « immiscé depuis quelques mois dans les rangs [altermondialistes] sur la visibilité de ces rassemblements et leur pertinence », Sylvia Zappi a choisi d’interroger des personnalités supposées représentatives et légitimes sur ce sujet. Jacques Nikonoff, « président de l’association altermondialiste Attac », Christophe Aguiton « d’Attac  », Francine Bavay et Sergio Coronado dirigeants Verts, Bernard Bouchez du Secours catholique, Michel Roy de Caritas Europe, Annie Pourre des No Vox et Isabelle Sommier « politologue » sont ainsi invités a donné leur avis sur l’essoufflement éventuel des forums.

En l’absence de toute autre information, une telle démarche soulève plusieurs problèmes.

En premier lieu, on peut s’interroger sur le caractère très franco-français de ce panel. Or, les FSE, comme leur nom l’indique, sont européens et il n’y avait que 1500 délégués français (sur 30 000) à Athènes selon L’Humanité [7]. A l’occasion du FSE de Florence en 2002, Acrimed écrivait déjà : « un Forum Européen  ? S’il arriva que l’on mentionne la dimension européenne de ce Forum, la plupart des comptes-rendus (quand ils existèrent...) se concentrèrent sur la participation française [8]. »

En second lieu, même si l’on ne met pas en cause, la représentativité, parfois discutable, des personnes interrogées, comment ne pas éprouver un certain malaise quand on découvre que leurs propos (dont il n’est chaque fois cité qu’une seule phrase), servent à illustrer un commentaire qui semble leur préexister. Ainsi, selon Sylvia Zappi, « la multiplication des éditions depuis deux ans a aussi contribué à leur banalisation ». Aux yeux de qui ? Une phrase de Francine Bavay est chargée de le laisser entendre : « il ne se passe pas un mois sans qu’il y ait un forum social sur la planète. Du coup, ils sont moins visibles ». Mais qui est essoufflé ? Le mouvement ou les journalistes ? De même, pour illustrer le fait que, selon elle, « le mode d’organisation des sommets européens altermondialistes en a aussi fatigué plus d’un », la journaliste cite Sergio Coronado qui déclare : « C’est compliqué, la démocratie planétaire avec sa culture du compromis. Parfois, cela peut s’avérer aussi pesant que dans les institutions internationales ! ». Soit ! Mais rien ne dit que Sergio Cornado explique ainsi un quelconque essoufflement (même s’il partage ce point de vue).

Ce qui est en cause ici, ce n’est pas la probité de Sylvia Zappi, mais cette pratique journaliste qui ne permet pas de vérifier que le sens attribué à certaines déclarations correspond à celui que leur donnaient leurs auteurs. De quoi inciter les personnes interrogées à vérifier que le contexte dans lequel elles sont citées ne déforme pas le sens de leurs propos au risque de renforcer la tendance ventriloque des médias dominants. Dès 2003, le groupe médias d’Attac écrivait : « De même qu’ils sélectionnent les mouvements contestataires, les médias choisissent les porte-parole les plus conformes à leurs attentes : c’est-à-dire des intervenants qui ont montré leur disposition à se soumettre aux exigences professionnelles des journalistes (être disponible, accepter de se plier aux thèmes, délais et durées des journalistes, se résigner dans le cas d’un entretien au choix par le journaliste de l’extrait, en général minuscule, jugé " significatif ", retenir cet extrait pour le répéter lors des prochains entretiens (ce qui facilitera le travail des autres journalistes) etc. »

Enfin, dire, c’est faire. Quand on écrit dans Le Monde, dont le soutien au mouvement altermondialiste n’est pas l’orientation principale, parler d’essoufflement, c’est tenter de contribuer, même modestement, à le faire advenir ou à le conforter. C’est justifier, même involontairement, l’absence de reportage ou, plus simplement d’informations sur le Forum lui-même. De ce choix éditorial, Sylvia Zappi ne porte sans doute pas seule la responsabilité. Mais, plutôt que d’aller vérifier de visu l’état de la mobilisation à Athènes, Le Monde a décidé de la passer sous silence et de ne pas rendre compte du contenu des débats, au profit si l’on ose dire, de commentaires généraux, ni vrais, ni faux, ni vérifiables.

Grégory Rzepski

Notes

[1] « Les alters tiennent forum à Athènes », le 5 mai 2006 ; « Pourquoi avoir hésité à participer au FSE d’Athènes ? », le 6 mai 2006 ; « Forum social du déjà-vu », le 8 mai 2006

[2] Les trois questions posées à Bernard Cassen le 6 mai sont, par exemple, assez révélatrices de l’approche de Philippe Cergel : « Pourquoi avoir hésité à participer au FSE d’Athènes ? » ; « Ces forums sont-ils encore utiles ? » ; « Alors, quel avenir pour ce genre de rassemblement ? »

[3] Le site du journal a relayé plus abondamment l’événement : « Le 4ème Forum social européen s’ouvre à Athènes », le 4 mai 2006 ; « Défilé altermondialiste à Athènes contre la guerre, émaillé d’incidents », le 6 mai 2006 ; « Le Forum social européen s’est achevé », le 7 mai 2006 ; « Le Forum social européen dessine les contours d’une autre Europe », le 7 mai 2006.

[4] « Les alters tiennent forum à Athènes » par Philippe Cergel, le 5 mai 2006

[5] « Social et européen, le forum d’Athènes promet » par Thomas Lemahieu, le 4 mai 2006

[6] Sylvia Zappi confond sans doute avec le nombre de délégués étrangers qui étaient, en effet, 10 000 à se rendre en Grèce.

[7] « Le FSE passe un cap à Athènes », par Thomas Lemahieu, le 9 mai 2006

[8] Lire ici-même « Peur sur la ville, forum sans forum et manifestation festive ».

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