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Lamy du Monde

Après avoir consciencieusement noirci le portrait de Jacques Nikonoff [1], Le Monde enrichit la galerie de ses portraits avec celui de Pascal Lamy (exercice auquel les DNA ont aussi sacrifiĂ© quelques jours auparavant [2]). Mais de Sylvia Zappi, le 9 dĂ©cembre, Ă  Alain Frachon le 20 dĂ©cembre (Ă©dition datĂ©e du 21/12/05) le ton et l’intention changent du tout au tout : dĂ©molition sommaire d’un cĂ´tĂ©, cĂ©lĂ©bration enamourĂ©e de l’autre. Sous le titre « Pascal Lamy, libĂ©ral de gauche », Le Monde cĂ©lèbre son modèle et se cĂ©lèbre Ă  travers lui. Sous couvert d’un portrait qui caresse d’autant mieux qu’il « oublie » ce qui risquerait de ternir l’image adulĂ©e, un Ă©loge Ă  peine dissimulĂ© de la rĂ©conciliation entre la gauche et le libĂ©ralisme.

De l’entretien au portrait : une habitude

Alain Frachon rĂ©cidive : il profite de la ConfĂ©rence ministĂ©rielle de l’OMC Ă  Hong-Kong pour recycler sa « Leçon de social-dĂ©mocratie. Entretien avec Pascal Lamy » publiĂ© dans Le Monde 2 du 27 aoĂ»t 2005 (pour marquer l’entrĂ©e en fonction du nouveau Directeur de l’OMC). La brève introduction rĂ©digĂ©e par Alain Frachon Ă©tait alors l’occasion de revenir sur un 29 mai qui aurait « rĂ©vĂ©lĂ© la sĂ©duction qu’exerçait toujours un certain discours radical sur le PS auprès d’une partie de ses dirigeants. » Le coupable ? Laurent Fabius qui « a divisĂ© et dĂ©stabilisĂ© le PS  ».

Cette attaque acide d’un PS français qui serait archaĂŻque au point de penser que socialisme et Ă©conomie de marchĂ© ne forment pas spontanĂ©ment une harmonie préétablie s’achevait ainsi : « Pour comprendre pourquoi cette forme de gauchisme paraĂ®t bien ĂŞtre l’incurable maladie de la social-dĂ©mocratie française, Le Monde 2 a sollicitĂ© les rĂ©flexions de Pascal Lamy. » Le diagnostic du Monde prĂ©cède donc l’intervention du mĂ©decin...

L’immonde bĂŞte gauchiste qui sommeille dans les entrailles de la social-dĂ©mocratie française n’Ă©tant sans doute pas encore terrassĂ©e, Alain Frachon recycle en dĂ©cembre sa copie du mois d’aoĂ»t. Mais, cette fois, non plus sous la forme de l’entretien, mais sous celle du portrait. La « leçon de social-dĂ©mocratie »... du Monde, Ă  peine masquĂ©e dans l’entretien, l’est encore moins dans le portait : une biographie mutilĂ©e pour rĂ©diger une hagiographie (littĂ©ralement : une vie de saint) qui permet au quotidien de solliciter le soutien Ă  une politique en suscitant la sympathie pour une personne...

... De mĂŞme que le portait peut permettre de fusionner le parti pris hostile Ă  une orientation et la peinture antipathique de ceux qui l’incarnent. Un petit test comparatif permet de dĂ©tecter ces prises de parti dissimulĂ©es et ces formes de publicitĂ© ou de contre-publicitĂ© clandestines.

Caricature ou hagiographie : un test comparatif

Selon que le portrait s’attache au prĂ©sident d’Attac ou au directeur de l’OMC, le langage change du tout au tout [3]. D’un cĂ´tĂ©, exclusivement des touches psychologiques nĂ©gatives : Jacques Nikonoff est « arrogant », « abrasif  », « autoritaire » ; et il a un « sale caractère ». De l’autre, Pascal Lamy est parĂ© de toutes les vertus : « il a marquĂ© l’annĂ©e 2005 », « il n’est pas un technocrate comme les autres », « il aime avant tout le dĂ©bat et les idĂ©es », « il apprĂ©cie la confrontation d’idĂ©es », « il n’aime rien tant qu’un Ă©change d’arguments ». Sans une once d’ironie, il est dĂ©peint dans le rĂ´le nĂ©cessairement sympathique du rebelle : il est « atypique  », « militant » et surtout il a « le profil d’un minoritaire  » ! Il a « le goĂ»t de la chose publique » (et pas de la marchandisation comme tout son parcours semblerait cependant le prouver) et cela « sans la moindre condescendance pour l’interlocuteur ». Il a mĂŞme un « physique d’ascète » : ce n’est plus un portrait, c’est une dĂ©claration d’amour ! Alain Frachon pousse l’inquisition dans l’intimitĂ© jusqu’Ă  livrer la confidence d’un anonyme « dirigeant d’Attac » - Ă  croire que presque tous les dirigeants de cette association vivent dans la clandestinitĂ© - qui aurait louĂ© son « sens du dialogue ».

Cet homme aurait-il, par hasard, quelques dĂ©fauts ? Alain Frachon ne nous en dĂ©voile aucun.

Pourtant, ce goĂ»t du dĂ©bat, de l’Ă©change d’arguments, ce sens du dialogue, est manifestement très sĂ©lectif, comme le montre un Ă©pisode de la compagne rĂ©fĂ©rendaire de 2005, rapportĂ© par Daniel Schneidermann. ArrĂŞt sur images envisageait de faire dĂ©battre un partisan du « non », Raoul-Marc Jennar et un partisan du « oui », Pascal Lamy. Ce dernier Ă©tait d’accord pour venir. Mais patatras... « Un seul petit problème : il ne veut pas dĂ©battre avec Jennar. Il l’a dit Ă  Perrine, assortissant Jennar d’une batterie de noms d’oiseaux que la dĂ©cence m’interdit de reproduire ici. » [4].

Explication plausible de ce « sens du dialogue » : Pascal Lamy, « sans la moindre condescendance », n’a pas apprĂ©ciĂ© son portait tracĂ©, sans la moindre complaisance, par Raoul-Marc Jennar dans son livre Europe, la trahison des Ă©lites (portrait intĂ©gralement reproduit en annexe avec l’aimable autorisation de son auteur).

Sous le portrait, le parti pris libéral du Monde

En vĂ©ritĂ©, le pseudo-portait n’est qu’un prĂ©texte provisoire. Alain Franchon ne tarde pas Ă  entrer dans le vif de son sujet. L’Ă©loge des vertus de l’ancien Commissaire europĂ©en servait de mise en bouche pour une critique en règle de l’Etat ; Alain Frachon ne dissimule pas qu’il partage la critique formulĂ©e par « le camarade Lamy » (sic) : « Les Français investissent l’Etat de toute une charge de responsabilitĂ©s publiques, alors que cette machine Ă©tatique a un rendement mĂ©diocre ».

Dès lors la violence libĂ©rale s’emballe : « Ce qui est en cause, c’est ce lourd appareil, jamais vraiment rĂ©formĂ©, jamais en cure d’amaigrissement et stigmatisĂ© dans le rapport PĂ©bereau pour un niveau d’endettement quasi "argentin". Lamy parle d’une "spĂ©cificitĂ© française" : "la disproportion entre le volume de l’Etat - au sens physique et symbolique du terme - et ce qu’il produit". Il dĂ©nonce "un très gros Etat, qui coĂ»te très cher, mais qui marche mal". » Curieusement, Alain Frachon oublie alors de rappeler une information pourtant significative : le directeur de l’OMC Ă©tait un des membres de la Commission PĂ©bereau...

A l’abri des positions de Pascal Lamy, Alain Frachon laisse libre cours Ă  la dĂ©nonciation de tous ceux qui, selon la vulgate libĂ©rale, vivent paresseusement des aides publiques financĂ©es par des impĂ´ts qui Ă©crasent le dynamisme des Ă©lites [5] : « Dans le modèle social français, l’individu attend tout de l’Etat, machine Ă  indemniser [...] »
Un rappel pour le lecteur distrait : selon notre portraitiste, nous avons ici affaire Ă  un vrai discours de gauche. On devine dès lors pourquoi tout dĂ©fenseur de l’Etat social ne risque guère d’attirer la sympathie des faiseurs de portrait du Monde.

En revanche, sous le portrait, cette stigmatisation de « l’Etat nounou », dont on ne sait si elle appartient en propre Ă  Pascal Lamy ou au journaliste qui, dĂ©ontologie en bandoulière, fait fondre son commentaire dans les citations : « Seulement, en France, toute critique de l’Etat est mal venue. Quand l’un des dirigeants du PS, Laurent Fabius, veut ratisser large, Ă  la gauche de la gauche, il cĂ©lèbre un Etat nounou, fort et protecteur, dispensateur "d’un travail, d’un logement et d’un savoir" pour chaque Français - comme s’il appartenait Ă  l’Etat de fournir toutes ces prestations. »

Ou bien Alain Frachon ne s’en est pas aperçu (peu probable) ou bien il assume (et Le Monde, journal de parti du parti pris libĂ©ral avec lui) : ce serait donc au marchĂ© et non aux pouvoirs publics qu’il reviendrait de garantir le droit au travail, le droit au logement et le droit Ă  l’Ă©ducation ! Etrange social-dĂ©mocratie... Et surtout : curieux « quotidien de rĂ©fĂ©rence » qui rĂ©dige ses Ă©ditoriaux sous forme de portrait...

... ou en confie la rĂ©daction Ă  son modèle, le rebelle qui dĂ©clare qu’en dehors du « capitalisme de marchĂ© », il n’existe aucun salut : « Le capitalisme de marchĂ© a ses dĂ©fauts, tout ce que nous avons essayĂ© de lui substituer depuis cent cinquante ans a Ă©chouĂ©. » Fermez le ban ! Camarades de gauche, dĂ©clare Lamy, circulez, il n’y a plus rien de fondamental Ă  changer !

Le « bon client » et le « bon profil »

Pascal Lamy est parfaitement dans son droit de penser ce qu’il pense. Et Le Monde de penser comme Pascal Lamy. Mais pourquoi tenter de le dissimuler ? Pourquoi baptiser « portrait », un manifeste en faveur de son bĂ©nĂ©ficiaire et de ses conceptions ? Pourquoi traiter ce « bon client » en « Ă©ditorialiste associĂ© » ... et les lecteurs en grands enfants Ă  qui l’on soumet une photographie de la « star », certes, mais uniquement de son bon profil ?


En effet, pour que l’hagiographie soit Ă©difiante, Alain Frachon - sans doute trop occupĂ© Ă  mener la bataille des idĂ©es sous l’armure de son modèle - censure de nombreuses Ă©tapes de la carrière de Pascal Lamy (qui ne contribuent guère Ă  renforcer le maquillage progressiste en trompe l’Ĺ“il avec lequel est repeint le heaume de l’ancien commissaire europĂ©en). Les Ă©pisodes passĂ©s sous silence (que l’on peut trouver en annexe) rĂ©vèlent un tout autre personnage. Sans parti pris ? Certes, non. Au moins ces documents ne prĂ©tendent-ils pas confondre l’art du portrait et le combat d’idĂ©es.

Pascal Lamy ? Un homme qui sait servir. Bien servi par un journalisme qui sait servir, lui aussi, et Ă  qui rendre service.

Proposer une prĂ©sentation Ă©quilibrĂ©e des faits, des idĂ©es et des hommes ? Pour Le Monde, cet objectif est une simple image de marque et une pure apparence.

Henri Maler et Philippe Monti

– Lire nos articles sur l’art du portrait

– Annexe - Qui est Pascal Lamy ?

Quelques informations destinĂ©es Ă  transformer une hagiographie en biographie profane :

Un portrait de Pascal Lamy, par Raoul-Marc Jennar (ainsi que des informations extraites d’un ouvrage de Geoffrey Geuens et un dĂ©tail empruntĂ© au Figaro par Transnationale.org).

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